FESTINA

Partie 1

Quelques jours dans une vie

Introduction 

Tout est une question de contrôle en réalité. Savoir s’adapter à de nouveaux éléments. Faire en sorte que cela ne puisse nous dépasser. Garder une certaine stabilité nous donne au moins l’impression de s’en sortir. Le sentiment est certes plutôt agréable, mais est-ce utopique de penser ainsi ? Juger que maîtriser son sujet est chose simple et que c’est le chemin qui se doit d’être suivi pour sortir de la grisaille. La plupart des habitants de Festina pourraient me foudroyer du regard si j’osais prononcer ces mots devant eux. Qu’est-ce que Festina ? Rien d’autre qu’une petite ville située à moins de 2 heures au sud de Chicago. Son taux de chômage est le plus élevé de l’État de l’Illinois. Comme ici il n’y a rien à faire, on prend le temps nécessaire pour faire un mauvais choix. C’est normal, après tout il faut tuer l’ennui avant que l’ennui nous tue. En fait, on parie plus ou moins sur son sort. C’est amusant à observer quand on sait que personne n’a les cartes en main. De toute manière, vaincre le croupier est mission impossible. Pas sûr qu’il y en est vraiment un. Il a dû finir ligoté dans une cave par son successeur à qui la même chose est survenue. Un drôle de cercle sans fin. La roue tourne, mais on en oublie que la priorité est de ne pas se faire écraser par celle-ci. En réalité, dominer la ville de manière illégale est le but d’une poignée de jeunes garçons inconsciemment trop ambitieux. Ceux d’entre eux qui ont atteint la trentaine sans trop gros dommages cérébraux se sont juste habitués au marasme dans lequel ils vivent. Un marasme constaté par une police corrompue et un maire surpassé par les drames. Le climat aride qui réside ici se lit sur les visages abîmés des femmes assises sur leur palier. Battues, abandonnées, parfois les deux. Leurs yeux qui examinent tristement ces rues sordides. Des rues traversées par des adolescents en vélo, qui parfois peuvent laisser tomber quelques sachets d’héroïne de leurs poches à la suite d’une roue arrière. Traversées par des cinquantenaires alcoolisés qui manquent de se faire écraser par des conducteurs aussi ivres que les piétons. Un spectacle bien lugubre dont sont témoins les jeunes filles de la ville qui n’ont d’autre choix que de s’acclimater tout en s’interdisant de finir comme ceux qui les fixent, ceux qui les jugent, parfois ceux qui les ont bordé. Est-ce qu’on grandit trop vite ou bien mûrit-on prématurément ? En réalité, l’interprétation n’a pas grande importance. Festina te ratrappe et te rappelle que l’on naît ou bien que l’on vit ici pour une bonne raison. C’est pas si dur de se convaincre que ce sont les autres qui sont condamnés. Se libérer et prouver sa valeur est une toute autre histoire. Une histoire qui fait souffrir mais qui surtout enseigne. Qu’en tire t-on comme leçons ? Que la folie des grandeurs tant minime soit-elle n’a pas lieu d’être dans certaines zones. L’argent tue, l’amour aussi. Ils vont vous faire comprendre. 

 

Chapitre 111-ANNA

Encore quelques pas et je pourrai enfin enlever tout le sang qui a doucement séché partout sur mon corps. Je divague. Je ne suis même pas sûre de la distance à laquelle se trouve l’océan. Je n’ai pas connaissance de l’heure non plus. 3 heure du matin me semble appropriée comme estimation. J’avance pieds nus au ralenti vers le bruit des vagues, habillée d’un vieux débardeur ainsi qu’un short des Chicago Bulls. Je traverse un skatepark encore éclairé comme si de rien n’était. Ma démarche est tremblante, mon visage couvert d’hémoglobine. La poignée de jeunes encore présents ne me remarque même pas. Je franchis leur squat en toute invisibilité et c’est tant mieux. De toute manière, personne dans le monde ne se rappellera de moi. Je continue à marcher et entends de mieux en mieux l’eau venir au contact du sable sur lequel j’ai enfin posé pieds. Un billet s’échappe de ma poche avec l’aide de la brise côtière. J’en avais presque oublié que mes poches en étaient remplies. Tout comme mon sac à dos d’ailleurs. Celui-ci bien trop lourd pour que moi et mes 50 kilos le supporte encore longtemps. Dieu merci, les vagues atteignent désormais le bout de mes doigts de pieds et c’était le signal attendu pour que je puisse m’écrouler paisiblement au sol. J’y suis pour de bon. C’est donc ça ma première aventure angelena. Je pensais y accéder différemment et avec un autre état d’esprit mais la vie nous joue plus que des tours. 

C’était pas réalisable autrement. Le sourire me vient aux lèvres de plus en plus, et ça y est…je ris. Je ris pour la première fois depuis si longtemps. Les larmes montent à leur tour, et je pleure à nouveau. La sensation est différente de mes précédents pleurs. La fatigue, la rage, l’amour que je porte à moi-même. Tout cela est nouveau, pas vrai? La joie. Les facteurs peuvent être si nombreux. Je ne sais pas vraiment ce qui me fait délirer. 

Toute seule, allongée sur Venice Beach. Laissons ce moment exister en paix. Je sais tout de même une chose. Demain j’irai mieux. J’ai beau avoir faim, soif et sommeil, j’ai simplement envie de pousser le plus gros cri jamais sorti, non pas de ma bouche, mais de mon âme. J’imagine que mes mots doivent être choisis avec précaution pour marquer la fin d’un cauchemar mais aussi la genèse de ma résurrection… 

Non! Sortons les premières pensées qui se baladent librement dans mon esprit. Cela semble bien plus naturel et adéquat à la scène. 

  •  “Le monde m’appartient ! Merci mon Dieu pour toutes ces épreuves! J’ai vécu, je vis, je revis. C’est la preuve d’amour éternel. Je t’aime!”

Mon Dieu…que j’aime Notre Seigneur. Cela vient de mon père j’imagine. Alec de son prénom. Papa était un homme pieux avant. Papa priait avant. Je me rappelle lire la bible à voix haute, assise sur ses genoux juste avant l’heure du coucher. J’étais si fière d’être sa fille. Je savais qu’il allait fumer en cachette après notre lecture. Il pensait probablement que je ne voyais pas la fumée qui s’échappait de la petite fenêtre de la cave. Je n’en avais que faire. C’était un secret de polichinelle pour être honnête. Tout comme son léger penchant pour l’alcool durant sa jeunesse. C’est en rencontrant ma mère qu’il avait décidé d’arrêter. Elle aussi était pieuse. Il se peut qu’elle le soit toujours. Je l’espère. Ils voulaient absolument un enfant. Maman m’avait dit que quand elle a découvert que le test était positif, elle avait tant pleuré qu’il était impossible qu’une seule larme puisse encore couler sur son visage pour le restant de sa vie. Et elle n’a pas menti. Quand elle a quitté la maison, ce fut dans l’indifférence, bien qu’elle ait embrassé mon front avant de claquer la porte. J’en veux à mon père pour ça. Papa, sûr de lui, a pensé qu’il avait évolué. Qu’il avait tiré un trait sur toutes les choses toxiques de son passé. Mais rien n’est jamais acquis. Loin de là. Comme il se dit, chassez le naturel il revient au galop. Pour lui il n’est pas revenu au galop mais a silencieusement rampé au sol pour reprendre possession de son âme. Ainsi, il est redevenu la personne qu’il ne peut s’empêcher d’être. Une personne qui cassera forcément les choses précieuses qui l’entourent. Quelle idée idiote de vouloir devenir bénévole aux alcooliques anonymes. Passer son temps à écouter comment l’alcool a été le meilleur des anxiolytiques pour toutes ces personnes assises sagement de manière sphérique autour de soi est traître. Il s’est rappelé à quel point l’effet, bien qu’il soit dévastateur à long terme, lui manquait dans sa “parfaite” vie. La pression entre son travail à la mairie de la ville, la rédaction des prêches du père Marc pour rendre chaque messe plus divine que la précédente, prendre soin de sa fille et maintenant ça…          

C’était la goutte…qui a commencé à remplir un nouveau vase qu’il croyait brisé. Quelques pochetrons de Festina lui ont involontairement donné la pire solution pour pouvoir décompresser. C’est à partir de ce moment que j’aurai dû ouvrir les yeux et comprendre quelque chose de primordial pour une jeune fille de ma personnalité. Un jeune fille vivant dans ce trou. Cela m’aurait évité bien des ennuis. “Ennuis”…c’est un bien bel euphémisme pour parler de mes péripéties sordides. Bref, la leçon est qu’il ne faut jamais, ô grand jamais, vouloir aider les gens si le risque existe, de se retrouver dans la même situation. Papa ne m’a jamais laissé assister à l’une de ces réunions. Je voulais moi aussi aider…de base. C’est quelque chose qui était ancré en moi. Mon rêve était d’aller en Californie, non pas pour tenter de devenir actrice ou une jeune pop-star mais pour tenter de sauver, par je ne sais quel moyen, le maximum de sans-abris qui y vivent. Bien, j’ai les deux pieds dans cet État désormais mais j’ai vu trop de misère pour m’y replonger. Papa me fermait la porte pour que je ne puisse pas voir sa chute. Non pas parce qu’il pensait que ce n’était pas ma place. Je m’en suis vite aperçu à la maison qu’il commençait à sombrer au fil du temps. Pensait-il vraiment qu’une main tendue ici n’allait pas finir par se faire trancher ? C’était pour nourrir sa foutue estime. Bravo à lui, il a tout de même réussi à trouver un dérivé de l’amour en se rendant là-bas. Il partage ça avec celle qui est donc devenue ma belle-mère. Parfois le changement est juste impossible. On peut se faire croire ce qu’on veut. Les démons resurgissent de plus belle. On naît une seule personne, on ne s’améliore que par période. Notre belle illusion s’effondre avec le temps et les événements. Cependant on peut s’abîmer humainement. Perdre son cœur et son empathie. Et mon Dieu, que c’est agréable de réduire sa considération d’autrui au quasi néant. Se savoir capable de ne donner de l’affection qu’à soi-même. La clairvoyance est un cadeau de Dieu, et c’est pourquoi je sais qu’Il me pardonnera mes actes. C’est Lui qui a voulu que je devienne cette personne. Si mon cœur s’est noirci avec le temps pour continuer à vivre, Lui seul en est témoin, Lui seul comprend. C’est moi maintenant, dépourvue de toute bienveillance à l’égard d’autrui. J’ai fait mon maximum pour la ville. Revenir chaque soir dans une maison ou les bibles ont été remplacées par des cahiers remplis de dettes, une mère aimante par une junkie, c’est juste usant . À cause de mon dévouement que personne n’a jamais remarqué, j’ai été piégée dans la spirale qu’est Festina. C’est soit on s’en sort miraculeusement soit on s’effondre à cause des autres. 

…Non. 

C’est par soi-même. On a ce qu’on mérite. J’ai connu tout ça, je suis l’une des seules. Tomber jusqu’au sous-sol avant de pouvoir m’y échapper. Je ne remercierai jamais assez Dieu pour cette épreuve. Laissez-moi vous raconter. Je suppose que j’ai le temps et la liberté de le faire dorénavant. 

JEUDI 12 AVRIL

Le père Marc parle de l’importance du pardon aujourd’hui. La messe du jeudi est ma préférée. Elle vient nous rappeler l’importance de Dieu en pleine semaine. Évidemment que j’aimerai que l’église soit pleine à craquer pour chaque cérémonie religieuse, cependant, ça reste très agréable de se réunir en petit comité pour déclarer notre amour au ciel. Ça permet aussi au pasteur de prendre le temps de parler avec tous ceux qui le souhaitent à la fin de son prêche. Il vient d’ailleurs de le finir. Il referme sa bible, s’éloigne légèrement de son pupitre, fait quelques pas sur sa gauche et soupire. 

  • “Je sais que c’est dur d’être à votre place. Je ne juge personne, ce n’est pas mon but et encore moins mon devoir. Beaucoup de personnes ici présentes, que je connais depuis plusieurs années, avec lesquelles j’échange chaque semaine, n’ont toujours pas le sentiment qu’elles sont capables de changements positifs. C’est la clé. La volonté de se tourner vers Dieu et être convaincu que sa propre situation va s’améliorer en agissant sagement. Combien de fois ai-je prié pour que notre ville se transforme ? Pour qu’elle devienne saine ? Pour que les drogues disparaissent ? Pour que chacun trouve un logement décent ? Pour que des emplois soient accessibles ? C’est incalculable. Créer des associations et prendre certains jeunes sous mon aile ne suffit plus dirait-on. Aidez-moi avec ça. Je place ma confiance en vous. Merci.” 

Je ressens une certaine peine pour notre notre bien aimé pasteur. Il doit garder son calme. Je sais qu’au fond sa plus grande envie est de demander à tout ce monde, pourquoi viennent-ils encore si c’est pour commettre un nombre encore plus important de péchés que la semaine précédente. C’est mon ressenti en tout cas. Les personnes sortent de l’église au fur et à mesure et comme d’habitude une bonne quinzaine de ces personnes patientent devant l’entrée à fin de parler au pasteur. En réalité “demander des services” serait un terme plus juste. Les trois quarts d’entre eux ont des problèmes de toutes sortes et sont conscients du statut que le père Marc possède à Festina. Certains ont des ennuis avec la police, d’autres sont à deux doigts de perdre leur logement, et tous cherchent de l’argent. Les besoins financiers varient j’imagine. Mieux vaut ne pas s’immiscer de trop près dans les dépenses de la communauté. Ça doit faire froid dans le dos dans certains cas. Père Marc est vu comme un magicien, à tort malheureusement. À qui en vouloir ? Ici on a pas le choix de s’accrocher à chaque chose qui apparaît comme, ne serait-ce, qu’une fine lueur d’espoir. Même pour moi et ma piété que j’essaie d’entretenir au maximum je trouve que c’est illusoire. Je connais chaque tête qui se trouve dans cette file…sauf une. C’est plus rare de voir des gens joindre notre communauté que de constater que des gens l’abandonnent. Ça ne passe pas inaperçu. Un beau jeune homme. Tout de beige vêtu. C’est à son tour de s’approcher vers le père Marc. Je suis juste positionné derrière lui. Il commence à parler.

  • “ Mon père. Merci pour votre sermon. C’est un vrai rafraîchissement pour l’esprit d’entendre à quel point c’est bénéfique d’excuser son prochain.”
  •  “C’est agréable d’entendre cela. C’est la première fois que je vous vois dans notre église, je me trompe ?”
  •  “En effet. Mon nom est Noa. Je suis nouveau ici. Pour être honnête, j’ai entendu un paquet de choses négatives sur cette ville. Et pour cette raison je me méfie automatiquement quand on vient m’aborder. Ma question peut paraître étrange mais je me dois de la poser. Comment être sûr de rencontrer quelqu’un avec des intentions pures à Festina ? Je parle d’une personne qui veut réellement mon bien et qui m’aidera à me rapprocher de Dieu.”

Je ne m’attendais pas du tout à entendre une telle question à la sortie de l’église aujourd’hui. J’aurai pu moi-même me la poser depuis un certain temps. Père Marc a l’air pétrifié. Ça bouleverse son habitude d’orienter les gens à droite, à gauche, ou bien de sortir des phrases toutes faites pour leur dire de tenir bon. Il se met à tousser et reprend ses esprits dans la foulée. 

  •  “SI vous cherchez vous-même à faire bien le bien, alors cela va automatiquement se répercuter auprès de ceux qui sont proches de vous quotidiennement. Vous savez, ici on remarque vite que la communauté a vécu des drames, mais croyez moi, les cœurs sont bons.”
  • “Je vois. Je devrais me forcer. Je lis la bible tous les jours et me plie aux ordres du Seigneur. J’essaye de faire en sorte que mon comportement se rapproche au maximum de celui du Christ. Et si cela se reflète dans mon côté relationnel, alors je serai l’homme le plus ravi sur cette terre. Merci mon père pour votre réponse.” 

Il se tourne alors pour repartir et me voit enfin. Il me regarde de haut en bas et lâche un petit sourire en coin. Le père Marc reprend la parole.

  • “Béni soit le chemin que vous empruntez” 

Le jeune homme continue de me fixer et répond à son tour. 

  • “Il va être bien long…mais merci pour votre bénédiction. Elle ne peut être que bénéfique dans les jours qui viennent.” 

Agréablement surprise de voir des visages nouveaux aux aspirations presque angéliques. Je suis donc seule avec ce dénommé Noa. Et, je ne sais si cela est contagieux mais voilà que je souris bêtement à mon tour. Quand quelqu’un fait preuve de bienveillance à mon égard, je me sens obligée de rendre plus que la pareille. Je n’y peux rien. Après quelques secondes d’absence, je décide de parler.

  • “Bienvenue à Festina. Désolé ce n’est pas dans mon habitude de laisser traîner mes oreilles. J’ai beaucoup apprécié ce que tu viens de dire. C’est plaisant d’entendre ce genre de dialogues.”

Il gratte le derrière de son crâne l’air gêné. 

  • “Réellement ? C’est juste que parfois, certaines choses sont dures à réaliser seul. On a besoin d’aides extérieures, et ça plus que l’on ne le pense.” 

C’est vrai que je ne cracherai pas sur le fait d’être accompagnée de temps en temps… Je me sens quelque peu déstabilisée devant ce beau garçon. Je dois sortir des mots cohérents et rester naturelle. Je me lance encore, confiante. 

  • “Oui ça m’a fait du bien d’entendre ça. C’est une noble quête de vouloir s’entourer de personnes qui aident à trouver cette fameuse paix intérieure.” 

Il me tend la main. 

  • “Et tu es ?” 
  •  “Mes excuses. Mon nom est Anna. Je suis née ici. Cette ville n’a plus de secrets pour moi…en réalité c’est faux d’affirmer ça. Disons que je sais que cette ville cache un nombre de secrets qu’il faut éviter de déceler. Mais au fond ce n’est pas si mal de vivre ici. On entend et constate beaucoup de choses. Il faut juste être prudent. C’est possible d’être heureux à Festina, j’en suis convaincue et j’en suis aussi la preuve.” 
  •  “Bien, je te crois. Qui vivra verra après tout. Quel âge as-tu Anna?” 
  •  “Je viens d’avoir 16 ans il y a tout pile un mois et toi ?” 
  •  “J’ai 20 ans pour ma part. Que dirais-tu qu’on prenne un peu le temps de se connaître? Si tu as le temps bien sûr. Je suis conscient qu’une jeune fille de 16 ans a sûrement pas mal de choses à faire en pleine semaine. Mais si tu le souhaites, je serai enchanté de t’inviter à manger. Qu’en dis-tu?” 
  • “Avec grand plaisir mais seulement si c’est moi qui t’invite. Et je suis capable d’insister très lourdement. En général, après la messe je vais déjeuner à la petite Italie. C’est à 10 minutes à pied. Tu verras qu’on peut bien manger et en bonne compagnie dans notre petite ville.” 

J’avais peur d’être trop insistante mais le hochement de tête de Noa semble dire qu’il est partant. Il enchaîne. 

  •  “Je te suis dans ce cas. Difficile de dire non à quelqu’un qui parle si passionnément.” 

On commence à marcher. Mon Dieu, c’est si simple de converser avec lui. Si fluide, si rapide. Presque trop facile, trop lisse. Je suis si heureuse de pouvoir partager mes habitudes avec autrui. Surtout quand « autrui » a l’air d’être une personne pieuse, charmante et respectueuse. Je n’ai pas beaucoup de temps pour moi. Mes semaines sont remplies à en déborder. Je fais le ménage chez quelques personnes plus ou moins âgées, j’aide à la reconstruction de l’église et j’essaye de me rendre en cours quand je peux, même si c’est de plus en plus rare de me voir assise sur les chaises de l’école. J’ai sous-estimé bien trop souvent l’espace qu’occupe le remboursement des dettes de mon père dans mon quotidien. Je me torture l’esprit chaque jour pour qu’il ne lui arrive rien. Le moment que je passe actuellement est un rayon de soleil dont il faut profiter sans modération. J’ai toujours essayé de créer mon petit coin de bonheur durant mon temps libre dans les coins encore fréquentables de Festina. Je ne perds pas de temps et pose à Noa les questions les plus banales que l’on peut poser à un nouvel arrivant. La provenance et la raison de son déménagement. Cela va de soi. Il me raconte qu’il a voulu se rapprocher de sa famille à Chicago et que les loyers étaient bien moins chers ici. C’est réel, bien que le prix mensuel de nos taudis reste excessif vu leur état. Bref, il me dit qu’il vient de Portland, qu’il y reste attaché mais qu’il avait envie de voir le Midwest et essayer de reprendre ses études de droit par la suite dans la Windy City. Sa famille peut l’aider à priori. Tant mieux pour lui. De plus, notre beau pays a besoin de personnes qui connaissent les lois. Il me confie aussi qu’il a trouvé la foi il y a quelques années après la perte d’un proche. Il me raconte aussi de quelle manière Dieu a pu le remettre sur le droit chemin et l’aider à combattre son mal-être. Tout ce qu’il dit sonne juste. J’ai presque l’impression d’entendre mon père me parler…avant sa chute. Mon expression faciale ne peut mentir. Il a dû remarquer mon sourire béat. Que puis-je y faire ? Je suis heureuse de ce moment et reconnaissante. Après douze minutes de marche nous arrivons devant mon snacking favori. Oui, je connais le nombre de minutes qui sépare les lieux dans lesquels je me rends régulièrement. Ce n’est que bénéfique de connaître la durée exacte de ses déplacements quotidiens quand on court dans tous les sens. On entre enfin dans le restaurant et je sens Noa me fixer.

  • “Désolé. Je sais que j’ai parfois tendance à monopoliser la parole. Qu’as tu prévu de faire après manger ?” me demande-t-il.

Je n’ai aucune idée de la bonne réponse à cette question. Je sais que mentir est un péché mais j’ai si honte de la vérité. Dois-je vraiment lui décrire la vie que je mène ? La réalité est telle: je dois déposer une somme d’argent conséquente à la mairie de la ville. Mon père, viré depuis maintenant deux ans, cachait des bouteilles d’alcool dans le faux plafond de son bureau. Juste après son licenciement, il était revenu sur les lieux avec un bidon d’essence et des allumettes. Il a réussi à brûler plus de 50% des locaux. Les histoires comme ça sont fréquentes ici. On ne fait même plus appel à la police. Les menaces et le cash règlent tout ce qui est réglable. Encore quelques semaines et je pense que j’aurai remboursé l’intégralité de sa dette. J’aurai fait des pieds et des mains. Après ce rendez-vous, je dois aller chez Mme Powell pour faire son ménage. Ses problèmes de hanches l’en empêchent. Sa nièce vit chez elle mais je sais qu’elle l’aime bien trop cette petite, et ça jusqu’à lui interdire de faire quelque chose qui pourrait lui déplaire. Moi, ça ne me dérange pas de lui rendre ce genre de service en contrepartie d’un salaire misérable, au contraire. Le seul souci…le fils de Mme Powell est décédé hier soir. Je l’ai appris à l’église ce matin. Je ne sais même pas si je dois m’y rendre. À priori ils ne se parlaient plus, mais tout de même. J’irai au moins présenter mes condoléances. On verra par la suite. C’est le mieux à faire. Voilà le somptueux planning de mon après-midi. L’honnêteté paye, mais il y a des limites, non ?… J’ai peur de lui donner la pire image possible…et de ma ville par la même occasion. Mieux vaut botter en touche. 

  •  “Je ne suis pas encore sûre à vrai dire.” 

C’est fou de se torturer autant l’esprit pour donner une réponse aussi plate. Il se contente de me donner un hochement de tête. J’ai la vague impression qu’il sait que je mens. Il se retourne vers le bar et observe le menu. 

  • “Il y a du choix ici dirait-on. Qu’est-ce qu’une habituée comme toi me conseillerait ?” 
  • “Crois-moi sur parole. Les gnocchis bolognaises d’ici sont les meilleurs de tout l’Illinois !” 

Je dis vrai!

  • “Réellement ? Je me porte juge dans ce cas.” 

Pendant que je passe la commande, je remarque que Noa regarde son téléphone les sourcils froncés. Déjà sur le chemin, il y jetait plusieurs coups d’œil comme s’il attendait un message de la plus haute importance. Je ne vais pas commencer à me mêler aux affaires des autres. J’ai déjà du pain sur la planche de mon côté. De plus, j’imagine qu’une installation dans une nouvelle ville doit être stressante. Il doit très certainement attendre des informations administratives et autres. Mieux vaut aborder des sujets qui ne l’angoissent pas. Après tout, c’est un honneur qu’il me demande de lui tenir compagnie. Nos plats arrivent peu de temps après que l’on ait pris place sur la dernière petite table pour deux, celle-ci collée à l’entrée. On se fait servir par Lola, une amie à moi. On est dans le même lycée. Comme beaucoup de jeunes ici, elle préfère travailler au plus vite quitte à sacrifier de nombreux cours. Ce ne sont pas nos parents qui vont nous aider à partir de Festina.

  • “Merci Lola !” 

Elle vient juste de poser mon assiette devant moi. Elle me répond avec un sourire qui monte jusqu’au aux oreilles avant de repartir débarrasser la table voisine. 

  •  “Lola donc ? C’est l’une de tes amies?” me demande Noa.
  • “Oui ! Elle vit pas si loin de chez moi. On fréquente la même école. Elle est vraiment adorable et pour être honnête, cette fille à un mental de guerrière. Je sais qu’elle doit s’occuper de son petit frère d’à peine 3 ans comme son propre fils.”
  • “Qui s’en occupe quand elle n’est pas là?” 

Je ne réponds pas. En réalité, je n’en ai aucune idée. Noa rattrape le coup et nous fait éviter un long moment de gêne. 

  • “Elle a l’air gentille en tout cas. Est-elle aussi pieuse que toi?” 
  •  “Je ne sais pas. Je pense qu’elle prie tous les jours pour un meilleur futur.” 
  • “Je vois…Bien, bon appétit, je n’en peux plus de contempler mon plat.” 

Personnellement j’ai déjà mangé bien plus d’un quart de mon plat. Je n’avais pas le courage d’attendre, comme si j’étais une naufragée à qui on venait d’apporter un peu de nourriture. C’est son tour maintenant.

  • “Allez, mange ! Tu vas voir que je ne t’ai pas menti !” 

Il commence enfin à goûter les fameux gnocchis. Je m’arrête et attends de voir sa réaction. J’aime tant faire découvrir les choses qui me tiennent à cœur. Il hoche la tête en bas sèchement comme pour approuver. 

  •  “Okay, okay. Je dois l’avouer. C’est quelque chose!” 

Je tape des mains toute heureuse, comme si je venais de gagner un prix, si minuscule soit-il pour le moment. J’ai réussi à lui prouver que le positif existe à Festina. C’est de bon augure pour la suite. J’en suis persuadée. Le déjeuner se passe de manière si sereine et douce. Je ne me rappelle même plus du dernier moment aussi appréciable que j’ai pu vivre. Seul hic, il ne cesse de guetter son téléphone presque toutes les minutes. Je préfèrerais qu’il me regarde moi. J’en demande peut-être trop pour un premier rendez-vous. Qu’est ce que j’y connais moi en dîner tête à tête ? J’attends sagement qu’il finisse son repas. C’est mieux ainsi que d’interpréter tout et n’importe quoi. Il avale sa dernière pâte.

  • “Anna..” dit-il en s’essuyant la bouche avec la petite serviette aux couleurs de l’Italie. 
  •  “Oui?” je réponds de la voix la plus bienveillante pour ne pas changer. 
  • “Merci pour ce repas. Tu m’as dit vrai. Je me suis régalé. Ce sera à moi de t’inviter la prochaine fois. Je suis désolé mais je dois partir malheureusement. T’imagines bien qu’un emménagement prend du temps. Prend mon numéro, il faut absolument qu’on se refasse ça.” 

Il sort un stylo et commence à écrire sur une serviette. Je reste sceptique malgré tout. Il a dû s’apercevoir que les jeunes filles d’ici ont des vies instables et il préfère peut-être couper court. Donner son numéro n’est qu’une courtoisie qu’ont les gens de la côte ouest pour paraître poli, non? L’avenir nous le dira. J’essaye de répondre sur un ton confiant pour me faire croire qu’une belle histoire m’attend. 

  •  “Je t’enverrai un message, c’est promis! J’espère vite te revoir!” 

Il m’attrape le bras. 

  • “C’est Dieu qui t’a mis sur mon chemin Anna. Evidemment qu’on va se revoir.”

 Il est possible que je me sois trompée et qu’il m’apprécie vraiment. Ce qui est certain c’est qu’il faut vite que j’arrête d’être à ce point émotive. Assez de mon humeur qui passe d’une extrémité à une autre le temps d’une demi seconde. Noa me tend son numéro, se lève et se retourne. 

  •  “Merci Lola, à bientôt.” 

Lola semble perturbée. Immobile, billet à la main qu’elle s’apprêtait à ranger dans la caisse. Peu de clients la considèrent ou prêtent attention à son travail. Noa sort alors d’un pas vif, sans rien dire. Je débarrasse moi-même les assiettes et nos verres que je pose sur le comptoir. Le regard de Lola et le mien se croisent, elle sent que Noa me plaît beaucoup. On en sourit. Je me dirige vers la sortie, satisfaite, mais avec la peur d’en espérer trop. Comme d’habitude. Tellement familière avec les déceptions et pourtant jamais indifférente de chaque expérience. Je force à me dire que c’est Dieu qui souhaite me faire attendre encore et encore. L’impatience est un drôle de défaut. Passons. J’ai des choses sérieuses à faire. 

Je commence à marcher vers la mairie, esquivant le plus grand nombre de junkies lors de ce petit périple. Dans sept minutes j’y serai. Je passe ces minutes à penser à ce que je pourrai envoyer à Noa. J’ai du mal à faire simple. Un petit “Hey” apparaît comme le démarrage approprié mais ça ne me ressemble pas. J’ai si envie de lui dire qu’il a égayé ma journée entière. Gardons ces pensées pour après. J’arrive à destination et pousse la porte de cette fichue mairie. Et comme à chacune de mes venues, tout le monde me regarde froidement. Certes, je suis bel et bien la fille de l’homme qui a mis le feu à leur lieu de travail, mais je n’y suis pour rien. Je sors une liasse de billets de mon petit sac bandouilière tout rose et la tend à la secrétaire dont j’ai oublié le nom. Elle, pour le coup, agit presque comme si je n’avais pas mes deux pieds devant elle. Elle se contente de me tendre la main pour récupérer l’argent. C’est peut-être pire encore. Mais au moins c’est chose faite. J’ai dû passer moins de trente secondes dans cet endroit sordide et honnêtement je n’aurai pas pu rester plus longtemps vu l’accueil glacial. J’ai accompli une de mes missions du jour et je peux partir chez Mme Powell l’esprit quelque peu libéré. Je dois y être pour 14h. C’est parfait, ma montre affiche 13h31. Sa maison est isolée du reste de la ville. Je ne perds pas de temps et accélère le pas, je n’ai pas pas envie de subir de nouvelles remarques désobligeantes de sa part. Plus je me rapproche de chez elle, plus je redoute le moment où la porte va s’ouvrir. En général je sais consoler les gens et j’aime le faire, mais je connais Mme Powell et sais pertinemment qu’elle n’attend rien de qui que ce soit. De plus, elle ne donne de l’importance à personne à part sa nièce. Ça s’annonce être une tâche compliquée qui se présente à moi. 

J’y suis enfin. Volets cassés, graffitis, hautes herbes et un porche bondé par du mobilier cassé. Voilà le décor. Je reprends doucement mon souffle et toque à la porte d’une main incertaine. Après des secondes interminables d’attente qui me laisse néanmoins le temps de préparer les mots que je vais employer, j’entends le bruit des clés qui se tournent dans la serrure. En général c’est Nikkie, sa nièce, qui vient m’ouvrir. Mais depuis le décès de son cousin, elle a été ramenée à l’église. Sa tante a du penser que la placer entre les mains de Dieu pour passer cette épreuve était l’option la plus judicieuse. La porte s’ouvre enfin. 

  •  “Rentre.” m’ordonne-t-elle sans même me saluer. 
  • “Madame Powell, je..” 
  • “Je ne veux rien entendre, fais ce que tu as à faire Anna.” 

Loin d’être la réaction que j’attendais mais c’est mieux ainsi. Cela évitera que l’une de nous deux se sentent encore plus mal à l’aise. Je m’en vais prendre dans l’armoire sous l’évier les produits nécessaires au ménage. Cette maison tombe en ruine. Dépoussiérer tous les meubles est ce qui me prend le plus de temps. Une fois tous les produits placés dans mon seau et mes gants enfilés, je monte les escaliers. J’ai pour habitude de commencer par les chambres à l’étage. Madame Powell n’a toujours pas bougé d’un poil depuis qu’elle m’a ouvert. C’est perturbant mais je fais ce que je dois faire. Qu’en est-il de la chambre de son fils Trae ? Je ne sais même pas si ce dernier passait encore chez lui avant sa mort… Les dernières semaines, sa chambre était identique à chacun de mes passages. La porte est entrouverte. Je souffle un bon coup et me dirige vers son entrée. On est habitué à ce genre de drame et je doute que la police soit déjà venu enquêter. Ai-je le courage d’y jeter un regard? Je me rapproche pas à pas et démarre un décompte de 10 secondes dans ma tête me faisant croire que je serai mieux préparé mentalement. 

J’entends des bruits de pas ainsi qu’une voix d’homme au rez-de-chaussée. À qui Mme Powell parle-t-elle? J’hésite à me rapprocher des escaliers pour savoir qui cela peut bien être. Aussi, ce ne sont pas mes affaires. Parfois la curiosité coûte très chère ici. Cependant, je ne vois pas en quoi un léger coup d’œil dans la chambre de Trae pourrait me causer des problèmes. Je reprends mon décompte à 3. Faisons-le au plus vite. 3,2,1.., j’ouvre les yeux…je le savais. Rien n’a changé. Rien n’a changé depuis des semaines. La chambre est restée la même depuis mon dernier nettoyage. Aucune de ses affaires n’est apparente. Trae n’a pas dû rentrer depuis. Je sais exactement dans quel tiroir Trae cachait sa drogue ou toute autre chose illicite. Je suis curieuse, j’en ai honte. J’ai aussi ce sentiment qu’il y a quelque chose que je dois savoir. C’est inexplicable. Les voix du bas continuent à dialoguer. Je me sens parfaitement inutile, à part, dans l’incompréhension. La porte se referme et je n’ose même pas me précipiter à la fenêtre pour voir de qui il s’agit. Mes jambes sont bloquées comme si une force supérieure m’en empêchait. Est-ce la même force qui me rend toute tremblante ? La porte du bas se referme et aussitôt, j’entends des bruits de pas montant les escaliers. Je reconnais ceux de Madame Powell. Lents mais assurés à la fois. Je me tiens au mur du couloir, apeurée par ce qu’elle s’apprête ầ me dire. C’est anormal d’être angoissée à ce point lorsque l’on a rien à se reprocher. Je la sens se rapprocher de moi. Je suis frigorifiée. Je sens désormais son souffle dans mon cou. Je n’ose même pas me retourner. Pourquoi ça ? Mes jambes sont devenues deux bouts de paille au contact du vent. Elle me glisse dans l’oreille: 

  • “Rentre chez toi Anna. Tu en as assez fait. Laisse la maison pourrir, ça n’a plus d’importance.” 

Elle me prend alors l’épaule et me raccompagne jusqu’en bas. Les rôles devraient être inversés. J’ai l’impression de bien plus subir qu’elle l’atmosphère macabre qui réside ici. On arrive devant la porte et elle retire mes gants que j’avais enfilés dans l’idée de nettoyer cette maison dans son ensemble. Elle prend ma main, me l’ouvre et me dépose la liasse de billets la plus épaisse que j’ai jamais tenue. Il doit y avoir pas moins de dix fois la somme habituelle. J’en suis presque effrayée. Me fait-elle don d’une partie de son argent car elle a prévu de mourir à son tour ? Voit-elle ceci comme une manière finale de me remercier pour tout le temps que j’ai consacré à prendre soin de sa demeure? 

  • “Allez va t’en ma petite” me dit-elle en me tapotant le dos. 

Je prends la porte avec cette sensation étrange. Comme si la période de deuil avait changé de camp. Je sens son regard porté sur moi au fur et à mesure que mes pas s’éloignent de chez elle. Je suis obligé de dire quelque chose. C’est peut-être la dernière fois que je la vois. Je me retourne d’un coup sec et sors ces mots.

  •  “Vous êtes quelqu’un de bien Madame Powell. Que Dieu vous bénisse.” 

Elle ne dit rien. Juste me fixe. J’ai du mal à déchiffrer les émotions sur son visage si jamais il y en a. Je repars dans l’allée toute empathique, quand une voiture arrive. Cette venue doit forcément la concerner. Elle ou son fils défunt. Personne ne vient jamais jusqu’au fond de cette impasse. Sa maison est la seule raison d’y venir. La mystérieuse voiture se gare juste devant moi. Les vitres sont teintées. Je ne sais pas si je dois continuer à marcher. J’ai vite ma réponse. La fenêtre côté passager face à moi s’ouvre très légèrement et une main vêtue d’un gant blanc m’appelle de son index. Je n’aime pas ce qui se passe. Cela a donc un rapport avec mes proches. Mon Dieu, les choses s’empirent progressivement en cette journée. Des personnes qui viennent jusque devant chez la personne chez laquelle je fais le ménage en cachant leur identité ne présage que des péripéties nuisibles à venir. Je me retourne une dernière fois pour vérifier si Madame Powell a toujours vue sur moi. En effet, elle me voit toujours. De toute manière, je n’attends pas une intervention divine de sa part. J’avance donc. Le gant disparaît et réapparaît aussitôt, cette fois-ci tenant une enveloppe. Je suis à deux doigts de percevoir un minimum l’intérieur de cette voiture quand cette mystérieuse main laisse tomber l’enveloppe sur le sol. La voiture repart alors à pleine vitesse. Une BM dernier cri peut se le permettre. Elle frôle le lampadaire du trottoir d’en face lors du demi-tour. 

Je regarde alors l’enveloppe au sol, et c’est réciproque. Elle me fixe, m’avertit clairement que mon âme n’aura jamais vraiment de repos par ici. Je ne crois pas avoir d’autre choix que de lire son contenu. Je me baisse alors, la ramasse et l’ouvre. J’entends au même moment le bruit du briquet de Madame Powell qui s’est discrètement avancée sur son palier. Veut-elle profiter de la scène? Je pense plus que ça l’intrigue plus que ça la réjouisse. Du moins j’espère. On y est. J’ai ouvert mon courrier et à l’intérieur rien d’autre qu’un petit bout de papier rose sur lequel est inscrit un numéro de téléphone. Madame Powell jette sa cigarette à peine allumée dans l’allée et rentre en claquant la porte. Sa réaction est étrange mais plus rien ne m’étonne chez cette femme. Elle n’a même pas à chercher à savoir ce qu’il y était marqué. Depuis le divorce avec son ex-mari, son comportement est devenu imprévisible. Du moins c’est ce que disent les gens à l’église. Il faut que je parte d’ici au plus vite. Je me sens menacé plus que jamais sans avoir même levé le petit doigt. Tout ne va pas s’arranger en changeant de rue mais à ce moment précis ma seule envie est de me retrouver seule dans ma chambre. Pouvoir siester ne serait-ce qu’une heure ne serait pas de refus. Je marche en direction de chez moi dans le plus grand des calmes en me demandant dans quel genre de galère je vais encore me retrouver à cause de mon père. À moins que ce soit ma belle-mère la coupable. Les deux ne font qu’un de toute manière. Un jour un homme à l’église à dit “Plus le nombre de pêcheurs est important dans une histoire, plus les dommages causés vont s’étendre au bons samaritains”. 

Mieux vaut que j’appelle au plus vite. Je sais pertinemment que les questions vont continuer à fuser dans mon crâne si je n’agis pas. Je m’assois sur un banc devant lequel dort un vieil homme, bouteille de whisky dans sa main gauche. Je patiente de longues minutes et ressors le bout de papier de ma poche et commence à composer le numéro. Ça sonne… 

 Une voix grave répond. Aucune salutations. 

  • “C’est la dette de ton père qui te parle. Rendez-vous demain 14h. Je t’enverrai l’adresse en message et la somme à apporter. Ne mets personne au courant, tu sais que ça peut aller très vite.” 

Tant bien même je ne savais pas quoi répondre, il ne m’en a même pas laissé le temps. Il a raccroché aussitôt après avoir fini son avertissement. C’est le genre d’appel que je m’attendais à avoir. Seul point positif, Mme Powell m’a suffisamment payé pour régler ça au plus vite. Tout est au chaud dans mon sac. Cela fait bien longtemps que je ne me pose plus la question de savoir si c’est normal ou non d’être constamment sollicitée pour venir au secours des autres. J’encaisse. Je valide. On est plus apte que les autres à perdre ses proches mais je redoute ma réaction si cela se réalise pour de vrai. C’est parce que je suis consciente et sûre de mes capacités à résoudre les problèmes et donc d’empêcher le pire. Encore 11 minutes de marche. Je n’ai jamais été à ce point pressée de m’installer dans mon lit. Je serai à l’aise pour pouvoir envoyer un message à Noa. Avoir la chance de rencontrer une personne avec des centres d’intérêt communs et avec laquelle je peux tisser des liens donne au moins l’impression de mettre un peu d’ordre dans ma vie mal rangée. Suis-je dans l’euphorie ? Je suis simplement mon chemin et apprécie chaque récompense qu’Il me donne. Je n’ai pas de patience. C’est plus fort que moi. Je décide d’envoyer un message tout de suite. 

“Hey Noa. Comme prévu je t’envoie un message. Tout d’abord merci pour cette journée. Si tu veux, on peut se retrouver demain. J’ai un RDV à 14h00. Je serai ravie de te voir une fois qu’il sera terminé. À toi de me dire si tu es disponible. Anna.” 

Court, bienveillant et honnête. Je n’ai même pas peur de forcer les choses en lui proposant de se voir directement le lendemain. On peut penser que c’est exagéré. Je n’en ai que faire. Je reprends ma marche d’un pas déterminé. Et la réponse ne se fait pas attendre. 

“J’attendais ton message! Quelle chance j’ai eu de t’avoir rencontré. Que dirais-tu si on allait ensemble à ce rendez-vous? Je pourrai te rejoindre dès que tu le souhaites. Je ne serai pas disponible le reste de l’après-midi. Après tout, c’est toujours mieux de faire les choses ensemble. Et ça quelles qu’elles soient. Je connais la fille pieuse que tu es et surtout Dieu connaît. Laisse-moi t’aider.” 

Mon Dieu. Je répondrai à ce message à tête reposée chez moi. Ça fait presque peur la facilité qu’il a à analyser ma vie et ma personne. Il sait que j’ai besoin de réconfort et que je le mérite. Dieu me suffit, il le sait. Mais une présence humaine est la bienvenue quand on est confronté à des épreuves les plus hasardeuses les unes que les autres. Et ça, Noa l’a vu. Il lit à travers moi comme dans un livre ouvert. Bien que je ne sache pas moi-même si je suis un roman à l’eau de rose ou un thriller un peu glauque. Compliqué à dire. Il me le dira. Je veux qu’il m’accompagne. Si l’on doit continuer à se voir, il sera précieux dans de nombreux moments de ma vie. Y compris dans ce type de rendez-vous que j’assume d’honorer. Il faudra, cependant, que ça cesse, et vite. Que j’essaye de mener une vie conçue pour une fille de mon âge. Commençons par aller en cours demain matin à défaut de pouvoir y être l’après-midi. Ce serait un bon début. J’en ai que faire des cours de philosophie. Minimiser la place du Seigneur dans nos existences, ce n’est pas pour moi. J’avance confiante malgré mes péripéties. Heureuse et fière de ma personne. Je suis comme je suis. Fidèle à moi même et Festina ne m’a jamais changée mais éduquée différemment des autres. Je décide d’enfiler mes écouteurs pour ce dernier petit bout de trajet. Je lance la musique “Therapy Session” de BigXthaPlug. C’est l’un de mes rituels à chaque fois que je me sens un minimum optimiste par rapport à au moins un aspect de ma vie. La misère est plus belle au soleil ils disent,mais on peut lui trouver des traits charmants sous un ciel gris, non ? C’est ce que je me force à faire. Je bouge ma tête au rythme des notes dans ces rues hantées. Je n’entends ni les cris de couples se chahutant dans leur plein pieds délabrés ni le grincement des pneus de voiture qui dérapent en pleine course poursuite. Ni aucun autre témoignage de détresse sociale. Elle m’entoure et m’a aspirée sans que je la haïsse, sans que je la laisse me tirer vers le bas. Pourquoi en avoir peur et m’en méfier? Je danse à moitié pour traverser la douce brume de Wilson Street et ses problèmes pour arriver jusqu’à moi. J’y arrive enfin. Mon Dieu, que c’était bon de célébrer je ne sais quoi sur ce son. Au moment de mettre pause, je vois que j’ai reçu un message de ce mystérieux numéro. 

“Demain à 14h00, grand parking sur Hickory Street”. 

C’est le lotissement qui se trouve derrière le lycée. Il est connu pour être l’un des plus calme de la ville. Les rues ont des oreilles, des yeux, des bouches et des armes. C’est plus sage d’agir dans les quartiers où tous ces sens sont les moins fonctionnels. La présence de Noa va me rassurer, même si ça ne va pas contribuer positivement à mon image. Pensons présent. Je dois d’abord me reposer. Personne sur le palier d’entrée, juste le cendrier rempli à rabord ainsi que quelques canettes écrasées. Mon père est absent depuis hier. Je ne m’attends pas à tomber sur lui et c’est tant mieux pour le moment. J’aimerai pouvoir en dire autant de Flora, ma “belle-mère”. Je hais ce terme. Elle est bien là. Je viens d’ouvrir la porte et la vois, amorphe sur le canapé. C’est comme si elle avait le don de réduire drastiquement le taux de dopamine d’une personne par sa présence. Elle lève son petit mètre 55 du canapé et s’approche de moi avec son peignoir victime d’un nombre incalculable de trou de résidus de drogue de ses joints qu’elle consomme toute la journée. C’est la seule personne que je redoute. La seule personne à laquelle je ne donne pas mon cœur. Elle pourrait me le bousiller de la même manière qu’elle a bousillé celui de mon père. Flora souffre d’anorexie. Elle a les bras et le visage remplis de cicatrices. Je n’ai aucune idée de comment celles-ci sont apparues. Toutes ces marques de vie sont en contraste avec ses grands yeux bleus qui me fixent. On pourrait se noyer dedans. Je sais que quand elle était encore adolescente, elle vivait vers Seattle et s’était faite repérer pour être mannequin. Est-ce le monde de la mode qui l’a fait dériver ainsi? Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi elle a quitté cet univers. Ni ça, ni comment elle est arrivée ici. Je me rappelle avoir pris la parole à l’église après la construction d’un immeuble non loin de ma rue. Il était destiné à souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants. Un homme était venu me voir à la suite de mon petit discours plein d’espoir et de tendresse. Je me rappelle de chacun de ses mots. “C’est beau ce que tu as dis ma petite mais n’oublie pas une chose. Ceux qui viennent à Festina ont déjà essayé dans le passé. Ils viennent ici car ils n’en n’ont plus l’envie.” C’est sûrement valable pour Flora… 

Son regard porté sur moi est rempli de haine, de rage, comme si elle m’en voulait. J’ai pas grand chose de plus qu’elle. Moins d’addictions en tout cas. Me jalouse t-elle là dessus ? Elle est juste devant moi. 

  • “T’étais où?” d’un ton des plus secs. 
  • “À la messe et au travail.” 

Je suis calme. J’ai espoir qu’elle se calme vis à vis de mon allure douce et de ma réponse. On ne peut pas en vouloir à quelqu’un qui prie et essaye de gagner sa vie. Surtout quand la plupart du temps je travaille pour rembourser l’argent qu’elle doit. Ça n’a pas l’air de l’attendrir. Au contraire, je sens qu’elle va exploser. Comme si de la fumée allait sortir de ses plaies et des lance-flammes de ses yeux. Elle réplique. 

– “Tu crois quoi? Que Dieu et un peu d’argent vont changer ta vie. Redescend vite sur terre ma petite.” 

Elle passe ses mains dans ses cheveux et se mord alors la main gauche. 

  • “C’est où ?” me lance -t-elle. 
  •  “De quoi tu parles?” je bugge. 
  • “Les sous idiote. T’as travaillé non?” 
  • “Je dois les garder. Demain je dois les donner pour que mon père soit hors de danger, et donc avec toi. C’est ce que tu veux non? Je sais que tu as besoin de lui.”
  •  “T’es pas nette ma parole! J’ai besoin de personne, ok?! Non mais tu crois quoi?! Que ton père est mon sauveur? Il a replongé avec moi dès qu’il m’a rencontré. Regarde mes yeux, regarde ma peau, vois à travers mon crâne bordel ! A quel moment un mec m’a tiré vers le haut ?! …Et tu penses que c’est l’homme de ma vie ?!”

Elle se précipite en courant vers la télévision, prend la batte de baseball posée à côté. Je prends peur. Elle est si imprévisible. Je cours à mon tour vers les escaliers pour m’enfuir, commence à monter les marches à toute vitesse et jette un vif regard pour voir si elle me suit. Non. Dieu merci. Elle lance son bras gauche en arrière, batte bien tenue, et explose la télé en poussant un cri aigu et s’écroule au sol après que l’écran se soit éclaté. Il a fallu d’un coup. Je l’entends murmurer. 

– “Je ne pourrai plus jamais être elle. C’est fini.” 

Je sais très bien de qui elle parle. Elle avait lancé Pulp Fiction avant de fracasser le tout. 

Elle fait référence à Mia Wallace. Elle idolâtre ce personnage nuit et jour. Elle porte la même frange, celle-ci teinte noir corbeau. Et en dessous de sa robe de chambre délavée, elle est vêtue d’un chemisier blanc polaire. 

Elle me regarde à nouveau, sa tête collée au sol et sa batte toujours dans ses bras. Moi, je suis au milieu des escaliers, tremblante et terrifiée d’ouvrir la bouche. Surtout terrorisée de la vexer si je m’en vais dans ma chambre sans rien dire. Elle pourrait encore sortir de ses gonds si elle se sentait ignorée. 

  • “Allez dis ce que tu penses ! T’as tort ! Tu sais ça ? Je suis encore capable de donner du plaisir à n’importe quel mec de Festina!” 

J’ai du mal à voir où elle veut en venir. Elle ferme doucement ses yeux. C’est bon. Je suis enfin hors de danger. Je me hâte dans ma petite chambre décorée simplement d’une croix qui veille au-dessus de mon lit et d’une vieille commode qui abrite le peu de vêtements que j’ai. Je me faufile sous la couette et m’enroule dans celle-ci. Je suis exténuée de toute cette journée. Je ne mets même pas de réveil cette fois-ci. J’ai l’habitude de me laisser dormir une heure mais j’ai mérité de rêver un peu plus aujourd’hui. J’ai pris le temps de verrouiller ma porte. Flora ne va pas penser à monter les escaliers, ni à fracasser ma porte dans un moment de folie, mais restons sur nos gardes. Elle m’a déjà envoyé plusieurs claques depuis qu’elle vit ici mais ça n’a jamais été plus loin. Dieu merci. Mes yeux piquent mais je n’oublie pas de répondre à Noa. 

“Rejoins-moi devant mon lycée à 13h00 si ça te convient. Je suis si pressée.” 

Mes cours du matin se finissent à midi mais de cette manière j’aurai le temps de déjeuner et de me préparer mentalement. Je sens que je commence à m’endormir…tout en pensant à ce tas de cendres qu’est ma vie malgré quelques braises. 

Et rien ne s’arrange les yeux ré-ouverts. Réveillée par un brouhaha provenant du rez-de-chaussée. Flora crie. Elle n’est visiblement pas seule. Au moins 2 voix d’hommes se mêlent à la sienne. Je saute du lit encore toute étourdie, et vais coller l’oreille à ma porte pour essayer de comprendre ce qu’il se passe, et pourquoi pas avoir des nouvelles de mon père par la même occasion. 

– “Relâche-moi ! J’y suis pour rien bordel!” 

Flora sonne encore plus hystérique que tout à l’heure si j’en crois le volume de sa voix. Bien qu’elle se débatte comme un diable dans l’eau bénite, la mission échoue. La porte d’entrée vient de claquer et tout ce beau monde à l’air d’être sorti vu comment résonne ce silence d’après coup.

Mieux vaut laisser passer l’orage et attendre sagement que tout soit fini. Une voiture démarre de devant chez moi. Je trouve néanmoins le courage d’aller à la fenêtre pour y mener une investigation des plus minimes. Je ne vois que les phares de la voiture qui s’en vont au loin. 80% des lampadaires restent éteints la nuit. La mairie cherche à faire des économies. Les rues s’obscurcissent tout comme la vie des brigands qui les empruntent. Mon Dieu, je me rends compte que la nuit est tombée pendant mon sommeil. Combien de temps a duré cette sieste ? Mon téléphone affiche 21h24. Et bien, voilà ce qui s’appelle récupérer de ses émotions. Un réveil nocturne digne de Festina. Témoin d’un enlèvement. Je sais qu’elle va réapparaître tôt ou tard. Je ne suis pas indifférente à tout ça mais ma vie est déjà assez menacée pour que je tente quoi que ce soit. Je mérite de penser à moi tout de suite. J’ai besoin d’air et de nourriture. L’épicerie se trouve à 10 minutes de chez moi. C’est mon petit refuge quand je vois la ville s’écrouler un peu plus chaque jour. J’y croise Lola quelquefois. Nos vies ne sont pas si différentes. C’est mon rituel du soir, et peu importe si les gens pensent que c’est dangereux qu’une fille de 16 ans arpente les rues sombres à des heures tardives. Je fais ça depuis plusieurs années et rien ne vaut une marche nuiteuse, non? Qu’elle soit longue ou courte. J’enfile mon ensemble en fourrure toute blanche ainsi que des chaussettes dépareillées, vite rejointes par mes claquettes Hello Kitty. C’est parti. 

Je sors de chez moi et commence, comme d’habitude, à suivre les lignes blanches qui séparent la route en 2. Du au manque de luminosité, c’est la meilleure manière de se situer sans avoir recours à son téléphone. Personne ne roule la nuit dans mon quartier, je ne risque rien. Je sais qu’il y en a exactement 48 qui séparent ma maison de l’épicerie. En général, au moment où j’atteins la trentième, mon futur sandwich devient une obsession et je ne pense qu’à la manière avec laquelle je vais le dévorer. Et ça jusqu’à accélérer la cadence pour pouvoir l’engloutir le plus rapidement possible. Mon ventre commence à gargouiller. J’aperçois enfin la lumière de l’épicerie ainsi que son enseigne “D and F Day ‘n’ Nite”. Ses lettres majuscules toutes rouges illuminent toute la devanture malgré que 2 d’entre elles grésillent et apportent un côté vintage au petit commerce. J’y rentre et salue Wayne, l’épicier. Wayne doit avoir une cinquantaine d’années. Il tient son commerce depuis plus de 30 ans maintenant. Je me demande quand cet homme se repose. Il est si gentil et aimable, et ça depuis toujours. Les rides qu’il a pris avec le temps ajoutent encore un peu plus de bonté à son visage. Quand j’étais plus jeune et n’avait presque pas d’argent, il m’offrait toujours un deuxième sandwich. Il continue parfois de le faire, il sait que personne ne cuisine chez moi. Je lui achète mon sandwich au thon habituel, et vais m’asseoir sur le banc de devant. Même si je préfère la compagnie de mon repas de ce midi, je dois avouer que c’est agréable de se retrouver dans sa zone de confort et être face à soi-même. Je mange tout en observant ce groupe de jeunes un peu plus loin sur le parking. Je me demande ce que tous ces garçons manigancent. Les éventualités sont innombrables. Ce n’est pas mes affaires au final. Lola n’est pas là ce soir. C’est dommage, j’aime beaucoup évoquer mon avenir avec elle. Wayne sort devant l’entrée pour allumer une cigarette. J’ai besoin de parler ce soir et de m’occuper l’esprit. 

  • “He Wayne!” sort de ma bouche sans que mon cerveau l’ordonne.
  •  “Dis moi ma belle.” me répond t-il tout en soufflant sa fumée. 

Je ne sais pas vraiment quoi dire donc j’improvise. Les gens qui parlent sans avoir quelque chose à dire sont paradoxalement les plus intéressants. De plus, je me sens d’humeur poétique ce soir. 

  •  “Il y a tellement d’étoiles ce soir au-dessus de nous. Tu crois que ça signifie quelque chose?”
  •  “J’imagine que oui. Honnêtement…je pense simplement qu’elles sont présentes pour nous rappeler que tout n’est pas noir. Libre à toi d’interpréter ça à ta manière.” 
  •  “Moi je vois chaque étoile comme des étapes de la vie. Des opportunités. Je m’amuse à tracer un chemin entre elles, comme on le fait à l’arrière des boîtes de céréales, tu vois ? C’est plutôt amusant. Chaque ligne tracée est un bout de chemin qui nous rapproche du bonheur. L’étoile tout à gauche représente la volonté. Ensuite, celle juste à sa droite représente les bonnes actions. Ensuite…on verra. Je suis doucement en train de rejoindre la troisième.” 
  •  “Si je comprends bien tes paroles, l’étoile tout à droite serait le bonheur absolue, c’est bien ça ?” 
  •  “Exactement !” 

Si joyeuse qu’il s’intéresse à mon schéma romanesque. C’est si agréable d’être écoutée. Il se rapproche de moi, s’assoit lentement à mes côtés, pose sa main sur mon épaule. Il prend à nouveau la parole.

  •  “Ma belle. Tu es encore si jeune, si jolie, je ne veux pas briser tes rêves. Mais…je ne veux pas que tu vives dans une illusion non plus.” 
  •  “Je ne te suis pas…” 

Il me colle contre lui avec son bras droit et pointe son doigt vers le ciel.

  •  “Tu vois cette étoile là-bas? Isolée? Bien plus haut dans le ciel? C’est toi, Anna. Tu as beau être plus proche des cieux, briller de mille feux, tu restes une étoile et tu ne seras jamais la lune. N’oublie pas que c’est le ciel de Festina que l’on contemple.”

 Il se lève, rentre à nouveau dans l’épicerie. Je reste assise, essayant de déchiffrer ce qu’il vient de dire. Suis-je seulement bonne à finir comme tout le monde ici? Wayne est bien trop poli pour me le dire explicitement. Il revient vers moi, et me pose un sandwich sur mes cuisses. 

  •  “ Cadeau.” 
  •  “C’est adorable. Merci Wayne.” 

Il rallume alors sa cigarette et reprend sa causerie. 

  • “Est-ce que tu sais ce qu’être altrunaire veut dire?” 
  • “Jamais entendu ce mot, non.” 
  • “C’est un terme que j’ai inventé quand j’avais à peu près ton âge. C’est un mélange entre altruiste et lunaire. Aider les gens est une chose. Penser que l’on peut les changer c’est malheureusement être déconnecté de la réalité. Comme toi j’ai grandi ici, comme toi je priais tous les jours, mais j’ai appris.” 
  • “Appris?” 
  • “Tu m’as juste l’air légèrement déconnectée du monde d’ici. Ce n’est pas grave. Comme je l’ai dis, j’avais les mêmes perspectives que toi. Je ne suis pas pour autant malheureux aujourd’hui. Quelques rêves de gosse ont juste fichu le camp.” 

J’avoue que ça me retourne un peu l’estomac tout ce qu’il vient de me dire. Il voit bien que je baisse la tête, que je suis toute perturbée. Il me recolle aussitôt à lui et vient me chuchoter à l’oreille. 

  • “Mais tu sais quoi Anna? J’aimerais qu’il y ait plus de personnes altrunaires dans ce monde. Et surtout vers chez nous. La société se porterait bien mieux.” 

Il m’embrasse le fond, comme un père le ferait à sa fille. Il faut bien que quelqu’un s’y colle. Un homme rentre dans l’épicerie, Wayne écrase sa cigarette au sol et m’adresse une dernière phrase avant de retourner à son travail. 

  •  “Ne laisse personne te changer ma belle, mais fais attention à toi.” 
  • “Toujours !” je lui réponds avec mes yeux brillants.

J’ai du mal à cacher mes émotions. Surtout quand je connais la sincérité d’une personne qui nous veut du bien. Je me lève, encore un peu désorientée de cette discussion autant étrange que passionnante. Que faire désormais? Il n’est pas loin de 23h, ma sieste et mon dîner m’ont remis d’aplomb. Attendre l’aube s’annonce être bien ennuyant si je reste à me tourner les pouces. Mieux vaut se relancer dans une belle balade obscure. Une altrunaire noctambule. Voilà ce que je suis, et ça me va très bien. Mes pas se multiplient sans que je sache vraiment ma direction. Je remets mes écouteurs et compte bien flâner à travers la ville bien qu’il n’y ait pas de divertissements auxquels assister. Je déambule dans les rues et les petits chemins que je considérais comme des passages secrets étant plus jeune. Les quelques personnes ivres, bien installées sur les bordures de trottoirs font l’animation tant bien que mal avec quelques voyelles qui sortent de leurs bouches et des mouvements de tête incertains. Mon allure ne varie pas, le nombre de kilomètres progresse et la musique qui résonne dans mes oreilles commence doucement à prendre possession de mon être. Les musiques défilent, mes pas s’accumulent et je vois le jour se lever peu à peu. 

VENDREDI 13 AVRIL

Réveillée aux aurores dans la ville qui nous a fait évoluer. Un nouveau jour, des surprises. Rires et larmes pour symboliser les émotions vives qui se promènent dans ma vie. Je me sens vivante autour de gens, qui, juste, existent. “Red Terror” de TheWeeknd se lance. J’avance les bras ouverts au milieu de la route en sautillant, comme si j’accueillais toute la misère du monde presque amoureusement pour en prendre soin comme si c’était mon enfant. Pas d’autre choix que de l’assumer. Dans mon élément autant que Tyson l’était dans un ring. Malheureusement, un détail vient éclater la bulle magique dans laquelle je flottais ces dernières minutes. La vue sur l’arrière de l’hôpital psychiatrique m’a brusquement fait sortir mon téléphone et couper ma musique. Quand on avance sans boussole, on oublie vite que l’on peut finir en zone trouble. À travers la grille j’aperçois deux hommes, un allongé à terre, et l’autre se tenant devant lui. Ce dernier crie sur l’homme au sol comme un père de famille violent pourrait réprimander sa femme après avoir vider une bouteille dans l’evier. La plupart des gens qui sont internés ici devraient être emprisonnés. Je ne comprends pas le système, et je ne le comprendrai jamais. Je file chez moi le plus rapidement possible. La magie a disparu de toute manière. Rentrons. 

L’hôpital psychiatrique et ses patients agressifs ne sont pas la seule chose pour marquer la rupture entre ma douce nuit et cette redescente sur terre dirait-on. À peine de retour dans ma rue, j’aperçois Flora assise sur les marches de notre palier, le visage ensanglanté. Je m’approche avec prudence. Elle pleure. Je distingue une gouttelette sur sa joue à travers la fumée de sa Marlboro. Peu importe ma relation avec elle, il est impensable que je laisse quelqu’un dans cet état. Je m’installe près d’elle. 

  •  “Qui t’as fais ça?” 
  • “Rentre Anna. Je ne sais même pas pourquoi tu rentres à cette heure là.” 

Sa voix est encore plus cassée que d’habitude. Elle n’a aucune énergie. Elle recrache la fumée et reprend d’une voix encore plus dépitée. 

  • “D’ailleurs je ne sais pas ce que je fous là non plus, je devrais être morte. C’est tout comme en réalité.” 
  •  “Je ne peux pas te laisser dire ça. Si tu es en vie c’est qu’il y a une bonne raison. Beaucoup me reprochent de tout ramener à Dieu. Je ne vais pas le faire cette fois-ci mais juste, écoute moi. Si tu es encore là, en face de moi, c’est que quelqu’un l’a voulu. Je suis la première personne à laquelle tu parles après ta nuit agitée, non?” 

Elle rigole nerveusement. 

  •  “Agitée, hein? Et t’es en train de me dire que t’es plus ou moins une intervention divine?”

Je ne dis rien. Évidemment que je n’ai pas cette prétention. Je sais que mon devoir est de lui parler. Elle relève la tête. 

  •  “Tu me diras, ça reste plus agréable d’être avec toi que ton père. Surtout maintenant.” 

Prenons ça comme un compliment. 

  • “Tu sais Flora, quand je t’ai rencontré, la toute première chose que me suis dis dans ma tête c’est: “Mon Dieu, cette femme respire la classe. Elle s’habille si bien et possède une réelle prestance dont beaucoup de demoiselles rêvent.” C’est la vérité.”

Un léger rire s’échappe de sa bouche. 

  •  “Et maintenant?” rétorque-t-elle. 
  •  “Tu es la même personne. Ton potentiel n’a jamais changé. Un vécu en plus n’est pas forcément une mauvaise chose.” 

Elle écrase son mégot et réplique. 

  • “La première fois que tu m’as vu j’étais sobre depuis un bon moment. J’ai repris avec ton père juste avant de venir vivre chez toi. T’étais au premier rang pour assister à ma dégringolade.” 

Elle se lève et continue. 

  •  “Il existe cependant une qualité que j’ai et que tu n’as pas. Je ne me mens pas à moi-même. Il n’y a aucun phoenix à l’horizon Anna. Les cendres que tu vois, personne ne va en renaître. Elles finissent soit dans un cendrier qui déborde, soit s’envolent avec le vent.”

Elle descend les marches , traverse la rue. Où va-t-elle? 

  •  “Flora? Qu’est-ce que tu fais?” 

Aucune réponse. Je la regarde lentement disparaître de l’autre côté, dans une allée d’entre deux maisons qui mène au quartier voisin… 

Encore une fois, je doute de la revoir dans les jours qui viennent. Même chose concernant mon père. Dur de penser à autre chose mais il faut. Je m’étais faite la promesse d’aller en cours ce matin, et je compte bien l’honorer. Il est 6h00, autant commencer à se préparer doucement. J’allais presque en oublier mon rencard avec Noa cet après-midi. Je vais profiter du temps devant moi pour me préparer comme il se doit. Si Flora m’a bien appris une chose avant sa rechute, c’est comment s’apprêter pour plaire à un homme. D’ailleurs je comptais enfiler mon polo Ralph Lauren qu’elle m’avait offert lors de notre rencontre. J’imagine qu’elle voulait me dire, que j’avais certes perdu ma mère mais retrouver une amie. Elle avait bien commencé. 

Après une longue douche, et un tour devant le miroir où j’ai appliqué avec soin mon eyeliner et disposé une petite touche de crème sur mes pommettes, je m’habille tout de blanc. Des sneakers de la même marque viendront accompagner mon polo, ainsi que des longues chaussettes, une jupe trapèze et évidemment mon sac à main en cuir. C’est si rare que je me pouponne et ose ce type de tenue. Mais pour quelque chose qui n’est pas courant, tentons l’inhabituel. J’y ai tellement mis du cœur et consacré de mon temps à cette préparation au point d’en être presque en retard pour mon bus. Je déboule les escaliers, et claque la porte aussi forte qu’une femme qui vient de se faire tromper. Je ne comprendrai jamais que tant de personnes puissent passer une bien trop longue partie de leur matinée à leur paraître. Peut-être veulent-elles ressembler aux célébrités. Honnêtement, je n’ai pas le temps de m’intéresser à la vie de personnes connues. Je n’ai rien contre elles mais j’estime qu’il n’y existe plus assez de place dans ma tête pour y ajouter des faits divers de personnes qui ne sont même pas au courant de mon existence. Je sais que je détesterais la vie de superstar, bien que cela m’aiderait à me trouver loin de toute cette misère. Pour l’instant je me hâte à la banquette arrière du fond de ce bus, qui pollue bien trop vu la fumée noire qui sort de son pot. Restons concentré sur le présent. C’est le mieux à faire. 

Je sais que certaines filles de mon lycée se voient déjà sous le feu des projecteurs. C’est le cas de Naiko, une fille de ma classe. Elle est fan de tous ces dramas et aspire à une vie luxueuse. Je sais que ces parents sont aisés et qu’elle bénéficie grandement de leur situation. Chaque jour un nouveau outfit. D’ailleurs on arrive à son arrêt. Elle monte toujours en dernière comme si c’était elle le bouquet final. Elle s’en va rejoindre sa meilleure amie Mary pour commérer. Leurs expressions faciales me font penser qu’elles se racontent des secrets les plus choquants les uns que les autres. Elles passent la plupart des récréations à flirter avec quelques lycéens. Leurs bavardages doivent plutôt tourner autour de leurs crushs que sur les faits divers sanglants de la ville. Peu importe, elles ne se rendent pas compte que tourner autour de certains garçons représente un danger. Je suis si heureuse que Dieu ait placé Noa sur mon chemin. Je suis encore plus sûre de ne pas me laisser tenter à un quelconque jeu de séduction avec quelqu’un d’autre. De retour dans mon sinistre lycée après plusieurs jours d’absence. Tout le monde est descendu du bus, l’air de prisonniers que l’on vient d’extrader. Dans n’importe quelle autre école, je serai du genre à raser les murs pour rejoindre la classe. Mais notre bâtiment est tellement vide que je n’en ressens pas le besoin. Cette matinée encore, je ferai acte de présence sur la dernière chaise de la salle, mes tympans un peu plus abîmés par ma musique. Cela pourrait être vu comme irrespectueux d’avoir ce comportement, mais ici, les professeurs encouragent ceux qui n’ont pas l’envie d’étudier à rejoindre le fond dans le calme. C’est mon cas. Je n’ai juste pas la force mentale de me concentrer sur des sujets qui ne me seront d’aucune utilité dans le futur. La moitié de la classe est absente aujourd’hui. La moitié des présents s’est installée en retrait, tout comme moi. C’est bel et bien nous la partie exclue du savoir qu’on tente de nous inculquer. 

Cela existe-il dans chaque classe des États-Unis? 

Les heures défilent et je m’endors à moitié. Dieu merci, je n’ai pas à changer de salle. Mon ventre commence à gargouiller. Je n’ai qu’une envie c’est d’être devant mon repas malgré la qualité médiocre des aliments qu’on nous sert ici. Je sais qu’en sortant, Noa ne tardera pas. Midi sonne je cours au self. Je suis si pressée de le voir. Je mange mes petits pois et ma purée en 10 minutes, vide mon plateau, le balance sur le dessus de la poubelle trop remplie et fonce me réfugier aux toilettes du 2ème étage. Les moins fréquentées. Je sais que pendant les 45 prochaines minutes, je ne vais rien faire d’autre que de travailler mon élocution et mes regards devant ce miroir brisé. Un entraînement dans le but d’enjôler Noa au maximum. Je tourne en rond, stressée, et vais m’observer toutes les 5 minutes pour m’assurer que mon look n’a pas été altéré. Par quoi pourrait-il l’être? Rien. Mais je profite de ses passages devant la glace pour m’entraîner à sortir des phrases mielleuses avec un regard qui l’est encore plus. 

  • “Noa, tu ne sais à quel point ta compagnie m’est agréable..” 

Je cligne des yeux comme si j’attendais une caresse. 

  •  “Mon dieu que c’est nul.” 

Je suis pathétique, et absolument pas naturelle. Ce n’est pas le moment de perdre le peu de confiance que j’ai en moi. J’essaye tant bien que mal de trouver la meilleure pose que mon outfit me permet de faire tout en prétendant de me laver les mains à chaque passage d’autres élèves qui viennent interrompre mon semblant de répétition. Il est presque 13h00. Le reste de ma classe est retournée en cours. J’ai mieux à faire. Je souffle un bon coup, sors des toilettes, me parfume. Je n’ai pas envie que l’odeur de drogue douce dans laquelle les toilettes baignent émane de moi. C’est enfin mon moment. Je sors mon téléphone pour vérifier s’il n’a pas décidé d’annuler pour diverses raisons. Non, tout va bien. Je remets mon téléphone dans mon sac entre deux liasses de billets qui viennent me rappeler ce satané rendez-vous de 14h00. Encore de l’argent dont je ne pourrai bénéficier. Je sors du bâtiment, espérant qu’il ne me fasse pas attendre. Dieu merci, il est bien là, je l’aperçois au loin. Et c’est réciproque si j’en crois son signe de main. Il est si élégant avec son chapeau. Il ne faut pas que mon excitation prenne le dessus. Obligé de retenir mes pas pour ne pas passer pour une sotte toute enjouée. Nous voici à l’étape si redoutée. Lui parler. Plus la distance entre nous se réduit, plus j’ai le sentiment que je vais bégayer dès que ma bouche va s’ouvrir. Je prends mon courage à deux mains. 

  •  “Noa ! Comment vas-tu ? Ta tenue te va à ravire.” 

J’espère que ma phrase d’accroche n’est pas dans l’excès. Au moins l’articulation était présente. Ouf. 

  •   “C’est adorable. Ta tenue est toute aussi élégante que tes paroles.” 
  • “Merci. Je dois t’avouer que j’avais peur que tu oublies notre rendez-vous. Je ne t’en aurai pas voulu. Déménager quelque part implique tellement de choses à penser. Merci de prendre le temps pour moi. J’en suis si reconnaissante.” 
  • “C’est avec plaisir, crois-moi.” 

Il me sourit et pose sa main sur mon épaule. J’en frissonne presque. Il reprend. 

  • “Que dirais-tu que l’on marche vers ton lieu de rendez-vous? On sera certain d’y être à l’heure. Aussi, plus vite cela sera fini, plus vite la pression sur tes épaules disparaîtra. On pourra pleinement profiter du reste de l’après-midi.” 
  • “Oh, oui si tu veux mais c’est juste là. Il y a juste à faire le tour de l’école. Tu vois le drapeau que tu vois flotter là-bas?” Je le pointe du doigt.
  • “Je le vois oui.” Il n’a pas l’air convaincu par l’endroit.
  • “J’ai la dette de mon père à régler. Il doit de l’argent quasiment chaque semaine. Je préfère être honnête avec toi. Je ne peux pas choisir les lieux où me rendre. Dieu veut que je protège les miens.” 

J’espère ne pas faire tomber son après-midi à l’eau. C’est certain que de passer une heure sur un parking scolaire à attendre n’est pas la chose la plus divertissante. Il fallait cependant s’y attendre un minimum. On commence à marcher et je le vois textoter nerveusement sur son téléphone. Je réagis, je ne veux pas qu’il s’irrite de ma faute. 

  • “Tu es sûr que ça va Noa? Tu n’es pas obligé de m’accompagner, on peut se voir ce problème une fois résolu.” 

Je le rassure et essaye de lui montrer que je sais être indépendante. 

  • “Tout va bien, tu peux me faire confiance. Et j’insiste pour t’y accompagner.” 

Il range son téléphone et pose sa main sur mon dos cette fois-ci. Je vois ça comme un symbole de protection. La sensation d’être entre de bonnes mains. J’ai passé trois quarts d’heure dans les toilettes pour essayer de lui plaire. Je me trouve bien trop nonchalante. Je prends alors une longue aspiration avec l’intention de le remercier de son soutien, quand une voiture débarque au quart de tour devant nous. La BM est identique à celle qui m’a livré la lettre devant chez Mme Powell. Ils sont drôlement en avance. De 50 minutes pour être précis. Je ne vais pas m’en plaindre. Ils peuvent dire la même chose de moi. C’est la fenêtre côté conducteur qui s’ouvre cette fois-ci. À peine le temps de m’orienter vers elle, que le chauffeur me stoppe dans mon élan. 

  •  “Grimpe à l’arrière.” 

Je me retourne vers Noa pour y trouver un secours. J’assume de stresser face à ce qu’on vient de m’ordonner. Il hoche simplement la tête pour me dire de le faire. J’ouvre la porte et constate que Noa s’apprête à y monter avec moi.

  •  “Tu n’es pas obligé de rentrer Noa. Ce sont mes histoires.” 

J’apprécie tellement son soutien moral mais c’est peut-être un poil excessif. Tout ça pourrait tourner au vinaigre si jamais il ose prononcer certains mots qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Il n’est pas au courant de la folie des gens d’ici, ni du type de comportement à employer avec eux. 

  • “Laisse-moi t’accompagner Anna. Tu as besoin de moi et tu le sais. On va renforcer nos liens.” 

Il me sourit. Comment résister ? 

Je me décale alors dans le siège du fond pour lui laisser une place. Je n’ai même pas le temps de lancer un regard pour voir qui sont mes transporteurs du jour qu’une sorte de serviette blanche vient se poser brutalement sur l’ensemble de mon visage. On me serre le bras violemment. Je ne vois rien, complètement asphyxiée. Impossible de faire le moindre geste. Impossible ne serait-ce qu’un instant de chercher ce qui se passe. Je sens juste mon bras être piqué d’une aiguille. Je pense simplement à Dieu. Dieu plus que tout. Dieu au-dessus des crimes que je côtoie.. Dieu est Mon Sauveur. Si je dois mourir dans cette voiture ainsi soit-il. Je n’arrive plus à respirer. Oh mon Dieu…je divague…à l’aide. 

CHAPITRE 222-Mme Powell

Mettre fin à ses jours avant les miens. J’en avais l’obligation. Il est là devant moi, allongé. L’hémoglobine se vide délicatement de son crâne. Sur son bureau, une photo encadrée de ses nouveaux enfants. Après tout c’est plaisant de travailler en compagnie de ses deux petites jumelles qu’il a eu peu de temps après avoir tout quitté. 

Qu’est-ce que “tout”? 

Moi, mon fils, sa ville. Obsolètes. M’avait-il même reconnu avant que je lui tire une balle entre les deux yeux? Ses mimiques lorsque j’ai débarqué dans la pièce me laissent croire que oui. J’ai lu beaucoup d’articles témoignant que d’anciennes petites amies pouvaient en arriver jusque là. Je m’étais pourtant juré que c’était la limite que je ne franchirai pas. Ai-je échoué ou réussi? C’est qu’une question d’interprétation. Qu’est ce que je peux lui dire maintenant? Tenter de dialoguer avec un cadavre. C’est donc ça. L’avantage à en tirer est l’impossibilité de recevoir des réponses agaçantes. Profitons-en. 

  •  “Comment as-tu pu seulement penser que tirer un trait sur le passé comme tu l’as fait n’allait pas te rattraper un jour ou l’autre? Il faut être bien plus précautionneux que ça avec les gens qui t’ont entouré. C’est dangereux de démunir des personnes comme nous. Oh Caleb…on va mourir de la même arme. Je trouve ça presque romantique. Quelle idée farfelue de rester aussi tard au gymnase. Seul qui puis-est. La passion du basket ou simplement le fait de vouloir esquiver ta nouvelle famille comme tu as pu le faire avec nous? Tu te souviens? Oh d’ailleurs…Trae, ton fils, est décédé. Tu n’étais pas au courant j’imagine.” 

Est-ce que la police de Chicago intervient lorsqu’un coup de feu retentit? Ce n’est pas le cas à Festina. Peu importe, j’estime avoir le temps, et surtout le droit de savourer une dernière cigarette avant de passer à l’acte. Pendant que je cherche mon briquet, je ne peux détourner mon regard de la photo de ses filles. Elles sont métisses. Deux sourires angéliques. Je viens d’ôter la vie de leur père. Je continue mon monologue sans que mes yeux bougent.

  • “Elles n’auront pas le choix de prendre exemple sur leur mère. Il y a bien pire. Les pauvres gosses de Festina que j’ai côtoyées dernièrement n’ont aucun modèle. Ça n’aurait pas pu être moi. Je suis aux antipodes de ce qu’elles cherchent à devenir. Depuis ton départ, j’ai esquivé toutes les gouttes d’eau, pour au final tomber la tête la première dans la cascade. Ne considère pas le fait de t’avoir tué comme une vengeance. Considère ça comme ton destin. Non, on ne change pas ici, on meurt à la place.”

Je finis ma cigarette et pose le bout du canon de mon Glock17 sur ma tempe. Je me remémore ma vie pittoresque et ses derniers bouleversements.

Seigneur…

MARDI 10 AVRIL

Nikkie rentre enfin à la maison, sac de courses à la main. Elle a dû passer chez l’épicier. Elle sait que mon mal de dos m’empêche de rester trop longtemps debout. Je la regarde ranger tout parfaitement à sa place avant de s’installer à la table de la cuisine pour faire ses devoirs. C’est la première de sa classe. Je suis si fière d’elle. De temps en temps elle fait des pauses pour m’apporter mon café. C’est comme si elle était alertée dès que ma tasse était vide. Mon petit bijou s’en va dans sa chambre. La connaissant, je peux parier sur le fait qu’elle va s’endormir dans les 10 prochaines minutes. Une élève modèle mais épuisée à constamment vouloir veiller sur moi.

J’entends la porte s’ouvrir tout à coup. Qui a le culot de rentrer sans toquer dans mon domicile? Il y a 2 options et aucune d’entre elles n’est rassurante. C’est Trae… mon fils. C’était soit lui, soit un crackhead ayant pris une dose trop élevée pour pouvoir retrouver son adresse. Qu’est ce qu’il fait là? Plusieurs semaines sont passées sans que je le vois…

Je m’en inquiète plus depuis un moment. Qui a abandonné l’autre en premier? C’est lui. A tourner en ville avec la pire pourriture jamais créée par Dieu. Essayer d’être une bonne mère à Festina, c’est comme essayer d’être agriculteur dans la Death Valley. On a beau faire tout son possible pour récolter le meilleur, l’atmosphère bousille nos efforts. Une vie à se démener pour au final, voir ma chair se transformer en démon. Pourquoi est-il ici?  Je ne pensais pas le revoir si tôt. Je n’ai aucune idée d’où il dort et très sincèrement, ça ne m’intéresse plus. Des nuits entières à faire les 400 pas, à m’aventurer dans des zones qui ne devraient pas exister dans notre pays si riche. J’ai donné. Trop donné. Je prends les devants.

  • “Je peux savoir ce que tu fous là?”
  • “C’est comme ça que tu m’accueilles?”
  • “Je m’en tape! Ce n’est pas un hôtel. Tu veux vivre dehors sans donner de nouvelles? Ne plus aller en cours? C’est ton problème! Tu assumes! Maintenant sors de chez moi! Tu reviendras quand tu travailleras et que tu te seras déconnecté de ton réseau de crapules.”
  • “Je travaille jour et nuit! Et je fais ça pour moi …et toi! Tu vas bientôt voir le fruit de mon travail! Je vais nous sortir de là, okay?”
  • “Mais qu’est ce que tu me racontes? Arrête un peu de rêver! T’as choisi le pire mode de vie! Tu ne vas pas me la faire! J’ai grandi ici! Chaque jeune tient le même discours et chaque jeune finit fou ou mort.”
  • “Ils n’ont pas mes contacts! Ils n’ont pas les mêmes filons. Voilà la différence. Et d’ailleurs, tu devrais me remercier car je viens avec une offre.”
  • “Je ne veux pas l’entendre. Vas-t-en Trae. C’est mieux pour tout le monde.”
  • “Arrête d’agir comme si c’était simple de trouver quelque chose qui est légal et vraiment lucratif chez nous. Tu le sais! Donc écoute moi. J’ai besoin de quelqu’un.”
  • “Besoin de quelqu’un?”
  • “D’une fille. Une fille qui est jeune.”
  • Pour?”
  • “Accompagner.”
  • “Je ne suis pas la dernière des imbéciles. Pourquoi tu viens me demander ça? T’as des milliers de personnes dans nos rues dégueulasses qui vont t’orienter bien mieux que moi! Maintenant tu peux partir! Je t’ai répondu!”
  • “J’avais pensé à Nikkie. Rien ne va lui arriver! Crois-moi! Y’a un sacré paquet de fric pour toi si t’acceptes!” 
  • “Tu te fous de moi là j’espère? Dans quel monde peux-tu oser me demander quelque chose comme ça?!” 

– “Je dois te rappeler que c’est pas ta fille?” 

Je me rapproche doucement de lui. Mes yeux sont rouges feu. 

  •  “Ecoute moi bien. Je te jure que si Nikkie…” 

J’ai du mal à continuer ma phrase. Il profite de mon hésitation pour répliquer.

  •  “Tu comptais me menacer? Vas-y j’attends.” 
  • “Dégage de là Trae. Vite.” 

Il part vers la porte tout en me fixant droit comme s’il me jetait un sort. Il me maudit. Lien du sang ou pas, on grandit et on s’efforce de ne plus aimer ceux qui ne cèdent pas. C’est ce que Trae me fait encore plus comprendre en claquant cette porte. Il n’a plus le moindre atome d’amour dans son cœur pour sa famille. J’ai un fils prêt à vendre le corps de sa propre cousine. Une cousine qui prie pour lui. Pour sa réussite. Sauvons ceux qui restent à sauver. Je monte tout de suite voir ma princesse. Elle est là, dans sa chambre en train de dormir comme un petit ange, tout comme je le pensais. Je me colle à elle et lui embrasse le front.

  • “Je jure que rien, rien, rien au monde ne pourra t’arriver tant que je suis là.” 

Elle m’attrape le bras et essaye de m’embrasser la joue tel un oisillon qui tente de picorer des miettes. Mon coeur. J’ai si peur de ce que Trae est capable de faire. Je ne connais même pas les personnes qu’il fréquente. Je vais avoir 45 ans la semaine prochaine et je connais plus mon fils. Je vais avoir 45 ans la semaine prochaine et la seule chose qui me tient en vie est ce petit bout d’amour accroché à moi comme une anguille à son rocher. C’est désormais impossible de la laisser dehors seule. Même l’école représente un danger. Les professeurs ne peuvent pas avoir les yeux rivés sur elle en permanence. Elle va évidemment m’en vouloir, mais je n’ai pas d’autre choix. Les raisons pardonnent l’acte. Elle le comprendra un jour. Je ne sais pas encore par quels moyens je vais stopper la folie de mon fils, mais il le faut. Une vie invivable je sais ce que c’est. Survivre ne dure qu’un temps. Je commence moi-même à m’endormir dans la peur, près de ma princesse.

J’entends ses petits ronflements tout mignons. Ils ramènent un peu de chaleur à mon cœur. Heureusement que je suis à ses côtés dans le lit. 

MERCREDI 11 AVRIL

Ma nuit s’est composée de micro-siestes coupées par des cauchemars et des allers-retours pour aller fumer sur mon palier. C’est pas vraiment ce dont j’avais besoin pour recharger mes piles. Des multiples petits quarts d’heure loin des démons de cette ville pour récupérer. Nikkie n’a pas bougé. Les mêmes bras viennent m’entourer dès qu’elle sent à nouveau ma présence. Je l’observe doucement se réveiller avec la lumière du jour. La petite ne ferme jamais ses volets. Vu leur état, je ne suis pas sûre qu’elle puisse le faire correctement. Je lui caresse les cheveux et lui murmure à l’oreille.

  • “Dors encore ma jolie. Il n’y pas école pour toi aujourd’hui.” 

Elle cligne des yeux. 

  • “Pourquoi tu dis ça?” La voix encore toute enrouée. 
  • “Tu vas rester avec moi. Je te promets qu’on va s’amuser toutes les deux.” 

Je n’ai encore rien prévu. Il ne faut pas grand-chose pour qu’elle soit la plus heureuse du monde. Une journée ludique entre quatre murs est possible. Il n’y a nulle part où se rendre. Chaque coin de rue peut se transformer en scène d’enlèvement. Personne ne craint la prison. Je connais les garçons d’ici. Mon ex-mari et moi avions été en rencontrer quelques uns lorsque nous étions inquiets des sorties de Trae. Le but était de leur demander de laisser Trae en dehors de leur business. Nous sommes repartis avec des menaces. La plupart d’entre eux sont à l’hôpital psychiatrique ou ont été transférés dans d’autres prisons de l’Illinois. Ce n’est pas pour autant que Festina est devenu un petit village du Vermont. Quand l’un tombe, il fait rebondir son compère prêt à se remettre en selle pour se croire le nouveau shérif de la ville à peine sorti du trou. Si seulement j’avais un endroit et les moyens d’envoyer Nikkie en dehors de cette matrice. Elle semble s’être endormie à nouveau. Son chapelet s’est sauvé de l’intérieur de son t-shirt à force de frétiller. Elle ne l’enlève jamais à part pour le tenir quand elle prie. C’est peut-être ça la solution… 

L’église.

Le père Marc accueille certains jeunes quand ceux-ci n’ont aucun lieu où dormir. Certains parents déposent eux-mêmes leurs enfants quand ils ne sentent plus capables de les prendre en charge. Ils les récupèrent plus tard…ou pas. Personne ne s’est jamais attaqué à l’église. C’est la seule place exemptée de toute racailleries. Je glisse du lit pour sortir. Nikkie m’attrape la main comme pour m’en empêcher. 

  •  “Nikkie…je suis consciente que tu aimes apprendre des choses et que ton cerveau a constamment besoin d’être stimulé. Tout ça viendra en temps et en heure, je te le promets. L’école n’est juste pas l’endroit idéal pour toi en ce moment.” 

Elle me lâche le bras. Je m’en veux tellement. Je quitte sa chambre affaiblie, et descend les escaliers en m’interrogeant sur la formule à employer pour que le père Marc m’accorde la chose la plus importante au monde. La sécurité de ma petite. Elle ne tarde d’ailleurs pas à me rejoindre en bas. J’entends ses petits pas de velours descendre les marches. J’ai les bras tendus sur l’évier, la tête baissée, cogitant. Elle s’approche de moi. 

  •  “Tata, je suis capable de faire mon déjeuner toute seule. Je sais que tu aimes me le faire mais je vois bien que tu es fatiguée.” 
  •  “C’est comme tu veux ma chérie. Tata peut le faire. Ne t’en fais pas pour moi je vais bien.” 

Elle a été témoin de ma nuit saccadée. Elle est maintenant témoin de ma fatigue mentale. Elle est collée à moi. Elle veut me parler mais n’ose pas. 

  • “Je sais que tu as des questions Nikkie. Tu peux me demander ce que tu veux.” 
  • “Je n’ai pas compris pourquoi je ne dois plus aller à l’école. Le bus ne va pas tarder à passer et j’ai un devoir à rendre. Tu te rappelles l’histoire que j’ai écrite ? L’homme

qui a réussi à parler à la lune. Je te l’avais laissée sur la table du salon pour que tu puisses la lire après que tu te sois endormie sur le canapé.” 

  • “Je n’ai pas lu l’histoire en entier mon cœur. Désolé” 

Je m’assois. Mon mal de dos m’y oblige. Aussi, ça m’apaise avant d’annoncer à Nikkie qu’elle va devoir loger à l’église un certain temps. Je prends mon courage à deux mains.

  •  “Je t’aime comme ce n’est pas imaginable. Seulement comme je dois recommencer à travailler. Je ne peux pas te laisser toute seule ici.” 
  •  “Je vais aller ou? On ne se verra plus?” 

Son visage s’est décomposé en un rien de temps. Il faut que je m’applique pour ne pas l’affoler plus qu’elle ne l’est déjà. 

  • “Sais-tu à quel point ton père aimait Dieu? Sais-tu le nombre de fois qu’il a prié pour toi? Je pense qu’à l’église tu seras entre de bonnes mains. Quand tu reviendras, tout ira mieux. Crois-moi.” 
  •  “Je n’en ai pas envie! Je veux t’aider à travailler! J’ai 14 ans, je sais déjà faire beaucoup de choses.” 

C’est si dur de résister à sa bouille d’ange. Son petit air boudeur ne me facilite pas la tâche. Je dois résister. Son dos collé au frigo, elle se laisse glisser jusqu’au sol pour se replier sur elle-même. Une petite boule qui sanglote. J’ai honte de moi. Elle se remet à parler. 

  • “Je ne sais jamais ce qui se passe. Je dois toujours changer d’endroit sans être avertie du pourquoi. Je gêne, c’est ça?”

Ses larmes montent. Je rétorque aussitôt.

  •  “Ne dis plus jamais ça! T’avoir près de moi est la plus belle chose qui me soit arrivée.” 

Je m’accroupis tant bien que mal pour qu’elle comprenne que ce n’est pas un abandon. Je grimace mais j’y arrive malgré tout. Je pose ma main sur son épaule. 

  • “La vie est vraiment bizarre des fois. On se retrouve dans des situations que l’on veut quitter au plus vite. Parfois, on fait du mal à court terme à des personnes que l’on aime, mais crois moi, c’est pour leur préparer un futur radieux.” 

Je peux voir ses larmes couler bien qu’elle cache son visage. Elle essuie ses joues et je constate qu’elle n’a pas reçu mes mots de la manière que j’espérais. Elle explose de chagrin. 

  •  “Je n’y crois plus! Papa a décidé de mourir, maman a dû aller en psychiatrie. Ton mari t’as quitté ce qui t’a causé une grosse dépression. Les gens font des choix pour eux seuls! Personne ne pense vraiment aux conséquences de leurs actes. Tu n’es pas égoïste comme eux! Tu es pleine d’amour! Ne me laisse pas…” 

Que quelqu’un vienne en aide pour ne pas que je craque! Je ne peux pas me permettre de regarder dans le rétroviseur. Ma décision a déjà été prise. 

  • “Va te préparer Nikkie. Je suis désolée.” 

Je m’en vais dans le salon pour ne pas avoir à affronter son regard. C’est lâche. Je n’ai pas les mots. Je ne les ai jamais eus. 

J’ai peur de lui faire encore plus de mal si je parle. Père Marc est sans doute bien plus qualifié pour faire renaître l’espoir chez les jeunes. Il est la personne la plus fiable de la ville malgré son aigreur. Ça fait si longtemps que je n’ai pas mis les pieds dans son église. Plus de 3 ans. Les gens qui s’y rendent me décrivent comme une personne froide qui a très probablement perdu sa foi en route. Leur hypocrisie religieuse me rend si indifférente à leur médisance. Mais qu’en pense le père Marc? Est-ce moi l’hypocrite après tout? J’ai si honte d’y retourner comme si de rien n’était et de lui demander une telle faveur. 

Ma journée connaît son plan. Un plan local. Dans un premier temps déposer sa nièce dans les mains de Dieu pour éviter qu’une bande de voyous à laquelle mon fils est affilié lui prenne sa vie. Dans un deuxième temps essayer de trouver où rôde tout ce joli groupe de psychopathes. 

Risqué, mais tout a un prix. Et ce prix c’est toute une vie par chez nous. 

Au bout de 30 longues minutes, Nikkie redescend avec 2 sacs de sport remplis et le visage abattu. On sort sans rien dire pour marcher jusqu’à ma vieille voiture. Une Toyota Yaris blanche. Je ne l’utilise que pour emmener Nikkie à la danse le vendredi soir. Après avoir posé ses sacs dans le coffre, Nikkie monte à l’arrière. Une manière de dire qu’elle m’en veut…

Je reste muette et démarre. J’ai pour habitude de lancer “Everywhere” de Fleetwood Mac. Sa musique préférée. Pas certaine que ce soit vraiment adéquat pour ce coup. Heureusement que l’église ne se trouve qu’à 5 minutes de chez moi. Je n’aurai pas pu supporter ce silence plus longtemps. 20 ans que je conduis à travers cette ville. 20 ans qu’on me jette les mêmes regards. Rien n’a changé à part leur agressivité qui n’a cessé d’augmenter. Je n’y ai jamais aussi prêté aussi peu d’attention qu’aujourd’hui. Je me dépêche de me garer sur le parking pour vite en finir avec ce trajet glacial. Nikkie saute directement de la voiture sans me laisser le temps de lui dire un mot. Je sors à mon tour comme je peux, redoutant cette discussion avec le père Marc. 

Les portes sont ouvertes. Dès mon premier pas à l’intérieur, les frissons apparaissent. On ne peut pas se mentir à soi-même et encore moins se cacher à Dieu. J’ai délaissé la religion. C’est ça la vérité. J’avance dans le plus grand des embarras et aperçois le père Marc se tenant devant la chaire, montrant la direction de la salle de prière à ce qui semble être un ouvrier. Nikkie avance lentement.

  • “Allez vient.” Je la pousse légèrement. 

Père Marc nous voit arriver, il est bouche bée. 

  •  “Madame Powell? C’est bien-vous ?” Sa question pue l’ironie. 
  •  “Mon père, bonjour, je..” 

Coupé dans mon élan. Il vient directement m’interrompre. 

  •  “Ravi que vous sachiez encore où se trouve l’église.” 
  •  “Je le sais oui.” Ma réponse est pleine de dépit. 
  •  “À moins de 10 minutes de chez vous.” 

J’ai l’impression d’être une enfant qui se fait gronder. J’ai cependant l’interdiction de m’en plaindre. Je le mérite. 

Il tourne alors sa tête vers Nikkie. 

  •  “La jeune fille Powell accompagnée de deux sacs qui pèsent plus lourd qu’elle. Intéressant.” 

Il a dû comprendre comme le dit son soupir.

  •  “Trop débordée? Manque d’argent pour subvenir à ses besoins? Crise d’adolescence difficile à supporter? A quoi ai-je le droit cette fois-ci? Surprenez moi!” 
  • “C’est rien de tout ça. Je vous le promets.” 
  •  “Bien. Dans ce cas, demandons à la gamine. Pourquoi penses-tu être là?” 

J’aurai peut-être dû faire attendre Nikkie dans la voiture. Je la connais, elle déteste quand on lui met la pression. Celle-ci supplémentaire pour le coup. J’ouvre à peine la bouche qu’il me reprend avec son doigt. 

  •  “Non laissez là répondre Mme Powell. Après tout, la vérité sort de la bouche des enfants. Les parents, grands-parents, oncles et tantes, ce sont eux qui m’ont sorti les histoires les plus farfelues pour pouvoir se débarrasser de pauvres jeunes qui ne demandent qu’un peu d’amour.”

Il me regarde comme l’on regarde un criminel qui sort de son procès innocenté. Nikkie, elle, laisse tomber ses sacs. La pauvre n’en peut plus. Elle prend le temps de donner une réponse. 

  • “Je ne sais pas pourquoi je suis là…” 

Les yeux du prêtre n’ont pas bougé, ni cligné. 

  •  “Combien de temps voulez-vous qu’elle reste?” 

Je n’ai pas la réponse. Je n’ose rien dire… 

Il soupire à nouveau, lève ses yeux au ciel et vient récupérer les sacs posés au sol. 

  •  “Vous savez Madame Powell, la vie des gens d’ici sont comme des châteaux de cartes en pleine construction. Le problème est qu’à la place de prendre le temps de s’appliquer pour les finir correctement et ainsi les faire tenir, les gens préfèrent se dire que le vent va souffler de toute manière. Ils laissent donc tout s’effondrer. Certains volent même les cartes de leur voisin.” 

Il fait signe à Nikkie de le suivre, et tous deux commencent à marcher vers le fond. J’entend Nikkie larmoyer. Elle traîne des pieds, avance dans l’incompréhension la plus totale. Sans énergie, dans le flou. Mon cœur se brise au rythme du sien. Je ne peux me retenir. Je crie.

  •  “Je vais revenir! Je te le promets!” 

Le père Marc se retourne à défaut de Nikkie. 

  •  “Que Dieu vous aide si vos intentions sont pures.” 

Des intentions pures? Elles l’étaient il y a quelques années. J’avais pour but de construire un château de cartes qui tient. Je voulais me marier, travailler pour mettre de l’argent pour le futur de Trae, lui donner la meilleure des éducation religieuse. Provoque-t-on la malchance ou nous tombe t-elle dessus? Il ne faut même pas essayer d’y répondre. A part nous torturer l’esprit, je ne vois aucune onde positive à essayer de trouver le pourquoi du comment. On fait ce qu’on a à faire même lorsque que l’on est une femme de 45 ans…

Je dois trouver Trae!

Je dois le pister. Il peut être dans n’importe quel recoin de Festina. 

J’arrive devant chez moi et remarque le vélo de Trae dans l’herbe. 

Cette crapule a bien vu que ma voiture n’était pas là et a pu penser que Nikkie pouvait se trouver seule à la maison. C’est même possible que certains de sa bande se soient rendus à son école.

  • “Oh non, vous ne l’aurez pas!”

J’enclenche la marche arrière et le plus discrètement possible sort de l’allée du garage. Je prie pour que Trae n’entende rien. Je roule une centaine de mètres et effectue le créneau le plus compliqué de ma vie. J’arrive à me garer entre deux voitures. Me voilà compressée à en devenir claustrophobe. J’arrive à l’aide du rétroviseur à avoir vu sur l’entrée de la maison. Je ne peux pas laisser échapper cette chance. Je dois le suivre. Je stresserai plus tard. Je suis attentive comme je ne l’ai jamais été. 

Il sort enfin et remonte sur son vélo. Il commence à pédaler et passe devant moi à pleine vitesse. Impossible qu’il ai pu me voir. Je me lance à mon tour. Je ne dois absolument pas le perdre de vue. Prions pour qu’il n’emprunte pas les petits chemins. La ville en regorge. Il tourne sur Adams Street et zigzague entre les enfants qui jouent au basketball au beau milieu de la route. Heureusement pour moi, à la différence de leurs parents drogués, ces gamins s’écartent quand ils voient une voiture débarquer sur leur terrain de jeu. 

Je reste derrière Trae et gère la distance. Ni trop proche, ni trop loin. 

Il prend à gauche sur Meredith Avenue, la zone la plus mal famée de toute la ville. 

Devin, l’ancien meilleur ami de mon ex-mari, avait juré qu’il avait vu le diable un soir dans cette rue. Il n’a jamais développé. Il restait silencieux pendant une trentaines de minutes à chaque fois qu’il racontait cette histoire. 

La moitié des faits divers de la ville ont lieu ici. 

Aujourd’hui c’est bien vide, et je ne vais pas m’en plaindre. Juste quelques personnes au visage abîmé, anormalement courbées occupent les trottoirs remplis de détritus. 

Trae vient de descendre de son vélo et le jette aussitôt au-dessus d’une barrière métallique pour le laisser atterrir dans la cour d’une petite maison délabrée comme toutes celles qui m’encerclent. Je stoppe la voiture. Mais qui donc vit ici ? 

…J’ai peut-être ma réponse. 

Une BMW noire aux vitres teintées vient se garer de l’autre côté de la route. Trae traverse la rue en courant pour grimper à l’arrière. La voiture s’empresse de faire demi-tour et accélère. Je n’ai pas le temps de prendre une seule de réflexion. Je pars à sa chasse!

J’espère qu’il ne vont pas prendre l’autoroute pied au plancher. Je n’aurai pas les moyens de rivaliser. Ils continuent de suivre Meredith Avenue.

J’essaye de garder la distance. Le stress monte, et encore plus quand on finit par quitter Festina. 

À peine sortie de la ville, cette mystérieuse BMW prend le premier chemin de terre sur sa droite. Ce n’est même pas une route. 

C’est risqué de m’embarquer là-dedans. 

Personne ne se rend là par hasard. Personne ne décide de prendre une direction si incohérente. 

C’est l’histoire de ma vie au final… 

Je le fais pour Nikkie. S’il doit m’arriver quelque chose, au moins ce sera pour elle. 

Les bosses me font bondir dans tous les sens et j’angoisse un peu plus à chacune des vibrations. On passe sous le pont de l’autoroute, 15 secondes me séparent du groupe de devant. 

J’ai beau avoir grandi ici, je découvre l’existence de cet endroit. 

J’ai peur de ce sur quoi je vais tomber. Cette peur qui s’accroît au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la ville. 

Ça ne fait même pas plus de deux minutes que je roule dans ce crassier, et pourtant c’est comme si  les heures défilaient. 

Je fais face à ce qui me semble être un petit tunnel. J’en vois déjà le bout mais ce n’est pas une délivrance. Je continue à avancer, anxieuse. 

La lumière du jour revenue, je peux donc voir la voiture de mes probables nouveaux ennemis. Ils se sont garés devant un vieil immeuble. 

Il est entièrement tagué, les fenêtres sont toutes explosées. Qu’est ce que ça vient faire ici? Je ne veux pas savoir ce qu’il se passe dans certaines pièces même si j’ai quelques hypothèses en tête. 

Je fais marche arrière pour que l’intégralité de ma voiture soit cachée à l’intérieur du petit tunnel.

Je vois simplement des ombres rentrer à l’intérieur du bâtiment. 

J’essaye de contrôler mon souffle et essayer de me convaincre que Trae ne va quand même pas séquestrer sa propre mère s’il remarque ma présence. 

Qu’est ce que j’en sais?…

Il a voulu prostituer sa nièce de 14 ans, et ce ne sont certainement pas ses acolytes qui vont l’en empêcher. 

Je commence à regretter mon plan. Je ne suis même pas sûre d’en avoir un. 

Au moment où je pensais que mon niveau de stress avait atteint son paroxysme, j’entends des bruits de pas qui se rapprochent. J’ai la chair de poule. Je suis immobile. On m’a repérée…

Le suspense prend fin quand une main gantée vient toquer à mon carreau pour me faire bondir de mon siège. 

Je contrôle mon souffle et comprend qu’il est bien trop tard pour faire marche arrière dans tous les sens du terme. 

L’homme qui vient juste de presque me provoquer une crise cardiaque, fait le tour du véhicule et essaye d’ouvrir la porte côté passager que j’ai évidemment verrouillée. Capuché, vétu entièrement de noir, il m’interpelle. 

  •  “Ouvre. Je ne suis pas armé. Je veux juste parler.” 

C’est ce que je voulais au final, non?

Parler avec l’un des membres de ce gang. Je me rends compte qu’une préparation mentale aurait été de bonne augure. Je déverrouille sa porte et commence à parler dès qu’il clanche la poignée, sans lui laisser le temps de s’asseoir. 

  •  “Évitons toute confusion. Je ne vous veux aucun mal. Ce n’était pas mon but d’arriver jusqu’à votre planque mais il fallait que je rencontre quelqu’un. Je n’ai pas le choix.”

Il s’assoit, sort un paquet de cigarette de sa poche. Mes mots ne l’ont ni mis en rogne, ni rassuré. M’a t-il ne serait-ce qu’entendu? Il me tend son paquet ouvert. 

  • “Prend.” 

Il est vrai qu’une cigarette n’est pas de refus. Je me sers, les mains encore toutes tremblantes. Il l’allume de la même flamme avec laquelle il a allumé la sienne. 

  •  “ Bien..” 

Il commence enfin à parler. Ce silence d’avant combat n’en finissait plus. Rien n’est pire que d’attendre son sort. 

  •  “Premièrement, j’espère bien que tu nous veux aucun mal. Ce serait vraiment bête pour toi. Deuxièmement, on a toujours le choix. Si t’es là c’est que tu l’as voulu. Et pour finir…T’es qui bordel?!” 

Il me souffle sa fumée sur mon visage. D’un petit revers de la main la dissipe et lui répond sur un ton des plus calmes. 

  •  “Je suis la mère de Trae.” 

Il détourne son regard et laisse un léger rire s’échapper.

– “Et t’es inquiète pour l’avenir de ton fils?” 

Bien que je ne vois pas sa bouche, celle-ci couverte d’un foulard, je sens qu’il ricane. Ses yeux sont aussi ironiques que le ton qu’il emploie. Ne perdons pas de vue l’objectif. 

  • “Non. Je vais être dure mais juste. J’en ai plus rien à faire de lui. Il est assez taré pour penser à prostituer sa cousine. C’est pour ça que je suis là.” 
  • “Nikkie, c’est ça?” 

J’ai envie de l’étrangler à ce moment précis. Il ne devrait même pas connaître son nom. Je me force à trouver les mots adaptés. C’est pas facile devant son air mesquin. Mais il le faut. Une vie est en jeu. 

  •  “Ecoute, je ne m’intéresse pas à vos activités illégales. Il y en a dans toute la ville. Je veux juste qu’on laisse ma nièce en paix. C’est tout !” 

Il sort son téléphone, va dans sa galerie et fait défiler ses photos. Il doit en chercher une en particulier. Il scroll bien trop vite pour que je puisse distinguer quoi que ce soit. Il se stoppe et clique sur une d’entre elles. C’est Nikke. 

  • “Relax. Ce n’est pas moi le photographe. Trae me l’a envoyé. Il voulait avoir notre avis.” 

Trae a été prendre Nikkie dans sa chambre pendant qu’elle se préparait pour l’école. 

La rage monte…

Il continue.

  • “Attends! Il y a bien plus croustillant. Je vais vous montrer la discussion avec votre fils.”  

Il me nargue et j’en ai horreur. Je réplique.

  •  “Il y a des centaines de jeunes filles à Festina, d’accord? Des gosses de crackheads dont tout le monde s’en fout. Concentrez-vous sur elles, pas Nikkie!” 
  •  “On en a déjà récupéré un joli lot. On est sélectif sans l’être. Y’a qu’à se plonger dans les bas fonds de la ville pour voir lesquelles ont des parents drogués, déjà absents au quotidien. C’est le secret. Ni vu, ni connu. On les ramène de temps en temps en ville faire un signe de vie. Mais comme tout business, il faut savoir se renouveler…Bref, j’ai trouvé la fameuse discussion! Je vous présente votre fils.”

Il me tend le téléphone. Je redoute ce que je vais lire. Au moins je saurai à quoi m’en tenir.

J’ai du mal à y croire…

Quel démon. 

Et c’est bien son numéro. C’est donc lui l’initiateur. 

Je lâche le téléphone, serre les dents ainsi que mes poings. Des larmes de rage commencent à remplir mes yeux. Les adjectifs et expressions qu’il utilise pour décrire Nikkie sont juste ignobles! Infâmes! 

Mon passager prend à nouveau la parole.

  • “Je vais être honnête. Je ne peux pas dire à Trae de lâcher l’affaire comme ça. Elle est bien trop fructueuse. Mais il y a toujours des options. On peut en discuter.” 
  • “Oui. Il y en a une. Débarrassez- vous de Trae. Je vous paye.” 

Oui…

Ce sont bel et bien mes mots. Je n’ai jamais été prise par une telle fureur. Ma colère est immense, indescriptible.

Son sourire narquois s’est enfin effacé. Il me fixe avec de grands yeux blancs qui contrastent avec tout le reste de sa tenue. Je l’ai choqué.

  • “Débarrasser?” Il en a presque bégayé. 
  •  “Tu m’as bien comprise.” 

Il jette sa clope dehors, referme la fenêtre d’un coup de manivelle, semble réfléchir. 

  • “C’est cher. Et il va falloir trouver une remplaçante. Pas n’importe qui, quelqu’un de son potentiel. T’en a conscience?” 
  • “J’ai des sous, des connaissances.” Je réponds sèchement, déterminée. 

Est-ce seulement une apparence? 

Il se tait et tourne sa tête vers le bâtiment. 

Je reste tremblotante, l’impression que la température de mon corps a dépassé les 100 degrés. Son moment de réflexion terminé, il délibère. 

  •  “ 10.000$ et 48 heures pour nous trouver une fille. On veut la voir avant. Moins de 20 ans de préférence. J’espère que t’as vraiment les sous. Ce serait bête de perdre son fils et sa nièce par la suite. Crois-moi on peut vite la retrouver.” 

Sa voix est basse, insensible. 

Je l’imagine kidnapper ma petite. C’est trop pour moi. Je ne sais pas dans quoi je m’aventure mais j’y saute pieds joints. Je lui tends la main mais il préfère m’attraper le bras. Il rapproche sa tête de la mienne et vient me chuchoter à l’oreille. 

  • “Madame Powell c’est bien ça? Moi c’est Marvin. C’est devant chez moi que vous vous êtes garés tout à l’heure sur Meredith Avenue. Oui, je vois tout. Trae par contre, ne voit pas grand chose. Et malheureusement pour lui, ça va jouer en sa défaveur.” 

Mon corps qui était en surchauffe s’est glacé en un rien de temps. 

Il sort de ma voiture et retourne vers son fief, comme si de rien n’était. 

Je repars et franchis ce tunnel du même acabit que les portes de l’enfer, et roule encore sur ce chemin de terre…

Je vais exploser, je vais exploser, je vais exploser. 

Après 30 secondes de route, 30 secondes de néant dans mon cerveau, tout remonte. Je freine d’un coup sec, hurle de toutes mes forces, ouvre ma portière et m’effondre sur le sol. 

Je braille encore et encore, allongé par terre, au milieu de nulle part, me demandant si tout ça est bien réel. Ça l’est. Et on n’est jamais “nulle part” à Festina. Chaque lieu a un sens, bien que personne n’entende mes cris qui résonnent. Des cris accompagnés par le bruit des voitures et camions qui se partagent l’autoroute. Une mélodie urbaine. 

À quel moment vais-je réaliser que je viens de mettre mon fils à mort? J’ai demandé qu’on tue la personne à laquelle j’ai donné la vie. Je regarde le ciel et me demande si c’est encore moi.

Mon Dieu, raye Festina de la carte, par pitié! 

Tu vois bien que plus personne n’y arrive. J’ai brûlé mon cœur, et la petite partie qui n’est pas encore carbonisée appartient entièrement à Nikkie. Si je dois aller en enfer, elle ira au paradis. J’étais déjà mal partie pour qu’Il m’accorde Sa miséricorde de toute manière. C’est la meilleure manière de raisonner pour reprendre un minimum mes esprits. Voilà que je me remets à être croyante… 

Née sous la mauvaise étoile, je persévère pour aller la décrocher. C’est le jeu. Trae était aussi un joueur. Mon Dieu Trae…je parle déjà de lui au passé. 

Non, non, non. Je dois juste me rappeler des messages immondes qu’il a envoyé à Marvin. Je dois juste me rappeler qu’il allait briser la vie de Nikkie, donc la mienne aussi. Une seule solution. 

Un coup de feu résonne. 

J’ai compris. 

Des corbeaux s’envolent haut dans les cieux. 

Personne n’a à se faire prier pour agir quand une somme d’argent leur est promise. 

Mon fils est mort… Je ne pleure pas. 

C’est automatique de penser au passé. Mais quand le “bon vieux temps” est mort depuis un long moment, c’est tout de suite moins émotionnel. Désolé mon fils. Tu es celui qui a appuyé sur la gâchette en réalité. Je me relève enfin après mon craquage nerveux et m’installe à nouveau dans la voiture. Je remonte cette espèce de chantier biscornu avec des milliards de questions qui me traversent l’esprit. Moi, je traverse cette ville affreuse. 

A peine arrivée, je monte dans ma chambre et récupère mon sac en cuir noir caché au fond de mon armoire. Je le pose sur le lit et l’ouvre. 

Tout est là. Exactement 15,000$ en cash. 

L’argent que je m’étais promis de mettre de côté pour le futur de Nikkie. 

Un argent pour lequel j’ai dû toucher le fond, pour lequel j’ai un peu plus perdu mon âme déjà salement amochée à cette période. Il est à moi, je le possède et j’en suis fier.

J’ai pu voir quelques personnes réussir à quitter la ville. Pourquoi pas Nikkie? 

Elle s’épanouit à la danse et a énormément de talent dans l’écriture. Elle pourrait faire partie d’un ballet ou bien devenir essayiste ou écrivaine. J’en serai si fière. 

Malheureusement, le destin a fait en sorte que je dois dépenser tous ces billets seulement pour pouvoir la garder auprès de moi. Elle me manque déjà. J’espère que le père Marc ne l’oblige pas à reconstruire la salle de prière. 

J’ai vu qu’Anna, ma jeune femme de ménage, qui est plus fine qu’une baguette, y mettait du sien. Ça peut lui laisser penser que rien ne dispense Nikkie d’y participer. 

Anna, Anna, Anna… 

Oh non. C’est apparu si spontanément dans ma tête comme l’évidence. JE NE DOIS PAS ME LAISSER DIRE CA! 

Mais c’est exactement le type de fille que ces tarés veulent. 

Jeune, innocente, pieuse. 

Je parie que c’est sur quoi fantasment les pervers qui se rendent dans leur bâtiment miteux. Ce serait si simple. 

Chaque pièce manquante du puzzle tombe du ciel pour directement s’insérer parfaitement parmi les autres. Ai-je le la folie pour l’assembler? J’ai fait abattre mon propre fils. 

Une des choses qui diffèrent, c’est qu’Anna est une enfant de chœur qui n’a rien fait de mal. 

Le temps presse…Je n’ai pas le luxe de me permettre des trop longues réflexions. 

C’est elle ou Nikkie… 

Je tourne dans mon salon, les heures passent. J’ai préparé un message pour Marvin. 

“Anna, 16 ans. Vous pouvez la voir à la messe de 11h demain. L’après-midi, elle sera chez moi à partir de 14h00 pour le nettoyage. Je ne peux pas faire mieux.”

20h pile, j’ai l’index tremblant, j’appuie sur la touche d’envoi. 

C’est fait…Je viens de transformer la vie d’une enfant en cauchemar sans qu’elle ne soit au courant. 

Je m’en vais fumer une cigarette sur le palier comme à peu près toutes les femmes de la rue à cette heure-ci. Qu’est ce qu’elles peuvent bien penser? Ce qu’elles ont subi ou bien ce qu’elles ont fait subir? Un peu des deux j’imagine. Plus de honte que de fierté dans nos rangs.

Marvin vient de répondre au message que je lui ai envoyé. 

“Bien reçu. On se rendra à la messe pour la voir. Si elle correspond à nos attentes, on sera devant chez toi à 14h10. Aucun enlèvement n’aura lieu devant chez toi. Sois rassurée. 

PS: Un cadavre va être déposé en plein milieu de Meredith Avenue.” 

Voilà…j’ai presque accompli ma mission. Je vais m’allonger sur le canapé, incapable de croire à la journée que je viens de passer. 

Je contemple mon sac noir que j’ai descendu. Il déborde presque de billets. Dois-je vraiment payer pour ça? Réellement? Quel genre de vie m’offre t-on? 

En tendant mon bras j’attrape les derniers somnifères qui trainent sur la table basse et gobe tout, comme un enfant le ferait avec des skittles. J’aimerais tant me réveiller avec Nikkie dans les bras. Loin…loin d’ici. 

Un ranch au fin fond du Wyoming me semble idéal. 

En tout cas, c’est avec cette image en tête que je m’endors enfin. 

JEUDI 12 AVRIL

J’ouvre les yeux…et me rappelle que je n’ai plus de fils. J’ai entendu une poignée de gens frapper à ma porte et donc perturber mon sommeil bien trop tôt ce matin pour me le rappeler avant même que j’en sois pleinement consciente. 

Je ne peux en vouloir à personne de vouloir me présenter ses condoléances. 

Est-ce que la police a fait l’effort de se rendre jusqu’à chez moi? J’ai des doutes. Je vis à Festina, là où la vie suit son cours. Pourquoi enquêter si c’est le destin? Cela se saurait si j’habitais à Beverly Hills ou même dans n’importe quel endroit ou un meutre choque encore. 

Un jour de plus à Festina ou les gens se contentent d’exister et d’être témoin des malheurs des autres, parfois prémonitoires pour eux. A qui ça change le quotidien au final?

 …Anna…je l’avais presque oublié. 

Je regarde l’heure. J’ai, en effet, abusé de la dose de pilules hier soir. Vu le déroulement de la journée je ne pense pas que j’aurai pu trouver un autre moyen pour au moins somnoler.

Bien…j’ai dormi plus de 12 heures. Mon horloge en forme de cœur que Nikkie m’a offerte pour mon anniversaire affiche 11h30. J’ose me lever. Je ne peux m’empêcher de gémir de douleur. Quelle idiote je suis de m’endormir sur un canapé aussi confortable que mon parquet. 

Café servi, j’allume une cigarette…puis deux…puis trois…et les enchaîne sans m’arrêter. C’est le moyen que j’ai trouvé pour tenter de tuer mon stress et patienter jusqu’à l’arrivée d’Anna dirait-on. Elle doit appréhender ce rendez-vous encore plus que moi. Trahir par sa bienveillance…

Non. 

Je l’ai trahie. MOI ET MOI SEULE l’ai trahie par-dessus tout. Je la vois déjà essayer de me réconforter. 

On toque à la porte…13h56. Ça doit être elle. Je ne dois rien laisser paraître. Je respire un bon coup et pose ma main sur la poignée. Je souffle, et décide de lui ouvrir dans un moment de faiblesse ou de force. Chacun voit midi à sa porte. Moi je vois un petit ange. J’avais oublié à quelle point elle contrastait avec le reste de la ville. Je  tue ce silence gênant.

  • “Rentre!”
  • “Madame Powell, je..” 
  • “Je ne veux rien entendre, fais ce que tu as à faire Anna.” 

Je reste devant la porte, immobile. Je viens juste de me rappeler qu’elle doit être sortie dans 10 minutes. Seul Dieu et Marvin savent ce qu’elle deviendra. 

J’entends Anna monter les escaliers. Je m’apprête à refermer la porte quand j’aperçois une silhouette qui s’avance dans les hautes herbes. Celle-ci ntierement couverte de noir, on pourrait croire à la faucheuse. Je reconnais Marvin au fur et à mesure que cette tâche opaque se rapproche de moi. Il me voit, pointe son doigt vers les fenêtres du haut pour me demander si Anna est à l’étage. Je lui fais signe que oui en hochant la tête. 

Je lui tiens la porte. Quel genre de personne dois-je accueillir chez moi? Il rentre sans faire le moindre bruit. Il jette quelques regards dans les pièces du bas. Pense-t-il vraiment que j’ai le cran de le piéger? Il revient vers moi. 

  • “Mieux vaut chuchoter. On est garé en bas de la rue. On va lui laisser un petit message. Les sous d’abord.” 

Je vais chercher le fameux sac. Je n’ai pas envie de réfléchir. Obéir est la seule solution. Il me suit à la trace. A peine je pose ma main sur la bandoulière qu’il me l’arrache. Il ouvre la fermeture et prend une liasse au hasard pour la contempler. 

  •  “Tout y est?” 
  • “Oui.” 

Il rejette dans le sac la pile de billets qu’il a lui-même sortie mais en garde une partie. 

  •  “600$. Tu les donneras à Anna. Après ça, tu l’envoies chez elle. Pas de questions. C’est compris?” 
  • “C’est compris.” 

Ai-je le choix? 

Il balance la monnaie sur la table de la cuisine comme si c’était une somme de dédommagement. Je lui pose tout de même une question. La plus importante. 

  •  “Concernant Nikkie, c’est tout bon? C’était le deal.” 
  • “Tu auras la réponse demain.” 

Rien de pire que de vivre dans l’attente. Il sort de la maison aussi discrètement qu’il y est entré. Je chasse de l’air et, encore une fois, suis les ordres. 

Je monte à mon tour. Ma rampe comme meilleure amie. J’en avais presque oublié que ma souffrance était aussi physique. La porte de la chambre de Trae est grande ouverte. Anna a dû penser bon de la nettoyer malgré tout. 

Je m’approche d’elle qui se tient au mur du couloir. Est-ce la peur qui l’empêche de se retourner vers moi? Je ne sais pas si c’est elle ou moi la plus angoissée. Je ne m’arrête pas. Je lui murmure doucement à l’oreille de rentrer chez elle.

Anna tremble. Mais Anna tremble pour les mauvaises raisons. La pauvre s’imagine que c’est la mort de Trae et la tristesse que je ressens qui me pousse à la renvoyer chez elle. Je la prends sous mon bras pour l’accompagner jusqu’à la porte. J’ai l’impression d’être le diable. Ce n’est pas une impression. Je suis en train de la jeter dans la fosse aux lions. La petite a beau être débrouillarde, elle va se faire dévorer dans tous les cas. 

On est devant la porte. Son stress n’est pas redescendu. Je lui enlève ses gants et comme prévu je lui dépose les billets dans la paume de sa main. Je la pousse doucement vers la sortie. 

  •  “Vous êtes quelqu’un de bien Madame Powell. Que Dieu vous bénisse.” me dit-elle.

Je tiens. Je tiens bon. 10 secondes. Voilà le temps qu’il leur a fallu pour débarquer avec leur bolide vitres teintées. Anna a bien compris que c’était pour elle. Rien de bien violent à part une enveloppe lachée par un gant blanc qui dépasse de la fenêtre côté passager. 

Anna peut imaginer ce qu’elle veut, elle ne peut pas être plus dans l’inconnu. Peu importe ce qu’il est écrit, le résultat est le même…Anna est définitivement la remplaçante de Nikkie. J’ai…réussi? J’allume une cigarette. La pression doit redescendre. 

Anna a l’air terrorisée. Terrorisée à juste titre. Je ne peux pas faire semblant. Je ne peux pas voir ce que j’ai provoqué. J’envoie ma cigarette dans l’allée et rentre sans même dire au revoir. Le claquement de porte était inévitable. 

Nikkie, Nikkie, Nikkie! 

Voilà ce à quoi je dois penser principalement. C’est soit ça, soit la mort mentale. Je ne peux pas attendre. Marvin a dit qu’il me confirmera demain mais ma patience n’est pas immortelle. Tout comme moi. Anna a déserté les lieux, je remonte dans ma voiture direction l’église. 

C’est terminé! Je dois récupérer l’amour de ma vie et la serrer le plus fort possible contre moi. Je n’ai jamais roulé aussi vite. J’y suis presque. Je gare ma voiture à moitié sur la route, laisse ma porte ouverte et commence à courir difficilement. mais avec la foi cette fois-ci, tant l’excitation me porte. Je me hâte entre les stalles en criant. 

– “Nikkie! Nikkie! Je suis là! On peut rentrer ma chérie!” 

Je la vois sortir de la salle arrière en courant. Je fond en larmes et m’écroule au sol. Elle a l’effet du soleil qui vient nous éclairer après un déluge. Elle pose sa petite tête sur mon épaule. 

  •  “Je savais que tu n’allais pas mettre longtemps.” 
  • “Va chercher tes affaires ma chérie, on rentre.” 
  •  “Tu ne vas pas travailler finalement?” 
  • “Non mon coeur. C’est m’occuper de toi mon travail.” 

Elle me sourit et s’en va chercher ses sacs. C’est au tour du père Marc de venir me voir. 

  • “Je n’aurai pas parié sur un retour si rapide.” 
  • “Et pourtant.” Je sèche mes larmes. 

Il reste loin de moi. 10 mètres nous séparent. C’est comme s’il savait le genre de choses que j’ai dû faire pour pouvoir revenir de si tôt. Son regard est toujours glacial. J’en ai que faire. Je vois Nikkie revenir avec ses sacs remplis qui l’obligent à zigzaguer. Ils ont l’air encore plus lourds que lorsque je l’ai déposé. Ses habits qui en

débordent prouvent à quel point elle s’est empressée de mettre les voiles. Je me relève doucement, essuie mes yeux et me retourne sans rien dire sous le regard pesant du père Marc. Oui, je me retourne sans rien dire jugée par Dieu. 

  • “Vient Nikkie. C’est fini.” 

J’ai réussi à protéger la chose la plus importante de ma vie. Poser ma main sur sa tête d’ange m’a fait oublier ces dernières 24 heures. J’ai le regard tourné vers le futur. Vers son futur. On monte dans la voiture, Nikkie me tient le poignet. 

  •  “Qu’il y a t-il ma chérie?” Je mets le contact. 
  •  “C’est vrai que Trae est mort?” 

Je n’avais même pas pensé une seule seconde à sa réaction vis-à-vis de cette nouvelle. Elle est déjà au courant. Tout va si vite ici. 

  •  “Qui t’as dis ça?” 
  •  “Tout le monde est venu me voir pour me consoler. C’est l’église qui me l’a annoncée.” 

Le père Marc doit savoir que j’ai un rapport avec cette perte pour laquelle je n’éprouve…plus grand chose. Est-ce qu’il est possible qu’un chagrin enfoui au fond de mon cœur remonte sèchement et éclate? Les câlins de ma chérie me laissent envisager que non… 

  •  “Nikkie, tu as le droit d’avoir les émotions que tu as. Oui Trae est parti. Je suis avec toi dans cette épreuve.” 

Je fixe la route. Je sais que mes yeux sont coupables. Elle se serre à moi encore plus en prenant soin de ne pas perturber ma conduite. On rentre sans parler. Les mots doux se feront attendre. Nikkie reprend ses sacs qu’elle avait posés sur la banquette arrière, court de travers et ouvre la porte. Laquelle je n’avais même pas pris le temps de fermer à clé tant je ne tenais plus en place. J’ai beau avoir dormi plus de 12 heures cette nuit, je m’allonge sur le canapé et ferme les yeux. Nikkie vient m’embrasser la joue. Je souris. 

  •  “Je me repose un peu mon coeur, d’accord?”
  • “D’accord mais j’ai quelque chose à te demander.” 
  • “Bien sûr, dis moi.” 
  • “On pourra inviter Anna à dîner ce week-end?” 

Oh non…Je me doutais que les deux pouvaient se rapprocher. Rien d’étonnant. Anna est si douce, si réconfortante. Je ne dois pas faiblir. 

  •  “Ma chérie, Anna a beaucoup de choses à faire. Je vais lui envoyer un message pour lui demander quand même. Ça te va? Peut-être qu’elle arrivera à trouver le temps, qui sait?” 

Marvin sait. 

Je n’arrive pas dire à Nikkie que c’est impossible. Elle a l’air quelque peu déçue.

  •  “Je comprends…Elle était si gentille avec moi ce matin quand elle a appris la nouvelle. Elle t’aime beaucoup aussi. Elle n’a pas arrêté de te complimenter.” 

Pourquoi me dit-elle ça maintenant?! C’est tout sauf ce que j’ai besoin d’entendre. J’éprouve du dégoût envers moi-même. 

COMMENT AURAIS-JE DÛ PROCÉDER? 

Nikkie est repartie dans sa chambre. Je dois reposer mon esprit. Le nom d’Anna commence à revenir sans-cesse dans ma tête. Je dois briser cette vicieuse boucle qui gangrène mes pensées. Je l’imagine être jetée dans une cave et être servie au premier venu. L’impression d’être enfermée dans une bulle qui se compresse petit à petit… 

…Anna…Anna… 

D’un bond je me lève de mon canapé! Je commence à marcher en suffocant à moitié. Tout est bien trop rapide. Tout est bien trop noir. J’arrive à la porte d’entrée en divaguant. L’air frais comme seul recours pour l’instant. 

Comment ai-je pu penser que je n’allais avoir aucun remords? 

Nikkie ne peut pas me voir dans cet état. Il va vite falloir trouver un moyen pour m’apaiser. Ça paraît inimaginable tout de suite. 

Je suis à un rien de m’écrouler dans le gazon. Je me tiens à la porte du garage, la main posée sur un graffiti que Trae avait pensé. 

IL NE MÉRITAIT PAS ÇA! IL S’EST FAIT INFLUENCER! C’EST LES JOUEURS QUI TOMBENT ET LES INITIATEURS S’EN SORTENT TOUJOURS! C’EST INJUSTE! Evidemment…Je commence aussi à imaginer la scène ou Trae se fait abattre. Un coup de feu en plus, une vie en moins.

Je le vois encore devant moi, rentrer à vélo. Le jeter dans l’allée, se faufiler dans le garage avec ses amis pour fumer en cachette. 

Et si c’était ça la solution? Juste pour stopper ce flux dans mon crâne. Ça doit bien faire plus de 10 ans que je n’ai pas touché à ça. Mon état mental ne peut pas s’aggraver actuellement. J’essaie de contrôler mon souffle comme je peux. Il faut agir avant l’évanouissement. 

Soit je pars sur cette idée loufoque, soit je démarre la voiture et fonce à 100km/h dans un arbre. 

Le choix est vite fait Je monte dans la chambre de Trae aussi vite que je peux. Les escaliers n’ont jamais été aussi vertigineux.

 Mort au milieu de Meredith Avenue ou dénudée sur un vieux matelas. A moi de choisir ce qui va me hanter la prochaine minute. 

Je connais la petite planque de tous ses vices. Il ne l’a jamais changé. J’ouvre son placard et récupère sa boîte à chaussures dans le fond. Je la pose sur son bureau et l’ouvre à son tour. Tout y est. Il doit y avoir plus ou moins 10 grammes de marijuana stockés dans différents pochons ainsi que des feuilles à rouler. Je tire un sachet au hasard ainsi qu’une feuille et m’en vais reposer la boîte à son endroit initial. Cigarette et briquet déjà en poche je file au garage. Les mains tremblantes, je n’oublie pas que je viens de Festina. Il ne me faut pas plus de deux minutes pour rouler parfaitement un joint. J’ai 45 ans. J’ai presque honte. Mais quoi? Les réflexions les plus sombres se baladent toujours et fusent. Je pose mon chef-d’œuvre entre mes lèvres et d’un coup de flamme lui fait prendre feu… 

Je tire dessus. Encore et encore, aspire la fumée, la recrache, respire cette odeur de misère sans modération. Je m’applique dans ma destruction. 

Je ne suis pas dans l’optique de savourer. J’ai juste pour but d’être ailleurs. J’ai pour but d’être dans l’espace le plus vite possible. Dans l’espace le plus vide possible.

Un endroit neutre où aucune onde négative existe. 

Je patiente mortellement.

Je le sens. Je le sens. Je le sens. 

Le sourire monte. Je crois que je ris. Et tout ça sans raison apparente à priori. C’est si bon d’être seule, isolée, un instant sans penser. Et quoi? Je suis fière. En vie et réellement vivante. Qui peut se vanter de faire ce que je fais? Qui peut se vanter de survivre comme moi? C’est ma vie et je la dompte! Non, non je n’ai plus mal au dos. J’ai envie de célébrer ma victoire. Célébrer ce que je suis, ce que je vis, mes combats. Je prends mon téléphone, ouvre spotify et lance la première musique qui me fait de l’œil. Dr Dre – Xplosive. Allons-y. J’ai l’impression d’avoir 20 ans à nouveau. J’ai les yeux fermés, mes membres ne reçoivent aucun ordre de mon cerveau mais pourtant remuent dans tous les sens. L’euphorie totale. Nikkie m’a toujours dit que la musique était thérapeutique. La gosse ne peut pas avoir plus raison. Je ressens chaque note de musique au plus profond de mon âme. Je lève mes bras et atteint le ciel. Qu’importe de quoi demain est fait, les perdants ont pour habitude de se projeter trop loin, trop vite. Les vainqueurs célèbrent aujourd’hui. 

Regarde moi pour de vrai. Regarde mon âme, mes défauts et mes manques. 

Je danse, complètement high dans mon garage, 10.000$ donnés aux meurtriers de ma chaire. 

Qui va me dire de me reprendre en main? C’est ma vie. On me la servie comme ça. Je crevais de faim. La question de savoir si je suis bonne ou mauvaise est obsolète. Je suis définitivement abominable. J’ai gâché des vies. La question qui se pose dorénavant est la suivante… Suis-je mauvaise de la bonne manière? 

La musique s’arrête. Je n’ai plus de batterie. Mon Dieu que c’était bon. Je m’allonge sur le sol. Il doit être plus anéanti que moi à force de supporter mon corps ces deux derniers jours. Il n’a juste pas le choix de me soutenir contrairement à ceux qui m’abandonnent. J’ai tout donné. Mon énergie et mon coeur. Je ferme les yeux tout sourire. Cette sensation de somnolence qui va se transformer en sommeil profond m’émerveille. Mon corps ne fait qu’avec le béton de mon garage qui m’aspire éperdument dans, j’espère, de jolies rêveries…  

… … … 

…Non…non…non… 

… … … 

… … …

Oh non. Je reconnais ce bâtiment. C’est là qu’ils ont tué Trae. C’est là que les filles travaillent. Je n’entends aucun bruit à l’intérieur. Les gens doivent dormir. Je n’ai pas envie d’y rentrer. Ne m’y forcez pas, par pitié! Qui a ouvert la porte?!

Stop…J’ai compris!

Juste un coup d’œil. Juste un coup d’œil et je pars d’ici. Un pied dedans. Doucement le deuxième s’invite. J’y suis entièrement. C’est bon. C’est ce que vous vouliez, j’ai tort? Je n’irai nulle part d’autre que dans ce hall. Je me le jure. L’ampoule éclaire bien trop peu. J’arrive qu’à peine distinguer mes pieds…

STOP! Attendez…

Ce n’est pas mon ombre. Comment une ombre peut avoir des yeux rouges?! Je n’ai même pas cette carrure! Oh non, non, non et non! C’est quoi encore cette mauvaise blague?! Je dois fuir! La porte a claqué au moment de mon demi tour.

  • “Laissez-moi m’en aller!” 

Qu’est-ce que ce sifflement?! On cherche à me torturer mentalement.

  • “Par ici” 

Quelle est cette voix? D’où vient-elle? Personne aux alentours. 

  • “QUI?! QUI?! QUI ME CAUSE?!” 
  •  “Regarde le sol.” 

Seigneur. Mon ombre m’appelle. Ses deux tâches rouges en guise de pupille clignotent au sol. Aucun doute. Je dois m’échapper, me débarrasser de cette silhouette démoniaque! Je perçois des escaliers! J’y cours, espérant qu’elle ne suivra pas ma cadence.

Toujours là! 

J’accélère et grimpe encore et encore! Il n’y a rien à faire, chaque coup d’œil en arrière m’achève un peu plus. Elle erre derrière moi. Elle m’empoisonne. QUI EST ELLE? 

  • “Par pitié va t’en! Je ne t’appartiens pas! Tu ne m’appartiens pas!” 

Je prononce ces mots toute essoufflée. J’aurais pu être bien plus violente et incisive si je ne venais pas de monter 3 étages. 

  •  “On dirait bien que si.” me répond-elle. Sa voix est si grave. 
  •  “Qu’est ce que tu me veux?” 
  • “Rien. C’est toi qui m’a voulu. Tu vas devoir assumer.” 
  •  “C’est faux! Je suis moi et moi-même! J’existe! Tu n’existes pas!” 
  •  “Pourquoi arrives-tu à me parler dans ce cas? Je n’apparais pas par magie. J’accompagne les personnes qui ont demandé mes services. Les personnes qui ont demandé que l’on remplace leur ange de droite. Troquer l’angélique pour le diabolique est monnaie courante. Je me contente d’honorer le deal.” 
  • “Je n’ai rien demandé à par la tranquillité! Je n’ai rien demandé à part le bonheur pour tous! J’agis pour le bien!!! Qui peut comprendre ça?! Comment se débarrasser de toi?!” 
  • “Tu le sais déjà.”

… … … 

VENDREDI 13 AVRIL

Mes yeux s’ouvrent. J’hurle. Je me touche le visage. Je sens les gouttes de sueur sur mon front. J’ai vu sur le mégot du joint que j’ai fumé avant de passer la nuit au sol. Traumatisée. Freud s’est attardé sur le sens de nos rêves, qu’en est-il quand ceux-ci viennent troubler tout nos sens? 

Mon horrible cauchemar m’a cependant appris une chose…: Je suis incapable de vivre avec la descente aux enfers d’Anna sur la conscience. Je ne fais pas marche arrière. C’est une nouvelle marche en avant… 

JE DOIS LA SAUVER. 

Je ne sais même pas l’heure. La lumière du jour qui vient se poser sur mon front à travers la petite fenêtre à soufflet ainsi que le chant des oiseaux me laissent présumer que je me réveille aux alentours du crépuscule. Mon dos est complètement détruit. Je grogne de douleur pour me remettre sur pattes. Je m’en vais me rasseoir sur la même chaise sur laquelle j’ai consommé ma substance pour déverrouiller la porte des ténèbres. Est-ce que je regrette? Était-ce une erreur? Non. Je sais quel est mon rôle. Je dois agir pour rattraper ce qui est encore rattrapable. 

Je sue de partout. J’ai des maux de ventre. Je remonte dans la cuisine, et j’entends mes os craquer comme si tout à l’intérieur de moi se brisait. Je vais jusqu’à l’évier et me passe de l’eau partout sur le visage. Voilà une belle illusion d’être fraîche et d’à point.

Nikkie a dû partir à l’école. Elle a beau être hors de danger, elle l’est toujours en vivant là. Je la veux près de moi. Tout comme Anna d’ailleurs…

Sauver sa vie pour sauver la mienne. 

Bien que ma forme physique soit pathétique, je n’ai jamais été aussi déterminée. Il me faut un plan. Il me faut du courage. 

J’ai la foi. Je le jure. Mon reflet dans la vitre le sait. N’est-ce pas? Je vais y arriver. Je ne peux pas la laisser périr et pourrir.

 

CHAPITRE 333-NAIKO

Voilà…on en est arrivé là. J’ai été choisie. Pour quelles raisons? Je ne suis toujours pas sûre de ça. Est-ce que trop aimer tue? C’est dingue. Moi je n’ai jamais été amoureuse. Je n’ai jamais voulu que quelqu’un tombe amoureux de moi non plus. Je ne suis qu’une simple externalité de tout ce bazar que constituent l’amour et la haine. Je vais partir au ciel en ayant appris quelques leçons que je n’aurai jamais appliquées. Se méfier de son prochain. Ne jamais penser que l’on est intouchable. Pourquoi ai-je fléchi? L’adrénaline? Mon Dieu dîtes moi de quoi j’ai manqué! C’était moi, moi et moi la première à devoir m’en sortir. ça fait bien trop de mal d’apprendre que l’on s’est vue trop belle, trop puissante toute sa vie. Par chaque mot, chaque geste j’ai voulu prouver ou bien par le fait de me mettre en valeur chaque seconde de ma vie.  On redescend si vite sur terre lorsque l’on apprend que la seule chose avec laquelle j’ai impressionné les gens, c’est mon immense dépense d’énergie pour ces futilités. Je me suis tuée toute seule. Qu’est ce que je suis au final? La starlette de Festina? A quoi ai-je osé croire? D’un avenir radieux du fait de ma belle gueule, un peu d’argent et quelques facilités à l’école ? Réellement? Mourir devant les caméras, mourir comme un ange, mourir de vieillesse dans une villa avec vue sur la plage. Aux oubliettes. Les dramas ne sont pas les mêmes qu’à Beverly Hills. S’investir trop dans un personnage présente le risque d’y rester bloqué. Je ne suis qu’un vulgaire pion qui se fait déplacer. On joue avec ma vie. 

C’est hallucinant de se tromper à ce point sur sa valeur que j’en attrape un rire nerveux. Hilarant. Je n’arrive même pas à me différencier de cette ribambelle de dépravés autour de moi. Tous sont ahuris. Tous me regarde comme la dernière des folles. Une adolescente prétentieuse en manque d’affection. La ville se souviendra de moi ainsi. J’ai vécu dans la plus grosse illusion jamais créée. Je suis incapable de dire si j’ai enfin trouvé la raison que je n’ai jamais eu ou si je viens tout juste de la perdre à la sensation de ce canon qui caresse mon front. Finissons-en bordel! Qu’est ce qu’il attend? Que j’arrête de rire? Ce n’est pas dans mes cordes. Non sérieusement, c’est bien trop absurde. Je viens d’apprendre que j’étais inutile au fonctionnement du monde. Ce n’est pas un mauvais rêve. C’est donc la vraie, véritable, authentique fin de ma vie. Un sous-sol. Les poignets attachés par une ficelle toute rêche. On est pas plus, pas moins de ceux qui nous entourent. C’est la moralité. Je vais partir sans laisser la moindre trace mis à part un fait divers lu par la mince majorité de la ville qui n’est pas analphabète. Mon rire s’accentue et mes mains commencent à se taper toutes seules l’une dans l’autre. Je m’applaudis! Je viens de battre le record de la personne la plus déconnectée du monde réel! 

  • “Tire! Tire! Je t’en supplie tire! Je le mérite!” 

Si j’avais grandi ailleurs, aurais-je eu le même destin? Evidemment que non. Avoir une des plus belles et grandes maisons de Festina c’est comme être le meilleur joueur de la pire équipe de la ligue. Personne n’y prête vraiment attention. On reste perdant. Papa avait quand même fait installer des caméras un peu partout dans la maison, ainsi qu’une alarme. Il ne cessait de me répéter que la jalousie entraînait la folie. Papa est l’adjoint au maire. Il en a toujours été très fier. Chaque fois qu’il invitait des gens à dîner, il ne pouvait s’empêcher de dire qu’il était la parfaite illustration du rêve américain. Il est arrivé aux Etats-Unis quand il avait 15 ans avec sa mère après qu’il ait perdu son père ainsi que tout ce qu’il possédait suite au séisme de Kobe en 1995. Je n’ai jamais su pourquoi ma grand-mère a fait le choix de s’installer à Chicago. Encore moins pourquoi mon père en est parti pour Festina plus tard. Il a toujours été très discret là-dessus. On ne s’est jamais vraiment “parler” à vrai dire. Les discussions avec lui ont toujours tourné autour de mes notes à l’école ainsi que de la somme d’argent dont j’avais besoin. C’est devenu la même chose avec ma mère au fur et à mesure du temps. Papa lui avait trouvé un poste à la trésorerie de la ville. il y a plus ou moins 5 ans. Depuis ce moment, son rôle de mère a simplement consisté à me nourrir et me souhaiter bonne nuit. Je ne me suis jamais plaint. J’ai toujours été gâtée financièrement. C’est possiblement pour cette raison que je me suis très vite considérée comme un jeune adulte. J’étais la seule du collège a déjà posséder une carte de crédit. Dieu sait à quel point j’ai flambé. Je déballais mes marches dès que j’apercevais le livreur à la fenêtre me déposer mes nouveaux habits. Pour être honnête, les principaux regards que j’attirais une fois mes tenues enfilées, étaient principalement ceux de drogués, pervers ou dealers. Parfois les 3 en 1. Est-ce que je regrette mon style de vie? On ne regrette pas quelque chose lorsque l’on est en accord avec soi-même. On ne regrette pas quelque chose lorsque l’on agit selon ses propres convictions. Moi, tout ce par quoi j’étais convaincue s’est avérée être une bien triste blague. Une personnalité fabriquée de toutes pièces ne peut pas tenir face à des personnes qui, elles sont réellement pourries jusqu’à l’os. Est-ce moi la fautive? C’est à vous de juger. 

VENDREDI 13 AVRIL

Mon miroir…Je l’aime tant. Toujours là pour me mettre le sourire aux lèvres. Toujours là pour me rappeler qui je suis après mes longues et épuisantes journées de cours. Des journées ou je dois encore subir quelques sifflements d’adolescents puériles à qui je ne répondrai jamais sur les réseaux sociaux. Cela étant dit, j’aime bien rire devant les pavés qu’ils m’envoient. Je prends le temps d’en regarder certains le soir avant de dormir. Mais ce soir, j’ai bien mieux à faire. C’est vendredi, il est 20h00. C’est moi et seulement moi qui compte. Comme à mon habitude, avant chaque soirée, je me prépare mentalement dans ma salle de bain personnelle. J’ai déjà disposé sur mon lit tous les potentiels outfits que je pourrai éventuellement porter. C’est parti. Il faut que je me parle, il faut que ma confiance en moi surplombe la pièce. J’ai les bras tendus sur le lavabo, la tête baissée. Je la relève tel un serial killer qui vient d’en finir avec une proie. Je serre mes dents et laisse apparaître mon fameux sourire en coin qui, je sais, intimide ou au pire des cas fait chavirer les cœurs. Je préfère intimider. 

Je me lance. 

  •  “Tu es Naiko…Tu es Naiko. TU ES NAIKO! La seule! L’irremplaçable! Ce soir encore, tu vas apprendre aux gens à poser du respect sur ton nom. Ce soir encore tu vas leur prouver que tu mérites d’avoir une couronne posée sur ta tête. Ne te sous-estime jamais, jamais, jamais, JAMAIS!” 

Je souffle et souris comme une diablesse prête à accueillir des nouveaux membres dans ses rangs. Seule différence, j’occupe déjà toutes les places. J’ai fais le plein d’amour propre, gonflé mon égo, je peux me préparer. Le meilleur moment de ma semaine débute. Se préparer pour sortir est sans aucun doute l’une de mes plus grandes sources de bonheur dans ce monde. Cependant ce n’est pas mince affaire. Chaque tâche doit être respectée comme il se doit. 

Commençons par lancer la playlist “This is Britney Spears” sur Spotify. Il n’y a pas moyen d’atteindre la perfection si je ne suis pas poussée par l’une de mes idoles. Je me lave, m’habille, me maquille, me coiffe, mais surtout, j’obtiens satisfaction. Dieu bénisse les poses que j’effectue devant le miroir. Irrésistibles. La plus élégante des bratz. Toute de noir vétue et remplies de bijoux. J’ai tout de même arrêté d’embrasser mon miroir. Non pas parce que je trouvais ça exagéré, mais les traces de mon gloss étaient difficiles à nettoyer. J’ai du mal à contrôler mon petit rire narquois. On pourrait croire que je manigance quelque chose. Loin de là.  C’est juste un vendredi soir de plus ou je m’en vais décompresser au Sixty Club Melodia. Au diable ceux qui pensent que je suis trop jeune pour fréquenter ce genre d’endroit. J’ai mon lot de problèmes à oublier comme tout le monde. De plus, c’est l’unique lieu de la ville qui reste fréquentable la nuit. L’unique lieu ou l’on peut s’amuser sans jouer avec sa vie. Personnellement je préfère aller faire la fête à Chicago, dormir à l’hôtel et rentrer le lendemain. Ca me correspond beaucoup plus, mais papa refuse catégoriquement pour l’instant…

Passons. Il est déjà d’accord pour me déposer au club, contentons nous de ça pour le moment. Certains de ses collègues fréquentent cet endroit. Je l’ai entendu dire à ma mère, inquiète pour moi, qu’il leur avait dit de garder un œil sur moi lorsque je m’y rendais. Je suis perplexe. La plupart d’entre eux me fixent, se chuchotent je ne sais quoi à l’oreille, et ricanent à chaque fois que j’y rentre. Je ne laisse pas leurs messes basses m’atteindre. Ce serait un aveu de faiblesse. J’en ai que faire que l’on parle de moi en bien ou mal. Je retiens que l’on m’a remarqué. C’est la raison pour laquelle j’ai sorti les talons les plus hauts de ma garde robe. 

Je sors enfin de ma chambre et me tient à la rampe. Ce serait bête de dégringoler et de devoir être obligée de me recoiffer dans les toilettes du club. Quel supplice. J’entends mon père klaxonner. Ma mère et lui m’attendent. Je suppose qu’ils sont pressés de se rendre au casino comme tous les vendredis soir. En général ils rejoignent le maire de la ville. Je ne vais pas en changer mon allure pour autant. Enfin dehors, je ferme la porte à double tour et monte à l’arrière de la voiture garée dans la cour. 

  •  “On peut y aller!” Je suis toute excitée. 

Papa démarre et ouvre le portail à l’aide de la télécommande. Personne ne parle lors du trajet. Mettons ça sur le dos de la fatigue de la semaine. J’aimerai communiquer mais je risque de finir vexer. Ils n’en ont que faire de savoir que j’étais impatiente de mettre mes nouveaux talons en public, que j’ai encore réussi à parfaitement me lisser les cheveux, que j’ai enfin trouver le gloss qui matche avec mon teint. J’ai beau raconter tous mes accomplissements, en règle générale, la réaction que je récolte est un “tant mieux” bien fade. Néanmoins, se plaindre reste hors de question. J’ai un transport et de l’argent. On est presque arrivé à destination donc la tristesse s’atténue. 

Je fais croire que ma meilleure amie Mary m’attend à l’intérieur pour qu’ils soient rassurés. Ce n’est évidemment pas le cas. Elle a d’autres plans et c’est tant mieux. Mon Dieu. Aller jouer au bowling avec un garçon dont elle va se séparer? Je trouve ça ridicule. Mary a le don de faire des mauvais choix, que ce soit à court ou long terme. Je devrais sûrement la prendre sous mon aile pour qu’elle grandisse un peu. D’un autre côté, les lieux que je fréquente sont hors de sa portée. La file d’attente ne fait que confirmer ma pensée. Papa se gare juste à côté. Je ne tiens plus en place. Je sors de la voiture telle une princesse de son carrosse. Un léger “Sois prudente” sort de la bouche de mon père. La prudence est nécessaire seulement pour les personnes qui doutent. Pour ces hommes devant moi tout juste refoulés par exemple. La réputation qu’on laisse porte préjudice à soi-même. Prudence. 

Bien, ce sera des regards en moins à esquiver après tout. C’est à mon tour de confronter le videur. Son visage a beau flotter à plus de 40 cm du mien, je n’ai pas peur de lever le menton pour le fixer droit dans les yeux. Il sait qui je suis. Moins de 2 secondes pour qu’il m’indique l’entrée avec son petit mouvement de tête habituel. D’un pas aussi assuré qu’élégant je m’élance. La musique électro résonne de plus en plus fort au fur et à mesure que je m’approche de ce grand rideau rouge qui, une fois franchi, signifie qu’on est réellement dans le jeu. à travers sa petite fente du milieu, je peux déjà entrevoir les lumières violettes se déplacer à toute vitesse sur le sol. J’en frissonne. Je prends le temps de sortir une toute dernière fois mon miroir de poche de mon sac à main afin de m’assurer qu’aucune imperfection n’est venu saboter mon chef d’œuvre. J’analyse. Dieu merci, je n’ai rien à réajuster. Je range mon matériel vital, ferme les yeux, aspire et expire l’air auquel je n’aurai presque plus accès une fois rentrée. 

  •  “Naiko est de retour et prête à faire de jolis dégâts.” 

Chaque vendredi soir, je répète cette phrase avec mon air vicelard qui en fait craquer plus d’un. Je pénètre dans le club comme une boxeuse monte sur le ring. Même combat, repartir d’ici victorieuse. Mes objectifs n’ont jamais changé. Obtenir quelques numéros que je n’appellerai jamais, prouver aux femmes plus vieilles que ma place ici est établie et s’alcooliser légèrement pour pouvoir savoir si je suis d’humeur dansante ou non.Toute cette soirée sera méticuleusement racontée à Mary dès lundi matin dans le bus. 

Je suis dans le jeu. Maman m’a toujours dit de me comporter comme la personne la plus précieuse de la pièce. La personne qui a le plus de valeur. Chère maman, cela ne requiert plus aucun effort. Allure, prestance, attitude. La première étape est de s’installer paisiblement au bar. Je me faufile à travers la foule en évitant tout contact qui pourrait altérer mon look. Chose faite. J’escalade le tabouret du fond du bar bien trop haut pour mon petit mètre cinquante-huit en talon. Paradoxalement, être situé à une extrémité booste mes chances de me faire repérer. La serveuse a dû me voir s’installer. Elle s’approche de moi mon verre de Sauvignon blanc déjà en main. C’est si agréable de se faire servir sans même gaspiller une seule goutte de salive. Elle le pose devant moi sans même me regarder. Est-elle intimidée? J’aimerai tant. Soyons honnêtes. Elle me déteste. 

Elle n’est pas familière avec le type de personne que je suis. Celui qui dégage un certain sang froid. 

Les filles qui éprouvent haine et jalousie envers moi sont innombrables. Voilà pourquoi Mary est ma seule amie. Sans importance. Je commence à siroter mon verre et observer danser les gens. Lors de ma première apparition, je les ai trouvé ridicules au plus haut point. Avec du recul…c’est plutôt amusant de danser. C’est tout un art. Il faut l’exercer avec classe. Ainsi, j’ai eu l’intelligence de cacher une paire de baskets dans le faux plafond des toilettes pour pouvoir enflammer la piste si jamais je suis d’attaque. Je finis mon verre à moitié cul sec. J’ai envie que tout s’accélère. Un homme accoudé au bar a l’air abasourdi par ce que je viens de faire. Quoi donc? Qui pense t-il que je suis? Une petite sotte dans un bal de promo ringard ? Une adolescente idiote qui boit pour la première fois et vomit ses regrets le lendemain matin ? Obligé de retorquer à ce dévisagement. 

  • “Oui je sais boire! Ça a beau déplaire, je ne compte pas m’arrêter là!” 

Je l’envoie balader avec un vif geste de ma main gauche, comme si je chassais une mouche, tandis que ma main droite tend bien haut mon verre afin d’être resservie au plus vite. Je ne suis pas comme les autres. 

Les filles de Festina fréquentent les pires garçons possibles et arrivent à se mettre dans le pétrin d’une manière ou d’une autre. Comment peuvent-elles s’étonner que les problèmes pleuvent? Ça fait bel lurette qu’on ne vend plus de parapluies dans nos rues. J’aime beaucoup Mary mais je dois avouer qu’elle a baissé dans mon estime depuis qu’elle s’est mise en couple avec Jason. J’en ai marre de gérer tout le temps ses angoisses. J’hésite à la mettre de côté dans ma vie un court moment. Ça me permettrait de comprendre si elle est une entrave à mon plein potentiel ou pas. J’aurai une meilleure approche à cette énigme après avoir bu le nouveau verre qu’on m’apporte. 

Mon bras commençait à fléchir. Elle retire le verre vide de main et pose celui rempli devant moi. J’ai beau la fixer, elle reste inexpressive. J’ai les nerfs. Mieux vaut éviter de faire une scène. Papa pourrait l’apprendre et me limiter mon argent de poche. Concentrons nous sur quelqu’un d’autre. Il y a un lot de têtes qui me sont inconnues ce soir. Certains sont mignons et entrent dans la tranche d’âge qui m’intéresse. J’ai appris avec le temps à recaler les mains baladeuses survenues trop vites . Les risques du métier. J’ai hâte d’être sur la piste. Ceci expliquerait pourquoi j’ai quasiment bu l’intégralité de mon 2ème verre sans m’en rendre compte. Je m’impressionne. La serveuse discute avec une fille posée au bar. De quoi parlent-elles? J’imagine bien une discussion qui tourne autour d’un sujet barbant comme pas deux. Une d’entre elles a passé un entretien à Rockford mais les bouchons l’ont retardé. Quand à l’autre son avion pour Denver pour voir sa tante malade a été annulé. Bla-bla-bla… J’imagine que c’est de ce niveau. Je refuse de patienter pour ce genre de conversation bas de gamme. 

  • “Un autre!” 

Ces deux mots ont l’allure d’un coup de feu parti de ma bouche. Mon doigt tremblait bien trop sur la gâchette. 

Est-ce grossier? Je voulais juste attirer son attention. Si elle pensait que se tourner aussi brusquement dans ma direction aller me faire m’excuser, elle se met le doigt dans l’œil. Elle rend enfin la monnaie à ce qui visiblement semble être sa nouvelle meilleure amie, aussi simplette qu’elle soit, et s’en va servir mon dernier verre. Je ne suis pas arrogante. Je souhaite que l’on s’occupe de moi. Mon troisième verre en chemin ne va que renforcer cette pensée. Je lui attrappe le poignet lorsqu’elle dépose mon verre. Elle ne va pas avoir le choix que de m’estimer cette fois-ci! 

  •  “Pourquoi tu n’es pas heureuse de me servir? Il y a un tas de gens qui aimeraient être à ta place?” 

Je sors cette phrase véridique d’un ton sec. Je la lâche. Elle répond aussitôt.

  • “Non. Les gens aimeraient être à ta place. Je ne parle pas de ce que tu penses être mais de ta situation. Tu le comprendrais si tu arrêtais de venir ici et de faire des choses de ton âge.” 

Elle a appuyé sur le bouton rouge… 

Seigneur calme-moi. La tension est montée beaucoup trop vite. Que l’on me réduise à une écolière sans goût m’est insupportable! J’essaye de concevoir une phrase sans insultes dans ma tête malgré tout. Je fais cet effort pour la réputation de mon père. 

  •  “Pourquoi arrêter de faire ce dont j’ai envie? Tu voudrais quoi? Que je me fasse souffrir par solidarité? Je ne vais pas commencer à culpabiliser sur le sort des autres. Ils sont libres de s’en sortir. Prends bien conscience de ce que je viens de te dire. Je te rends service là.” 

Elle reprend mon verre et le repose avec un grand sourire qui empeste l’hypocrisie. 

  •  “Regarde. Je te souris et te souhaite d’apprécier ton verre. Tu penses que je te rends service?” 

Je ne dis rien. Je bois. Je veux marquer la fin de cette conversation. Il est inutile d’argumenter avec des gens qui croient dur comme fer avoir une “morale”. On l’appelle à l’autre bout du bar. Je n’aurai pas pu supporter sa prétention une seconde de plus. Elle me fait presque penser à une fille de ma classe. Anna. Rien à lui reprocher mis à part ses phrases préconçues tout droit sorties de l’église. Jamais je ne pourrais être comme elle. Voilà un prétexte efficace pour finir mon verre. Le devoir de différence. Deux gorgées. C’est ce qu’il m’a fallu pour le terminer. Quelques remontées mais mon désir d’aller sur la piste ne fait qu’accroître. C’était le but recherché. Je saute du tabouret, me remue un bon coup et pars d’un pied ferme aux toilettes pour aller enfiler mes sneakers. Je profite de ce trajet pour repérer ceux qui sont susceptibles de venir m’aborder. La liste peut s’avérer être très longue donc je préfère prendre mes marques. C’est agréable de savoir d’avance qui on va gentillement recaler. 

L’alcool monte. Je le sens. Je ne tiens plus en place. Je pousse la porte des toilettes de toutes mes forces jusqu’à la faire claquer contre le mur. Heureusement que personne ne se trouvait derrière. Un crâne aurait pu être fracturé. J’ai quand même fait sursauter les 3 jeunes femmes en train de se maquiller devant le miroir. J’entends leurs grognements. Je n’ai que faire d’avoir perturber leur séance, surtout au vu de la pauvre qualité de leur travail. Ce n’est ni de calme ni de concentration dont elles ont besoin mais d’un styliste. Je ne perds pas de vue ma mission. Je m’en vais chercher le balai à frange au fond de la pièce et rentre dans la cabine du milieu. Je me mets dans la peau de MacGyver le temps d’un instant. Je grimpe sur la cuvette accompagné de mon manche. Ma maladresse me fait basculer en avant! Je me rattrape in extremis au mur devant moi. C’était moins une! Ce serait forcément bien plus simple d’exécuter toute cette manœuvre sans mes bottes, mais les surfaces sur lesquelles s’appuyer sont bien trop dégoûtantes. Juste y penser me procure des remontées d’alcool. Point positif, je n’aurai pas à me déplacer si j’en venais à vomir. Ne perdons pas plus de temps ici. J’ai un paquet de gens à séduire. Je lâche le mur, fais quelques vas-et-vient, et me tient enfin debout. Je me repositionne soigneusement et me stabilise. Je suis droite comme un piquet.

Je reprends mon balai, le lève le plus haut possible et avec celui-ci réussit à déplacer une des plaques du faux plafond, ce qui me donnera accès à mes baskets. Chose faite. Elles sont si blanches, je n’ai aucun mal à les percevoir dans l’obscurité. Maligne comme je suis, je les ai entrelacés pour pouvoir récupérer les deux d’un coup. Concentrée au maximum et toute tremblante, j’espère qu’aucune goutte de sueur due à la pression ne viendra saccager mon mascara. Au bout du 5ème essai, je tiens quelque chose. Mon manche s’est bloqué dans la chaussure gauche. Ça diffère du plan initial mais peu importe. Je tire le tout vers moi en faisant un saut arrière, très risquée, depuis la cuvette. Les chaussures viennent s’écraser contre la porte de la cabine! 

  • “LET’S GO!” J’hurle. 

Je les tiens enfin! Je lâche le manche et lève mes poings vers le ciel. J’entends quelques voix marmonner. 

  • “Elle n’est pas normale celle-la.” 

Oh que si! Je vais très bien et je suis plus confiante que jamais! Je procède au changement et cache mes bottes derrière la chasse d’eau. La vie de Cendrillon mais version underground. Je sors de la cabine comme si je sortais de Prada à Milan. Pour accéder au miroir, pas d’autres choix que de m’introduire entre ces deux femmes, qui ont dû casser du sucre sur mon dos. En parlant de sucre, l’une d’entre vient de tirer un énorme trait tout blanc, tandis que l’autre essaye de cacher un énorme suçon marqué dans son cou. Que peuvent-elles me dire? Rien.

Malgré ma mésaventure, ma figure est restée intacte. C’est le moment de réviser mes pas. Je me dois d’être sophistiquée. Je commence à me déhancher et à déambuler tout en me regardant dans la glace. Je danse un boogaloo de luxe. J’aime ce que je propose, ce que je dégage. Je commence presque à préférer ce miroir à celui de ma chambre. Je n’aurai jamais pensé dire ça un jour. Ne nous attardons pas non plus. C’était une simple vérification. Je m’arrête, souffle et me concentre sur la musique de l’autre côté de la porte. C’est le moment. Le moment d’y aller. Je crie à nouveau et sors des toilettes encore plus excitée que lorsque j’y suis rentré en laissant ces deux greluches bouche bée. Je me précipite au milieu de la piste. J’arrive tant bien que mal à me créer mon petit espace au milieu de celle-ci. Le DJ vient de lancer “Jungle” de FredAgain. Ce à quoi je ne m’étais pas préparée. Le carnage que je prévois de faire risque d’être encore plus mémorable. La première minute du son est plutôt calme. Je m’échauffe. Je sais que le drop va être d’une extrême violence. Pour l’instant je me laisse transporter. Mes yeux sont clos. Les lumières projetées traversent mon corps comme si elles m’apportaient l’énergie nécessaire pour confronter le changement de rythme qui va arriver d’ici peu. La fumée commence à envahir la piste. Tout le monde retient son souffle. Il n’y a rien à célébrer mais personne ici n’a besoin de prétexte pour se défouler. 

Mon cœur palpite. On y est. 3..2..1…FOLIE. 

Je saute comme si j’allais coller le dunk de l’année, retombe sur terre même si je n’y suis plus. Je m’envole un peu plus sur chaque note. Je balance mes bras de haut en bas un après l’autre tout en tournoyant sur moi-même. Je n’ose même plus ouvrir les yeux. Le cri de gens me suffisent à comprendre la véritable scène de guerre que le DJ a provoqué. Je suis intouchable. La piste m’appartient. LA VILLE M’APPARTIENT! Chicago m’appartiendra. Une étoile filante qui survole Festina, voilà ce que je suis à ce moment précis. Les seuls vœux qui s’exaucent sont les miens. 

  • “POSEZ MOI UNE COURONNE SUR LE CRÂNE!”

Je le pense tellement fort qu’il était impossible de ne pas le hurler. Je continue à tourbillonner en sautillant. Mes bras sont devenus des massues qui ne cessent de frapper dans le vide. La musique se calme, et un léger mal de crâne apparaît. J’ai tout donné. J’ai même donné mon âme au DJ durant ces 3 minutes. J’ai besoin de respirer un peu avant le deuxième round. C’était magique. Seul hic dans tout ça, le déchaînement des tout ces gens leur a empêché de poser leur yeux sur moi. Nager dans le bonheur c’est génial mais si les autres ne peuvent pas voir que l’on est épanoui, l’intérêt se perd. Aussi, bouger comme une dingue à du électriser mes cheveux. Il est urgent de remettre tout ça en place. Une cigarette ne serait pas de refus non plus. J’ai un tas de choses à penser avant de remettre mes pieds sur le dancefloor. 

La première d’entre elles est l’endroit où j’ai laissé mon sac à main. Oh non, non et non! C’est la pire chose qu’il pouvait m’arriver actuellement! Toutes les ondes positives en moi ont disparu en un éclair. Ma vie entière se trouve là- dedans. Ma carte de crédit et mon kit de maquillage y sont à l’intérieur. J’ai besoin de me concentrer et vite! Ça s’annonce laborieux vu mon état. Je sors de la foule et me rejoue tout mon périple dans ma tête. Je me revois débarquer comme une balle aux toilettes…sans sac! Je l’ai oublié au bar, c’est certain. Je cours jusqu’au bar, le longe afin d’arriver jusqu’à la place où j’étais assise. Rien sur le comptoir, ni au sol. Pourquoi je ne l’ai pas laissé aux casiers à l’entrée? Ça m’aurait éviter la perte des choses les plus sacrées au monde! Je m’effondre. Je n’arrive pas à retenir mes larmes! Je commence à pleurer lorsque j’entend cette voix derrière moi. 

  • “J’imagine que c’est ça que tu cherches, n’est-ce pas?” 

Je me retourne pour vérifier si cette lueur d’espoir n’est pas synonyme d’une déception plus grande. 

Qui est cet homme se tenant devant moi? Mon sac accroché à son épaule. Dieu bénisse ! Ma crise d’angoisse fut de courte durée. Elles sont fréquentes quand j’ai bu. Le soulagement est gigantesque. Inutile de jouer la drama queen plus longtemps. Je me dois de vite sécher mes yeux et de reprendre les commandes de la soirée. Je ne veux pas passer pour une petite sotte, la larme à l’œil une seule seconde de plus. Surtout pas devant mon sauveur. De plus…il m’apparaît de plus en plus mignon au fur et à mesure que mes pupilles deviennent moins humides et que ma vue revient à la normale. 

Des longs cheveux noirs, des yeux tirés, 1 mètre 80, une allure élancée et élégante. Il doit être en train de me prendre soit pour une personne trop ivre pour se rendre compte qu’il attend simplement de me rendre mon sac, soit pour une sociopathe. Cela doit bien faire plus de 20 secondes que je l’observe et c’est au tour de l’outfit d’être analysé. Mocassins, chino noir, tout comme sa chemise de laquelle il laisse le bouton du haut ouvert, ceinture en cuir avec boucle en argent. Tout va bien. Je relève la tête, croise les bras pour lui faire comprendre que ce n’est pas moi la fautive et essaye de sembler la plus sobre possible. J’ai un joli défi de séduction à venir, et qui selon moi, est à ma portée. 

Bien, c’est le moment de parler. Les premiers mots que l’on dit à une personne sont primordiaux. C’est comme écrire le résumé d’un livre. La personne à qui on adresse ces premières paroles, va directement comprendre si cet auteur est susceptible de lui plaire ou non. J’ai un avantage. Je sais cerner le lecteur comme personne. Je suis capable d’orienter de manière parfaite mon récit pour qu’il tombe entre mes pages. J’ai eu le temps de préparer dans ma tête une phrase appropriée avec un ton adéquat. Soutenu et ferme. Jamais fautive.

  •  “C’est bien mon sac. Merci mais je peux savoir pourquoi tu l’as? J’avais fait exprès de le laisser à cet endroit. J’ai toujours un œil dessus.” 

Il me le tend en rétorquant;

  •  “Je t’ai vu partir du bar et tu semblais l’avoir oublié. Je ne voulais juste pas que quelqu’un te le prenne. Ça va vite dans ce genre d’endroit.”

Je lui arrache le sac des mains. 

  •  “J’ai failli faire une crise cardiaque quand j’ai vu qu’il n’était plus à sa place.” 
  •  “Je croyais bien faire. Sans moi, tu ne l’aurai peut-être plus jamais vu après ta danse acharnée.” 

Je me métamorphose en Mona Lisa. L’information est bien trop alléchante. Le sourire monte mais reste contrôlable. 

  • “Tu m’as zieuté tout le long, n’est-ce pas?” 

Même si j’aurais préféré qu’il voit mon corps se déhancher sur un son R&B, il a tout de même pu être témoin de la manière dont je m’impose sur la piste. 

  •  “Zieuter? Contempler me semble plus juste. J’ai aussi pris soin de tes affaires en espérant te rencontrer par la suite.” 

Je l’admets…Il sait répondre. Il est intuitif et sait manier les mots. C’est dangereux. J’aime ça. Hors de question cependant que je me laisse amadouer durant la prochaine heure. C’est amusant de tester les gens. 

  •  “Bien…dans ce cas je t’invite à marcher vers le coin fumeur à mes côtés. Là-bas tu pourras complimenter ma façon de bouger.” 
  •  “C’est un bon plan. Laisse-moi juste le temps de nous prendre de quoi boire. Du vin pour Madame?” 
  •  “Exactement! Sec surtout! J’ai un minimum de dignité! Et par la même occasion, tu m’observes depuis combien de temps pour savoir que je bois du vin blanc?” 

Il passe la commande. La serveuse à l’air plus que dépitée de voir qu’un homme plus âgé m’offre un verre. C’est pourtant loin d’être la première fois qu’elle assiste à cette scène. Je ne perds pas le nord. Il a entendu ma question. 

  • “Cheers!” s’esclaffe t-il après m’avoir donné mon 4ème verre si mes souvenirs sont bons. 

Je ne vais pas me mentir à moi-même. J’adore le fait qu’il ait braqué ses yeux sur moi après ma rentrée dans le club. Car oui, c’est à coup sur ce qu’il s’est passé. Je le suis vers le coin

fumeur, situé à une dizaine de mètres du bar sans même penser que boire ce verre pourrait totalement me faire dérailler. Il m’ouvre la porte comme un valet le ferait. J’apprécie. 

  •  “Un peu d’air frais est toujours agréable, non?” dit-il d’un air poétique. 

Il vient de perdre de nombreux points qu’il avait durement gagnés. Qu’est ce que ce genre de phrase banale et inutile? Je n’ai aucune réponse à apporter à quelque chose d’aussi plat. Mieux vaut que je trouve mon paquet au plus vite. Je sors une cigarette du paquet et sans même avoir le temps de me rendre compte que mon briquet manquait, qu’une flamme flotte devant mes yeux. Il est à l’affût de tout dirait-on. J’avance légèrement ma tête pour allumer le bout de ma Newport. 

  •  “Merci. Mais tu sais, je n’ai pas besoin d’être assistée pour chacune de mes actions.” 

En réalité c’est tellement jouissif. 

Il allume sa cigarette avec cette même flamme, boit une gorgée. 

Je décide d’enchaîner sur une question. Soyons vive et taquine. 

  •  “C’est ton choix de boire du vin ou tu veux me laisser croire qu’on a les mêmes goûts?” 
  •  “J’aime réellement. De plus, je ne suis pas le genre de personne à penser que deux personnes sont compatibles car elles ont quelque chose en commun aussi anecdotique que l’alcool.” 
  •  “Wow! Compatibilité? Je ne connais pas encore ton prénom!” 

J’ai failli en renverser mon verre. 

  • “C’est juste. Désolé. Mon prénom est Noa.” Il me tend la main. 
  •  “Naiko.” Je lui serre fermement. 
  •  “D’origine japonaise je présume?” 
  • “Si je te dis que non, et qu’au final je suis coréenne, dis moi ce que cela changerait.” 
  • “Pas grand chose. Ce serait juste un mensonge sans intérêt. A quoi bon me faire croire quelque chose que tu n’es pas?”
  •  “On est ce que l’on veut. Es-tu la personne que tu souhaites être?” 

Il a l’air perturbé par ma question. Mon but n’était pas de lui poser une colle. J’ai possiblement ouvert une porte que je n’aurai pas du. J’ai aussi horreur des longues conversations philosophiques. Ça ne mène jamais à rien. Pourquoi les gens pensent-ils que c’est thérapeutique? J’écrase mon mégot dans le cendrier, boit le fond de vin qu’il me reste et lui prend la main.

– “Allez, viens danser!” tout en le tirant à nouveau dans le club. 

Il est tout affaibli, comme si ma dernière question l’avait paralysé. C’est souvent l’effet que je fais à de nombreux garçons qui tombent sur mon chemin. C’est juste la manière et le contexte qui diffèrent. On va y remédier. Je suis en feu. Bien plus que tout à l’heure! Je passe devant le bar, claque des doigts pour appeler la serveuse.  À peine a-t-elle le temps de se retourner qu’elle doit attraper en détresse mon sac à main que je viens de lui balancer comme un shoot désespéré au buzzer. Je suis bien loin d’avoir le temps de passer au vestiaire. Elle est ébahie. Mon Dieu, j’en suis presque à admirer son regard sidéré. Je reprends la main de Noa qui lui aussi est stupéfait, et le ramène sur la piste. 

C’est le deuxième round qui commence. Je suis plus que dans le jeu. Je tiens la manette. Noa commence à danser. Des pas très simples, aucune prise de risque. Est-il trop intimidé pour tenter quelque chose d’extravagant? On commence doucement à me rapprocher sans pour autant être trop tactile. J’aime simplement sentir sa présence derrière moi. Je me balance les yeux fermés. J’aime ce qu’il se passe et  je veux en profiter pleinement. Le verre dans ma main m’handicape. On va vite simplifier tout ça. Un dernier cul sec pour consolider ma folie. Celui-ci est mal passé mais j’ai pu clore le chapitre. Je lance mon verre au sol telle une boule de bowling et me tourne vers Noa.

  • “Du mal à passer celui-là…mais j’ai les mains libres maintenant.”

“Way2Sexy” de Drake. Voilà le choix du DJ, et il ne peut pas avoir plus raison de jouer ce titre maintenant. Je remue ma tête, me colle un peu plus de Noa. Enfin il pose les mains sur moi. Une main sur ma côte, l’autre sur mon bras. Mouvement timide mais prudent. Juste ce qu’il faut pour me laisser bouger, et m’envoyer un peu de sensualité. Du Travis Scott, du Kanye West pour nous envoûter un plus. Comme tout à l’heure la musique m’enjoue et j’ai tant envie de me déchaîner mais…ça devient différent. La fluidité de mes pas décroît petit à petit. Tout est saccadé. Rien ne semble naturel. Pourquoi n’y arrive-je pas ? Je commence à ralentir la cadence sans même que je ne le veuille. J’essaye de remuer comme je peux mais c’est si dur! J’ai si chaud, je suis compressé. J’ai l’impression de respirer à l’envers! Chaque contact humain à l’effet d’une bombe! Noa me regarde craquer. Je ne pense pas qu’il prenne vraiment compte de la situation. Il stoppe ses mouvements et me fixe, fixe ma chute plus précisément…

Je crois que c’est déjà trop tard, non? Mes jambes se plient, et mes genoux viennent taper le sol. Des sons qui résonnent et des couleurs qui fusent. Au centre de tout ce chaos…ses yeux qui me fusillent. Qui me disent que je suis prise au piège. Voilà ce à quoi j’ai droit pour finir ma soirée. Abattue au sol, avec la certitude que l’on m’a…eue? Je sais que personne ne viendra me venir en aide ici. 

Je suis juste une adolescente bourrée que son “ami” va gentiment ramener. Mon Dieu. Impossible que je perde conscience, si? Noa me relève… tout s’éteint. 

Piégée. 

CHAPITRE 444-MARY

Se cacher de la réalité. Loin des hommes. Loin de la ville dans laquelle j’ai causé tous les dégâts du monde. L’impression d’être morte et d’avoir tué mes proches par la même occasion. Ce serait plus simple d’en finir j’imagine. Qu’est ce qui me retient? Qui s’en apercevrait? Je suis exactement à l’endroit où je voulais être pour accomplir mes rêves d’antan. J’imagine que perdre la vie ici marquera mon échec. Je marche tête baissée le long de ces falaises. Le vent ici est encore plus frais que celui de Festina. J’attends presque que celui-ci me projette dans le vide. De cette manière, ce ne sera pas moi l’entière responsable de ma mort. Je revois Naiko, avec son air aussi autain que mignon, me dire que l’espoir fait vivre. Aucune branche à laquelle m’agripper désormais. J’étais habituée à lui raconter la vie que j’imaginais. Je croyais dur comme fer qu’un beau jeune homme allait me sortir de cette ville hantée. Le don de fantasmer est un cadeau empoisonné de la part du ciel et les humains ont conçu le plus bel emballage pour tromper. Personne ne m’a menti. Personne ne m’a dit la vérité. Là est la dangerosité. Avancer sans avoir conscience de rien. On ne peut pas se tracer un chemin si la carte n’existe pas. C’est une fois sur place que l’on se rend compte que l’on n’est pas arrivé à destination. J’aurai possiblement le même sentiment une fois là-haut. Je ne sais même pas qui je vais rejoindre. Trop tard pour m’apitoyer sur leur sort. Je n’ai jamais pensé ainsi, mais il n’y a plus d’espace pour eux. Ni dans mon cœur, ni dans ma tête. Il ne me reste qu’un pas à faire pour me laisser tomber. Une mort originale mais inintéressante au final. Je ne pensais pas le faire aussitôt. Encore moins pour ces raisons. Que Dieu maudisse Festina. Il le fait déjà. Il n’y a pas de place là-bas pour une fille comme moi. Le problème est qu’une fois sorti, il est déjà trop tard pour trouver sa place autre part.

Qu’est ce que va penser mon père? Lui qui est Navy Seal, lui qui m’a toujours dit que la rigueur et la discipline soignent 90% de nos soucis. S’il était en face de moi, il arriverait peut-être à me dissuader de faire une telle bêtise… 

Qu’est ce que j’en sais? Cela fait maintenant plus de quatre ans que je ne l’ai pas vu. Plus de trois ans qu’il ne m’a pas appelé. Ma mère ne me parlait même plus de lui… 

Il était habitué à nous appeler en vidéo chaque mois. Il venait nous rendre visite par surprise chaque année pour des durées plus ou moins longues. Je ne comprends pas pourquoi tout ça s’est arrêté. Son absence me pèse. Un vide s’est installé en moi. Je l’ai comblé comme j’ai pu. Mais quand on a que très peu de points forts, rêver est le refuge le plus bienfaisant qu’il soit. On y noie ses angoisses quotidiennes. Je sais que ma mère a fait des pieds et des mains pour traiter mes cicatrices. Toute sa vie elle a supporté mes humeurs. 

Que veux-tu maman? 

Ta fille est irrécupérable. Je n’ai jamais cru un seul de ses compliments. 

Comment un seul instant j’aurai pu être son rayon de soleil alors que chaque fois que je lui adressais la parole c’était pour me plaindre de mes relations amoureuses? 

Comment un seul instant j’aurai pu être sa plus grande source de bonheur alors que chaque fois que je lui adressais la parole c’était pour lui faire comprendre que la vie était bien trop stressante? 

De plus, je n’aurai jamais pu lui dire la vérité. Je lui aurais brisé le cœur si je lui avais expliqué que si depuis le collège, je cours après les garçons, c’est parce que je suis effrayée de finir seule et triste comme elle.

Il fallait clairement m’expliquer qu’aucune personne de Festina, aucun homme, ne viendra à mon secours. Le voilà le vrai secours.

À vouloir chercher l’amour à tout prix, on finit abandonné. A Festina, à vouloir chercher l’amour on finit dans une cave.

Tout cela me fait penser à Jason. Les larmes commencent à monter. Mon agoraphobie avait commencé à disparaître à partir du moment où je l’avais rencontré ce garçon. Mais à priori, vers chez nous, la faucheuse toque à la porte bien avant que le prince charmant ait le temps de prendre la princesse sur son cheval pour s’enfuir. Interdiction d’amour. On a juste le droit de consommer ce que la ville a à nous offrir. Violence et malfaisance. J’y ai baigné avant de couler, et je ne peux m’empêcher de penser à cette affreuse noyade. 

Voilà mes dernières pensées avant de couler au sens propre…

VENDREDI 13 AVRIL

Réveillée pour la 5ème fois de la semaine par la même alarme. La même pression que la veille, cependant atténuée par l’excitation de voir ma raison de vivre. Ce soir, on s’apprête à fêter nos 6 mois de relations. Jason est sans aucun doute la meilleure chose qui me soit arrivée ces dernières années. J’y pense à chaque instant. Maman m’a prévenue que tout cela ne devait pas devenir obsessionnel. Désolé chère mère, c’est déjà trop tard. Il a le don de me faire voir le côté positif de tout ce qui m’effraie, et Dieu sait à quel point j’ai peur d’affronter la vie. J’apprends avec le temps à avoir confiance en moi. Je ne rate plus un seul jour d’école et j’ose me rendre dans de nouveaux endroits. On est censé aller au bowling ce soir. Une première pour moi. 

Comment décrire Jason? 

Aimant, bienveillant et surtout rassurant. Il a 21 ans, donc 5 ans de plus que moi. C’est un des rares jeunes hommes de Festina qui travaille et qui possède son propre appartement. Il est infirmier à l’hôpital psychiatrique de la ville. Il ne parle que très peu de ses journées de travail. Il se contente de dire que d’être avec moi lui fait oublier toute la misère du monde. Une misère qu’il est obligé de voir sur son lieu de travail. Le simple fait de repenser à ses jolies mots m’émerveille. Et savoir que je le retrouve ce soir égaie ma matinée. C’est bon. J’ai trouvé l’énergie nécessaire pour sortir de mon lit qui occupe 60% de l’espace de ma petite chambre. J’essaye de ne pas marcher sur mes vêtements au sol qui comblent les 40% restants. J’en ai drôlement marre de me sentir compressée dans ce qui devrait être ma zone de confort. Vivement que j’emménage avec Jason. Ça soulagerait aussi maman. Elle a beau m’aimer plus que tout au monde, je sais qu’elle a besoin de souffler. J’ai beau être mieux dans ma peau ces derniers temps, elle est pleinement consciente du désordre qui a régné dans ma tête pendant toute mon adolescence. Elle était au premier plan pour essayer de le ranger. C’est l’amour qui est venu y remédier. L’antidote de tous mes maux n’est rien d’autre que Jason. C’est dans ses belles pensées que je finis de m’habiller et sort de ma chambre tout de noir vétue. Un jean évasé ainsi que mon perfecto préféré. Naiko m’a convaincue dernièrement de troquer mes pantalons cargo pour des articles plus féminins. Ce sont ses mots. Je reste cependant incapable de porter autre chose que du noir. J’effectue mon tour rapide dans la salle de bain pour me laver le visage et les dents. Chaque matin, le regard que je jette sur le miroir ondulé collé à la porte me dit de faire marche arrière et de revenir au style de mon passé. Je m’efforce de lui dire non et sort de la pièce en claquant la porte. J’en fais sursauter ma mère dans la cuisine au point qu’elle en renverse un peu de sa tasse de thé sur sa robe de nuit. 

  • “Tout va bien?” me demande-t-elle.

La pauvre doit encore penser que j’ai un nouveau saut d’humeur. 

  •  “Oui maman. Tout va bien. Je suis juste excitée de retrouver Jason ce soir.” 

Ça a l’air de la rassurer, et même de l’enjouer. Je ne l’ai jamais vu sourire pour une autre raison que mon bien-être. Je n’ai jamais cherché à être son centre d’attention. Mais je le suis… 

Ses rides et ses cheveux blancs qui font son charme ont été provoqués par nul autre que mes caprices. 

Mes cris pour ne pas aller en cours, mes lamentations causées par les moqueries des autres élèves, mes réveils en sueur la nuit l’ont affaiblie. 

Quand j’aurai fais ma vie, autre part qu’ici, je trouverai un moyen pour la remercier convenablement de s’être pliée en quatre pour moi. Mais concentrons-nous d’abord sur la journée d’aujourd’hui. Mon bus ne va pas tarder. Je prends un bout de brioche sur la table et part en balle de chez moi en hurlant.

  •  “Bonne journée maman, je t’aime!” 

Je cours jusqu’à mon arrêt les lacets encore défaits. J’ai pour habitude de les faire une fois installée dans le bus. Celui-ci est déjà là et m’attend. Ma rue est le premier arrêt du trajet. En général, il démarre une fois que je suis monté dedans. Se réveiller plus tôt que les autres pour se rendre à l’école peut paraître injuste, mais en réalité je ne peux pas me plaindre d’habiter à l’entrée de la ville. C’est l’un des coins les plus calmes de la ville. Je n’ai pas tous ces regards malfaisants à esquiver comme la plupart des filles du lycée. 

Je m’assois à la place juste derrière le chauffeur. Ma sécurité avant tout. Plus qu’ attendre que Naiko s’installe à mes côtés. Je sais qu’elle hait cette place. Elle me dit sans cesse que ça contribue à son image d’enfant sage. Je ne vois pas de mal à ça. Elle cherche à m’en détacher. C’est ma meilleure amie et je l’aime mais jamais je ne pourrai la suivre dans ses week-ends déjantés. Elle fréquente des lieux dans lesquels je serai susceptible de tomber dans les pommes juste après y avoir posé les pieds. Une angoisse vite coupée par mon téléphone qui vient de vibrer dans ma poche. Je ne l’ai même pas encore utilisé aujourd’hui. Jason vient de me souhaiter une bonne journée. Je m’empresse de lui répondre avec le maximum de cœurs possible. C’est peut-être enfantin mais je ne suis pas à l’aise avec les mots. De plus, le nombre d’emojis utilisés illustre la valeur que l’on porte à quelqu’un. 

Ce n’est pas le seul message que j’ai reçu dirait-on… 

Son cousin Marvin m’en a envoyé plusieurs cette nuit. 

J’ai eu l’occasion de le rencontrer lors du baptême de la petite sœur de Jason il y a deux mois. Jason avait décidé de m’y inviter pour essayer de m’intégrer à sa famille. Chose faite j’imagine. Marvin ne cesse de me parler par messages depuis ce jour. Je ne connais pas ses intentions. Dernièrement, les messages qu’il m’envoie sont clairement suspects. Il ne cesse de me poser des questions personnelles et aléatoires. Je découvre que vers 2 heure du matin il m’a demandé quelle somme d’argent j’avais réussi à mettre de côté et si j’étais vraiment heureuse dans mon couple… 

Jason est plus ou moins au courant de tout ça. Il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que Marvin n’a juste pas grand monde à qui parler. 

Certes. Mais cela ne justifie pas le fait qu’il demande à me voir seule, ni le fait qu’il cherche à me faire comprendre que je ne suis pas en couple avec la bonne personne. Je ne réponds que très rarement et assez froidement. Aussi je ne dis pas tout à Jason. Je ne veux pas créer un conflit familial. Naiko me suggère clairement de le bloquer. Je n’ai pas les épaules

pour agir de manière aussi radicale. D’autre part, elle n’a aucune idée de ce que ça pourrait déclencher. 

Là voilà d’ailleurs en train de monter dans le bus, toute pimpante avec son ensemble en fourrure blanche. Elle porte aussi bien le streetwear que le chic. Je me demande sur quoi vont porter ses premières critiques de jour. Le retard de l’un de ses colis ou bien la perte de l’un de ses rouges à lèvres reviennent régulièrement. Elle s’assoit à côté de moi en soupirant. 

  • “Mary je ne tiens plus! J’ai envie de me jeter sous la Mercedes de mon père rien que de penser aux prochaines heures de cours!” 

Ce sera l’impatience d’être en week-end pour aujourd’hui. C’est vrai que l’on est vendredi. Je peux la comprendre cette fois-ci. 

  • “Ne m’en parles pas. Tu n’imagines pas à quel point Jason me manque.”
  •  “Toujours aussi amoureuse de ce que je vois, n’est-ce pas? Je le serai un jour aussi. Mais hors de question que j’emprisonne avant 30 ans.” me répond-elle.
  •  “Je ne suis pas du tout en prison! Qu’est ce que tu racontes?”
  •  “C’est vrai…tu as simplement les menottes pour l’instant.” Son petit sourire narquois. 

La similitude entre les mots de Naiko et ceux de Marvin est assez effrayante. J’ai de plus en plus de mal à trouver des personnes dans mon camp, et Dieu sait à quel point j’ai mal quand je me sens délaissée… 

Mieux vaut se concentrer sur les cours du jour dans un premier temps. 

Sortie du bus je rejoins la salle de classe au rez-de-chaussée et m’installe à l’une des rangées du milieu. Naiko, elle, continue comme très souvent à débiter, m’expliquant le célibat et ses bienfaits. A partir d’un certain temps, je me contente simplement d’hocher la tête. 2 heures d’histoire et 2 heures d’espagnol. Voilà le programme de ce matin. La classe est quasiment vide. Plus l’année scolaire avance, plus les élèves disparaissent de leur pupitre. À vrai dire, cela m’arrange. J’ai tant été dévisagée du regard. Je ne sais combien d’heures j’ai passé dans les toilettes pour essayer de me cacher de la pression subie. L’ambiance sinistre qui rôde dans les couloirs de ce vieux bâtiment qui sert de lycée, m’a fait cauchemarder plus d’une fois. Une école ne peut pas se prétendre un lieu de savoir si les élèves ne savent déjà pas pourquoi ils sont là. 

Les heures défilent et comme à mon habitude, je ne fais que guetter mon téléphone en espérant recevoir des messages de Jason. Rien pour le moment. Il doit avoir du pain sur la planche à l’hôpital. Marvin, lui, ne se gêne pas. Il continue à m’en envoyer malgré mon silence radio. Il vient de me dire qu’il aimerait me voir ce soir et essaye de me dissuader de ne pas aller au bowling. Qu’a-t-il en tête? Je commence à angoisser. Je pince doucement la cuisse de Naiko. 

  • “Quoi?” me répond-elle tout en continuant à écrire.

Je fais glisser mon portable sur la table pour qu’elle puisse lire les messages. Elle fixe l’écran, soupire et se tourne vers moi. Son air nonchalant m’agace mais j’apprécie entendre ses conseils et critiques dont je ne prends pas compte. Elle parle enfin. 

  •  “Bloque-le une bonne fois pour toute Mary! Si tu ne veux pas le faire, je le fais pour toi! Mais s’il te plaît, laisse moi travailler. Je ne veux pas avoir le même avenir que le fond de la classe.” 

Elle me renvoie le portable de la même manière que je lui ai envoyé et reprend son écriture. J’ai tellement envie de quitter ce cours et de me réfugier aux toilettes. Maman me dit que c’est choisir la facilité de faire ça. Je dois me forcer et essayer de tenir les 30 minutes restantes. C’est dur de savoir qu’on est la personne de la pièce qui se sent la plus mal dans son corps. Je me tourne et observe tous les autres qui dorment ou bien tapotent sur leur téléphone. Rien a l’air de les perturber. J’en suis jalouse. C’est si injuste de souffrir d’anxiété. 

L’alarme sonne enfin et je cours aux toilettes du self et m’enferme dans la cabine du fond. Je commence mon exercice de respiration avant d’aller manger. Naiko doit déjà être dans la file à m’attendre. Des fois j’aimerais qu’elle soit plus douce et qu’elle prenne le temps de comprendre. Me dire que j’irais mieux si j’étais “plus comme elle” n’a rien d’un conseil amical. On aime les gens pour ce qu’ils sont, pas pour ce qu’ils pourraient devenir. J’ai la nette impression que je suis devenu une simple commodité au fur et à mesure des années. Je l’aime malgré tout, et j’ai besoin de sa compagnie. J’ai besoin de sa compagnie là tout de suite. Mon Dieu, j’espère que je ne suis pas hypocrite. Je sors des toilettes encore toute stressée et rejoins Naiko dans la file. 

  •  “Ça va mieux?” me demande-t-elle. 
  •  “Je tiens bon.” 
  •  “Pense à ton copain. Tu le vois ce soir, non? Focalise toi sur ta soirée.” 

Elle a raison. Ce soir je compte lui dire que je commence à être apeurée par Marvin. Que j’aimerais vivre au plus vite avec lui. Que sa présence est ce qui me procure le plus de bonheur. Que je n’arrive pas sans lui. 

Je n’ai pas envie qu’il pense que je me projette trop vite, juste qu’il mesure la source de sérénité qu’il est pour moi. … 

Je pensais qu’avoir toutes ces ondes positives en tête allaient ouvrir mon appétit. Finalement non. 

Je n’ai mangé qu’une seule de mes nuggets. J’ai beau avoir mélangé mes petits pois à ma purée en espérant que ça apporterait un peu de joie à mon assiette, je n’y ai pas touché. Je tends mon plateau à Naiko en face de moi. 

  • “Prends ce qu’il te plaît.” 
  • “Non merci Mary. Je fais attention à ma ligne, tu sais bien. Tu devrais te forcer. Personne n’aime les anorexiques. Et je ne pense pas que tu veuilles ressembler à l’une de ces droguées qui zonent en ville.”

Encore une réponse signée Naiko…

J’emballe tout de même mon cookie dans ma serviette et le place dans ma poche au cas où une légère faim se révélerait. 

C’est l’heure de retourner en cours. J’appréhende déjà ce cours de philosophie. Je rentre la première dans la salle de cours et m’installe au fond à côté de la fenêtre. 

Peut-être que méditer en regardant le ciel va m’aider à relativiser et me dire que tout n’est pas si moche. C’est la méthode magique de maman. Elle accorde beaucoup de place à la spiritualité. Selon elle, regarder le ciel est le remède le plus sous-côté. Il permet à l’être humain de se rendre compte que ses problèmes sont ridicules. Elle m’a répété plus d’une fois que chercher la tranquillité à travers les nuages adoucit les cœurs. Encore aujourd’hui, j’essaye de suivre sa technique. Mais observer la nuée au-dessus des nuages de Festina me fait retomber sur terre en un temps record… 

J’aimerai lever les yeux au ciel depuis la Floride. Il ne doit pas être à ce point de mauvais présage vers là-bas. Mieux vaut essayer de s’assoupir pendant ces deux heures. Ça me paraît être le choix le plus judicieux. Après son passage classique aux toilettes, Naiko me 

rejoint toute remaquillée. Le cours commence et mon esprit commence à vagabonder. Ma tête et mes bras commencent qu’à ne faire qu’un avec la table. C’est loin d’être la position la plus agréable pour siester mais mon cerveau peut enfin s’aérer. 

J’ai vu sur le parking de l’arrière de l’école. D’ailleurs je crois y apercevoir Anna avec un homme. Pourquoi n’est-elle pas en cours? Je me redresse et me rapproche de la vitre pour m’assurer que c’est bien elle. Les voilà qu’ils montent à l’arrière d’une voiture qui vient juste de débarquer. Naiko m’interpelle. 

  • “Qu’est ce qu’il y a Mary?” 

Je regarde la voiture s’en aller. Naiko me secoue le bras. 

  • “Pourquoi tu t’es relevé d’un coup? Dis moi.” 
  •  “Non…laisse.” Je réponds suspicieusement. 

Ça ne ressemble pas à Anna. C’est vrai qu’elle manque beaucoup de cours mais c’est généralement pour travailler à l’église ou pour rendre service aux gens qui s’y rendent. M’enfin…j’ai déjà mon lot de problèmes.

Je me rallonge sur la table en espérant me réveiller aux alentours de 15h00. Je divague à nouveau. 

… 

…zzz… 

… 

Je sens la main de Naiko me caresser le dos. Signe de la fin du cours. 

  • “Viens Mary, c’est l’heure. Rentrons. J’ai une montagne de choses à faire avant ce soir.” 

Je ne sais pas si Naiko se rend compte du contraste entre être une élève modèle la journée et une reine du dancefloor la nuit. Tant qu’elle réapparaît le lundi, le reste n’a pas

d’importance pour moi. J’aimerais avoir son courage. C’est loin d’être le cas. 

Ma sieste de plus ou moins deux heures a beau m’avoir relaxée un minimum, j’ai toujours peur du danger que peut représenter Marvin. 

Je ne connais rien de cette personne. 

Qui sait s’il n’est pas capable de m’attendre devant chez moi? C’est chose fréquente dans la ville. 

Je viens de sortir de l’école et je ne peux m’empêcher de tenir le bras de Naiko. Un jour de plus ou toutes mes insécurités se sont encore manifestées. Naiko se tourne vers moi. 

  •  “Je parie que tu veux que je te raccompagne chez toi, c’est ça?” 

J’ai envie de rentrer à la maison au plus vite. Je suis incapable d’attendre ici plus longtemps. J’ai peur de ce qu’il peut m’arriver, et ça n’importe où. Naiko l’a vite compris. Le prochain bus n’est pas avant une heure. Je craque. 

  •  “Oui Naiko…s’il te plaît.” 

Je suis consciente que tout ce chemin lui fait faire un long détour…mais ça faisait un moment que je ne lui avais pas demandé ce service. Elle connaît si bien mes peurs. 

  •  “C’est d’accord mais à une seule condition. Bloquer le numéro de Marvin sur le chemin.” 
  • “Tout ce que tu voudras.” Je réponds du tac au tac sans même penser aux conséquences que ça pourrait engendrer. 

J’ai besoin d’une présence humaine quoi qu’il en coûte. Je jette des coups d’œil dans tous les sens. J’ai la sensation d’être filmée, photographiée à mon insue. Je récupère à nouveau la main de Naiko. Voilà à quoi j’en suis réduit. Elle la serre jusqu’à m’en faire faire un peu mal. 

  •  “Je suis là. Il ne peut rien t’arriver tant que tu es à mes côtés. Qui va oser me faire quelque chose?” dit-elle fièrement. 

C’est cette foutue image d’Anna qui monte dans une voiture qui commence à m’interroger. Est-elle montée de son plein gré? 

Je n’aurai jamais dû m’installer au fond de cette salle de cours. Mes décisions, tant minimes soient-elles, me conduisent toujours dans un gouffre où s’établissent un tas d’inquiétudes. Mon téléphone vibre à nouveau. J’essaye de décrocher ma main de celle de Naiko. Impossible. 

  •  “Hors de question que tu regardes maintenant! Dis toi que c’est un mail qui concerne les cours.” Sa voix est aussi ferme que sa poigne. 
  •  “Naiko! S’il te plaît! Je veux voir!” Je suis en détresse. 

Naiko s’arrête. 

  •  “ Bien. Dans ce cas, je le lis avant toi. Donne-moi ton téléphone sans même poser les yeux dessus.”

Je me plie à ses règles et lui tend mon portable aveuglément.

  • “Alors? Dis-moi vite ce que c’est par pitié!” Je ne tiens plus en place. 

Son absence de réponse ne fait qu’intensifier le mystère. Mon impatience est bien trop lourde. J’en hurle! 

  •  “NAIKO!!!” Mon intonation me fait peur à moi-même. J’exige une explication. 
  • “Ouvre les yeux et baisse d’un ton. C’est un message de Jason. Désolé d’avoir été si longue, je n’étais plus sûr de ton code de déverrouillage. Tiens. Respire.” 

Je lui arrache le téléphone des mains comme un sans-abri prendrait la première miche de pain qu’on lui tend. Je prends le temps de lire et Dieu merci Naiko n’a pas menti. C’est bel et bien un message de mon amoureux. Je lis le message à voix haute. 

  • “Pressé de te retrouver ce soir mon petit ange. Je ne pense à rien d’autre. Fais de même.” 

… 

Je bugue et répète. 

  • “Fais de même?” 

Quelque chose cloche. Naiko réplique aussitôt. 

  • “Il a raison Mary. Je ne sais pas ce tu as aujourd’hui. Moi qui pensais que ton anxiété était partie avec ton couple, je me suis mis le doigt dans l’œil.” 

Oh oui qu’elle s’est trompée. 

On a beau couvrir un cadavre d’un linceul, il restera amorphe peu importe quoi. 

Pourquoi Jason me donnerait-il un conseil? 

Cette fois ce n’est pas ma paranoïa qui me joue des tours. Quelque chose se joue en coulisse et je ne fais toujours pas partie des comédiens. 

Ma mère va comprendre sans aucun problèmes que sa fille a passé une journée chaotique. Je regarde mes pieds avancer au même rythme que ceux de Naiko, en redoutant déjà le moment où ma main va devoir être séparée de la sienne. 

Je sais que je pourrais accroître ma psychose à chaque détails observés au coin des rues. Pourquoi veut-on toujours aller plus mal? 

Je me retiens. Je me retiens. Je me retiens. 

Le tumulte du centre-ville a déjà joué en ma défaveur. Je me demande parfois si posséder les cinq sens n’est pas excessif pour une personne comme moi. 

Je me connais à force. Savoir de quoi l’on souffre est encore plus maladif que la maladie elle-même. Encore quelques pas et je serai chez moi. 

Mon plan est le suivant: m’enfermer dans ma chambre, répondre à Jason, broyer du noir en attendant qu’il vienne me chercher. 

Plus le combat est dur, plus la victoire est belle certains disent. Mais si on sort du combat mentalement atteint, comment et pourquoi célébrer? 

Et qui est mon adversaire dans cette lutte? Moi-même ou autrui?

Il se peut qu’ils soient nombreux. Tous ayant préparé différentes tactiques dans le but de m’achever. 

Mon Dieu, Éclairez-moi. Donnez-moi des armes. 

Je ne veux plus traîner de la sorte en pensant à tous les malheurs susceptibles de m’arriver. 

Naiko a pris le soin de me raccompagner jusqu’à devant ma porte. Cela suffit-il? Je ne peux pas lui demander de faire plus. Elle me lâche et prend la parole. 

  • “Écoute. Je n’ai pas envie d’employer la manière forte. Bloque le numéro de Marvin devant moi. Et si jamais tu le débloque, dis toi simplement que tu m’auras trahie. Je ne le saurai pas, mais je serai triste au plus profond de moi.” 

Elle joue avec mes sentiments, mais souhaite mon bien. J’obéis.

  • “Bien.” 

Naiko réagit à mes manœuvres. 

Le numéro est bel et bien bloqué. 

  •  “Maintenant va te reposer et te préparer par la suite. Ce soir, ton homme attend de voir une beauté pleine de vie. Ne déçoit pas. Ni lui, ni moi, ni toi!” 

Elle se retourne et s’en va comme si on lui avait déballé le tapis rouge. Elle a réussi à me faire sourire une demi seconde avec son allure d’altesse. Elle disparaît derrière la voiture de maman, qui à mon avis est rentrée des courses il y a peu de temps. Je vais profiter de sa présence pour lui dire clairement les choses. Maturément, sans pleurs, ni bégaiements. C’est ce qu’elle attend de moi. Jason m’a dit qu’en aucun cas elle doit être le punching ball de mes souffrances. Mes proches font tant d’efforts pour mon bien, ce serait ingrat de leur faire penser que mon cas s’empire et que leurs déploiements sont vains. 

Je profite de cette petite pulsion positive éphémère en moi pour clencher la poignée de chez moi et d’un pas décidé, rejoindre ma mère dans la cuisine. Je ne sais pas si c’est le moment adéquat pour lui parler de la menace Marvin… 

Maman est bien là, avec son tablier aux rayures roses. 

Elle l’a depuis ma naissance. 

  •  “Ma chérie! Je suis en train de faire des crêpes pour le goûter. Tu dois être affamée après cette journée de cours.” 
  •  “C’est gentil…” 

Je tiens bon. Je ne tremble plus. Je ne compte pas m’effondrer. Je me lance. 

  • “Maman, il y a un garçon qui…m’embête.” J’ai gravi une première marche.
  • “C’est-à-dire?” Elle fronce les sourcils. 

Je n’ai guère l’envie mais je dois développer.

  •  “Le cousin de Jason. Il ne cesse d’être insistant avec moi. Il veut me voir, me parler, veut me faire comprendre que Jason n’est pas l’homme de ma vie contrairement à lui.” 

Avec l’aide de sa spatule, elle dépose une crêpe sur la pile déjà immense dans l’assiette, reprend sa louche et délicatement renverse la pâte sur l’appareil. 

  •  “Tu comptes nourrir tout Festina?” 

Elle a dû oublier que l’on était que deux à vivre sous ce toit. 

Elle ne me calcule pas.

  •  “Maman, réponds-moi s’il te plaît. Tu penses que je risque quelque chose ou bien c’est mon cerveau qui me joue encore des tours?” 

Pourquoi reste-elle silencieuse ainsi? 

  •  “Ma chérie…” elle commence. 

Les gens sont drôlement lents à m’apporter des réponses aujourd’hui. 

  • “Parle!” je crie sans même le vouloir. 

Elle en fait tomber la louche dans la casserole. Immobile, fixant la rue à travers la fenêtre, tenant son chiffon comme un criminel tiendrait sa pancarte lors de son mugshot. Sa stature figée. Ce n’est visiblement pas auprès d’elle que j’aurai du réconfort aujourd’hui. Je file dans ma chambre en soupirant excessivement pour lui montrer mon mécontentement. Elle ne mérite probablement pas ça, mais mes intentions étaient pures cette fois-ci. Je renvoie un message à Jason. 

“Je n’ai qu’une envie c’est d’être dans tes bras. Vivement 18h00.” 

Ça a beau sonner mielleux, c’est la toute vérité. J’espère qu’il a conscience qu’il est la seule personne capable de me donner de l’affection dont j’ai besoin à la parfaite dose. Douceur et justesse. L’attente est dure. Je retire ma veste, ferme la porte et vais m’allonger dans mon lit. Position étoile de mer, visage tourné vers le plafond, je n’ai aucune énergie. J’ai allumé la lumière à défaut d’ouvrir les volets. L’ampoule abîme mes petits yeux. Les minutes passent et le fait de fixer la lumière a laissé apparaître tant de couleurs nouvelles dans mon champ de vision. Il doit sûrement avoir une raison scientifique qui me donne l’impression qu’un arc-en-ciel traverse mon cerveau à chaque fois que je cligne des yeux. C’est pas bien important. Aucun junkie ne connaît le procédé chimique du produit qu’il s’injecte. 

Je cherche désespérément de m’évader pendant cette atroce attente. Du magenta, du cyan, des lignes indécises, des sphères se dessinent à chaque fois que je baisse ma garde. Le moindre plissement est synonyme d’un tableau de Miro. Les secondes défilent et la création abondante de toutes ces formes colorées prend fin. Mon téléphone vient de vibrer. Je réussis à mettre ma main dessus, encore ivre du feu d’artifice. 

… 

17h53…Il est déjà 17h53. J’ai rêvassé. 

“J’arrive mon coeur.” en notification message sur mon téléphone.

Marvin est sur le chemin. Je saute du lit, enfile ma veste que j’ai laissé traîner sur le sol, passe une dizaine de secondes devant le miroir au-dessus de mon bureau pour me faire croire que je me recoiffe, et quitte enfin ma chambre. 

Soulagée de savoir que ces retrouvailles ont bel et bien lieu. Elles marquent la rupture avec la mélasse dans laquelle j’ai zigzagué aujourd’hui. Ma mère est assise sur le canapé, mains sur les genoux, les yeux tournés vers la télévision qui pourtant, est éteinte. Je ne pose pas de questions. Je lui fais un simple geste de la main en guise d’au revoir et sors attendre mon prince charmant devant mon allée. 

… 

17h58. Il ne devrait pas tarder. Le vent qui caresse ma nuque est si frais que j’hésite presque à aller récupérer un foulard dans mon armoire. 

… 

Non. Je veux monter dans la voiture de Jason à la seconde où il s’arrête devant moi. Mon empressement est indescriptible. Je suis seule dans la rue, droite comme un piquet. 

J’ai l’impression que le bruit du vent s’accentue au fil des années par ici. 

… 

J’entends un moteur au loin. Je tourne ma tête sur la gauche , en priant voir arriver une Suzuki noir. J’ai si hâte. Je commence à en apercevoir la silhouette, je suis optimiste. 

… 

C’est bien sa voiture! J’ai le sourire à nouveau. 

J’avais si peur que quelque chose dérive au vu des bizarreries de cette journée. Il se gare devant moi et je me force à ne pas courir ou sauter dans tous les sens. J’ouvre la portière côté passager et m’empresse de prendre Jason dans mes bras sans même parler. C’est lui qui tue le silence. 

  • “Comment s’est passé ta journée mon coeur? Stressante j’imagine?…Tu sais il faudra bien que tu me lâches pour que je puisse démarrer tu sais?” 

Je remarque son petit sourire du coin de mon œil. 

  •  “Je n’en ai pas envie, mais oui…allons-y.” 

Je le laisse respirer une fois avoir dit ça. Il fait demi-tour et soupire. 

  •  “Ma journée n’était pas simple non plus, crois-moi.” 
  • “Raconte moi tout.” 
  • “Le patient auquel j’étais le plus attaché a quitté l’hôpital aujourd’hui.”
  • “Ah bon? Tu ne m’as jamais parlé de cette personne.” 
  • “Je ne pense pas. J’aurai pu. C’est le seul qui pouvait rendre ce lieu un peu plus vivable. Malheureusement on est venu le chercher.” 
  • “Tu ne penses pas que c’est mieux pour lui?”
  • “J’en ai aucune idée. Docteur Martins ne m’a jamais laissé avoir accès au dossier de ce patient. Je ne connais pas son histoire. Son cerveau est trop endommagé pour qu’il s’en souvienne qui puis est.” 
  • “Qu’est ce qu’il y avait de si particulier chez cette personne pour que tu l’affectionnes à ce point?” 
  • “C’est juste…qu’il n’a jamais posé aucun problème, et vu sa carrure, il aurait pu nous donner du fil à retordre. Il était discipliné, toujours prêt à aider les autres. Il ne parlait que très peu mais on pouvait communiquer. En regardant son visage, on savait que cette personne était brillante. Il dégageait quelque chose de spécial. Un vécu, une histoire. C’était une énigme que l’on prenait du plaisir à résoudre.” 
  • “Je suis triste pour toi. Je pense que j’aurai apprécié cette personne qu’on a besoin d’avoir autour de soi. Tu ne pourras pas lui rendre visite chez lui de temps en temps?” 
  •  “Non je ne pense pas. Son frère que personne n’a jamais vu a débarqué de nul part pour le récupérer comme on récupère un colis à la poste. Je ne sais même pas si on lui a prescris quelque chose…Ça va me faire un vide dans tous les cas. J’imagine que d’autres personnes seront ravies de l’avoir avec eux.” 
  •  “Il faut mieux raisonner comme ça, tu as raison.” 

Ce n’était pas la première discussion à laquelle je l’attendais ce soir mais je me dois d’être à l’écoute quand il a besoin de se livrer. Le simple fait d’entendre sa voix a réchauffé mon coeur. J’ai juste envie de continuer à parler encore et encore. 

  •  “Je suis vraiment excitée d’aller jouer au bowling. Je ne risque pas de faire le score le plus élevé. Ça a l’air bien compliqué.” 
  •  “Tu verras bien. Moi je suis sûr que tu vas te surprendre toi-même.”
  • “Ah oui? Tu penses que j’ai des talents cachés?” je rigole bêtement.

Il s’arrête au feu et vient m’embrasser la joue. 

  •  “Tu m’a surpris bien plus d’une fois.” me dit-il en me dévorant du regard. 

On a beau se trouver au carrefour le plus mal famé de la ville, j’ai des papillons dans le ventre. J’en avais presque oublié que le bowling se trouvait dans cette zone. Le feu passe au vert, Jason accélère et manque d’écraser un vieille dame, caddie en main, qui à priori, n’a que faire des indications. 

  •  “Les gens ne changeront jamais ici.” Jason soupire. 

Je ne peux qu’approuver. Il tourne directement sur le parking et réussit à trouver une place à moins de dix mètres de l’entrée.

  • “Parfait! J’ai bien trop marché aujourd’hui!” 
  • “Pourquoi ça?” me demande Jason dans la foulée.

Jason est bien trop curieux mais c’est à moi de ne pas être aussi à l’aise et penser qu’aucune parole ne peut paraître suspecte. Il ouvre la portière. Je fais de même et prends le temps de chercher une réponse qui ne l’inquiète pas. 

  • “J’ai préféré rentrer à pied que d’attendre le bus de 16h00.” 

Je dis vrai. Rien ne peut m’être reproché. Il claque la portière, attend que je fasse de même pour pouvoir verrouiller la voiture. Zone commerciale ou pas, on est à Festina. Un vol est un vol peu importe le nombre de yeux posés sur soi. C’est comme ça que les malfaiteurs raisonnent, et très honnêtement, verrouiller sa voiture ici et comme construire une cabane en bois dans la Tornado Alley. 

Jason reprend la discussion. 

  •  “Ça ne te ressemble pas. Tu détestes marcher.” 

Je sens que de fil en aiguille cette discussion peut vite dériver en sujet sensible. 

  • “Allons jouer.” 

Je noie le poisson dans l’eau comme je peux et commence à marcher vers l’entrée. Je ne suis pas encore prête à parler de la peur que j’éprouve vis-à -vis de son cousin. 

  •  “On en parlera plus tard, pour l’instant je veux simplement..” 

…POW… 

Un coup de feu et un cri de femme mettent fin à ma phrase. Je bondis, le sang glacé en un quart de seconde. L’impression d’avoir été touchée moi-même par la balle. On attrape mon bras gauche et me couvre les yeux. Je sens une aiguille me piquer près de mon poignet. Je suis dans l’incapacité de me débattre. Suis-je…morte? Éteinte? Mes sens se perdent. 

Dear God. Aidez-moi ou tuez-moi.

CHAPITRE 555-NOA

Est-ce drôle ou grave? Ce qui est sûr c’est que j’en ai oublié d’être triste. C’est le plus important non? Je ne sais pas ce qu’ils vont faire de moi. Possiblement m’injecter un produit avec lequel j’aurai pu être familier dans le futur si tout n’avait pas capoter. Une fois mon cerveau atteint, je n’aurai plus jamais la réflexion de savoir si j’ai cherché à faire en sorte que tout cela m’arrive. Tout au fond de moi, je sais que non. Le vase débordait déjà depuis bien longtemps. J’ai juste essayé d’éponger comme j’ai pu. On m’a gâché. Un jeune ange déchu, auquel la grâce a été substituée par une dette. Pourquoi les gens s’obstinent à rejeter l’amour qui frappe à leur porte? C’est quoi leur soucis ?! Être obligé de garder son potentiel pour soi-même est un crève-cœur pour une personne qui veut donner en abondance. C’est savoir une vérité qu’on ne peut partager. Une vérité qui sonne faux pour le monde entier. Qu’aurais-je dû faire ? Sombrer dans l’inexistence? Raser les murs et rester en vie? Essuyer les rejets une par une pour le restant de mes jours? Mieux vaut être complètement drogué au plus vite, comme le reste des patients. J’ai les pieds et mains attachés à ce vieux brancard qui grince de tous ses membres. Comme seule vue, ces néons grésillants et le haut du corps de ces deux infirmiers. J’arrive à peine à relever ma tête, mais assez pour apercevoir qu’il manque une main au bout de mon bras droit. On a pris la peine de la remplacer par un bandage rempli de sang. Je devrais avoir mal. Je n’en ai pas envie. Je vais retourner à ce que j’étais avant. Une plante verte, seulement complètement droguée cette fois-ci. C’est le petit plus de la ville. 

Quelle personne va bien pouvoir apparaître dans mes prochaines pensées avant qu’il ne soit trop tard? Naiko?

Pour le moment j’ai cette foutue image de ma mère qui trotte dans ma tête. Revenue une dernière fois pour me narguer. Elle a brisé mon père. Je me plaignais régulièrement auprès d’elle d’être invisible aux yeux des filles de l’école. Je maudis encore ses réactions.

“ Mon fils, je ne sais pas qui veut te faire croire que tout est accessible si on y met du sien, mais sache que cette personne te mène en bateau. Et à un moment, on finit par atteindre un iceberg. Tu ne veux pas couler, je me trompe? Dans ce cas évite de me parler de tes peines de coeur. Laisse maman en dehors de tout ça. Je travaille dur pour toi, remercie moi autrement. Rester silencieusement dans ta chambre à réviser ou bien te promener me semblent des options de qualité. J’ai de la visite, tu sais bien.”

Je le savais et je la hais. C’est la première femme dont j’ai essayé d’attirer l’attention. Elle m’a bousillé mon père et moi. Elle l’embrassait quand il rentrait du travail comme une aimante épouse avant de préparer le repas du soir. À qui voulait-elle faire croire qu’on était le parfait exemple de la famille nucléaire américaine. À mon père? Lui arrivé du Vietnam à l’âge de 10 ans. Lui qui avait fait tous les efforts du monde pour s’assimiler au pays de l’Oncle Sam. Big Brother a dû lâcher une larme quand il a vu le cercueil ouvert dans lequel réside désormais papa. Il a décidé de mettre fin à ses jours au début du mois. Le moment où il a appris qu’il n’était pas exclusif. Est-ce que j’ai le droit de lui en vouloir? J’avais moi-même décidé de ne plus jamais voir cette sorcière et de claquer la porte. C’est lorsqu’elle s’est refermée que tout a commencé. Mon sac à dos et ma haine, la volonté d’un avenir indécis. Je marche. Je venais de commencer mes études de droit avec l’ambition de devenir l’un des plus grands avocats de l’Illinois. Que s’est-il passé? Des kilomètres et des larmes pour commencer avant d’atterrir dans l’entre diabolique…

Mardi 10 Avril

Rien ne m’est familier. Ce n’est pas plus mal. C’est ce que je voulais au final. Mon téléphone s’est éteint, je ne peux même pas accéder à ma localisation. Aux dernières nouvelles j’étais à la sortie de Kankakee. J’arrive cependant à distinguer un bâtiment au loin. Aucune idée de ce que celui-ci peut bien être. Je prie Dieu pour qu’il soit ouvert et que je puisse m’allonger ne serait-ce qu’une heure ou deux dans le hall. L’herbe dans laquelle je marche est bien trop humide pour y étendre mon sac de couchage. Ma cadence s’accélère au fur et à mesure que je m’approche de ce qui me semble être un petit immeuble. Une adresse peu commune. Je me positionne alors devant.

…J’attends. Je n’entends que le vent qui souffle. Les fenêtres me fixent. La porte me parle…

J’ai la boule au ventre et le nombre de graffitis sur les murs ne me rassure pas. Bien qu’il fasse noir, je vois tout. Et je n’ai aucune idée de ce que représente tout cet art urbain. J’ose envisager que c’est l’œuvre d’adolescents qui utilisent leurs bombes pour embellir ce lieu que j’espère déserté. Aucun bruit. Le décor et l’atmosphère me donnent une légère chair de poule. J’ai tout de même espoir de trouver refuge ici. Je n’ai surtout pas le choix. Mes jambes doivent se reposer. Toquer à cette mystérieuse porte ou bien clancher directement la poignée? Aucun de ces plans ne se réalisera. 

Pendant une énième inspiration, laquelle j’estime utile dans ma prise de décision, la porte s’ouvre. Un homme vếtu d’un ensemble de sport entièrement noir se tient désormais devant moi. Un foulard lui couvre la bouche ainsi que le nez. Je ne vois que ses yeux. Un regard avec lequel il me fusille. Il croise alors les bras. Je commence à être pris d’effroi et m’interroge sur le genre de pétrin dans lequel j’ai décidé de m’aventurer. Quitter la maison était une bien belle bêtise! JE N’AI PAS LE MENTAL! Qu’est ce que j’ai cru? Une seule rencontre, aucun mot et je suis déjà frigorifié. Je ne sais même pas si c’est à moi de prendre la parole ou non. Il reste figé, intimidant, planté sur la marche qui nous sépare. II a tout l’air sauf d’être le concierge de cet immeuble. Je dois me lancer. J’ai peur d’empirer la situation, mais faire demi-tour sans rien dire semble bien trop suspicieux et possiblement dangereux. J’ouvre alors ma bouche sans même savoir les mots qui vont en sortir. Une fois encore, je suis coupé dans ma lancée.

  • “Qu’est ce que tu veux?” m’envoie-t-il en pleine face d’un ton sec.

Je suis terrorisé, épuisé. Je n’ai pas de réponse à lui apporter. Lui demander de pouvoir rester me reposer me paraît absurde désormais. Il reprend : 

  • “J’ai compris…première fois ici hein? Après tout c’est vrai que les horaires ne sont pas indiqués. Entre.” 

Un hôtel? Je suis ses pas, dans l’attente de voir à quoi cette prise de risque va me mener. Je monte les marches, franchis la porte. Il fait encore plus sombre dans ce hall qu’à l’extérieur. Il me tend la paume de sa main. 

  • “100$ mon grand.”
  • “C’est pas un peu excessif? Je compte rester qu’une nuit?”

Il tourne son regard sur sa gauche. Je fais de même. Je me dis qu’en copiant chacun de ses mouvements, je ne risque pas de me faire prendre de court. J’ai conscience que c’est désespéré comme démarche. En attendant, ça me permet de voir qu’un autre homme est présent dans la pièce. Celui-ci doit bien mesurer 2 mètres. Je n’arrive pas à voir son visage. Simplement le bout allumé de sa cigarette ainsi que la fumée qu’il recrache. 

Des gouttes de sueur commencent à couler le long de mon visage…Qui sont-ils ? Que vont-ils faire de moi? Je n’ai pas ces 100$ qui puis est. L’homme à mes côtés pose sa main sur l’arrière de mon cou et me tire lentement au cœur du hall dont je ne saurai mesurer la largeur. Les larmes montent. L’autre homme a disparu. Qu’est-il parti chercher? Toutes les hypothèses sont plausibles. C’était si furtif. Je regarde dans toutes les directions. Le danger peut surgir de n’importe où. Pourquoi ne pas avoir fait marche-arrière lorsque la porte s’est ouverte? L’homme agrippé à moi commence à me secouer. 

  • “Oh! Tu nous fais quoi là?”
  • “J’ai juste…envie de sortir d’ici.”

Je vois ses grands yeux s’ouvrir encore plus, comme si je venais de pronocer l’impensable. 

  • “Qui rentre dans un brothel et repart sans même avoir vu une fille? Et pourquoi t’as un putain de sac de couchage? T’as peur de la propreté de nos draps?”

Un brothel?! C’est encore pire que ce que j’imaginais. 

  • “Je dois m’en aller désolé!”

Dans un mouvement de panique je retire sa main de mon cou et essaye de courir jusqu’à la porte. Il me rattrape aussitôt par la bandoulière de mon sac. Je tombe en arrière les fesses au sol. Je regarde mon sac de couchage roulé jusqu’à la porte d’entrée qui se referme aussitôt. Le 2ème homme est revenu. Il est encore plus angoissant vu d’en bas. Sa barbe de viking et son crâne rasé me terrorisent. 

  • “Relève toi!” me dit-il.

Il a le même accent qu’un de mes camarades de classe venu de Roumanie. Il doit sûrement aussi venir de là-bas. Je me remets debout et me rend compte que mon sac n’est plus autour de moi. L’homme qui m’a ouvert la porte a réussi à me le dérober sans même que je sente le moindre contact. Je me retourne et le vois fouiller dedans. Il y sort un de mes cahiers. Pourquoi ai-je laissé ça dedans?  Comment ai-je pu penser que ça m’allait être d’une quelconque utilité? Il commence à le feuilleter. 

  • “C’est du droit ce bordel, je me trompe? Et t’oses t’imaginer que je vais laisser un putain d’étudiant qui apprend les lois pour coffrer les mecs comme moi sortir d’ici?” 
  • “Ce n’est pas mon but! Je le jure!”  

Je sens ma voix se casser. 

Il ne dit rien et continue à tourner les pages. Je dois sauver ma peau. Je continue d’essayer de plaider en ma faveur.

  • “Mon nom est Noa. Je me suis enfui de chez moi. Mon père vient de se tuer, ma mère est la pire des femmes sur terre. J’ai juste marché le plus loin que mes jambes me l’ont permis.”

Il regarde son collègue avec malice.

  • “Ramène moi Britney. Je veux examiner quelque chose.”

Britney? C’est qui ça encore? Il ferme mon cahier, le jette par terre et reprend. 

  • “Et t’es arrivé par hasard si j’en crois tes récits?”
  • “C’est la vérité. Je ne sais même pas dans quelle ville je suis.”

Il se met à rire nerveusement. J’entends en même temps les pas lourds de son associé qui descendent des marches. Que Dieu me protège de voir ce qu’il se passe à l’étage d’en dessous. Il arrête net de rire. 

  • “Après tout, un jeune homme en colère contre la vie c’est assez courant à Festina. On n’arrive pas ici par hasard.”

Festina. C’est donc ça la ville dans laquelle j’ai atterri. C’est plutôt joli. J’entends le viking remonter les marches et qui vient casser mon mini flux de pensées optimistes, tandis que mon hôte s’adresse encore à moi.

  • “Tu sais draguer?”
  • “Pardon?”
  • “T’es stressé hein? Je vais me présenter pour casser la glace. Moi c’est Marvin et je vais te ramener un petit joyau pour que tu te sentes encore mieux. Ne te plains pas de ton accueil, ça pourrait être bien pire.”

Je n’ai que faire de son prénom. Une jeune femme blonde apparaît au bras du colosse qui a été la chercher. Ils viennent se positionner juste devant moi. Il est encore bien plus terrifiant quand on peut discerner chaque détail de son visage. La cicatrice qui part du coin droit de son œil pour monter jusqu’à l’oreille me fait sangloter. Est-ce la raison pour laquelle je suis en train de perdre tous mes moyens? Ça pourrait tout aussi bien être le physique de mannequin qu’on trouve sur les premières pages des magazines. Mon Dieu qu’elle est belle. Ses yeux verts émeraude, sa chevelure dorée comme l’or pour lequel des milliers d’hommes se déplacent vers l’Ouest. Une robe blanche délavée et un air triste que je rêverais de faire partir en la serrant contre moi. Elle arrive presque à me faire oublier les dix dernières minutes de ma vie. Les deux autres personnages me rappellent que ce peu de temps passé ici n’est possiblement que la genèse d’un calvaire bien long.

  • “Vas-y, parle lui!” m’ordonne…Marvin…si j’en crois le nom qu’il m’a dit.
  • “Je ne sais pas quoi dire…” 

Je tremble plus qu’une feuille morte dans le Midwest.

  • “Tu sais parler non? Ton rêve c’était d’être avocat, non? Il faut avoir des compétences orales pour ça. Allez parle!” 

Marvin vient d’utiliser l’imparfait pour parler de mon rêve. Est-ce signe que je dois lui dire Adieu pour de vrai? 

C’est ce que je voulais, un nouveau départ. C’est la manière de démarrer qui pose problème. 

  • “J’ai pas toute la nuit. Je viens de perturber le sommeil de notre petite Britney pour toi.”

Mieux vaut obéir. Je me force. Mieux vaut avoir l’air idiot que l’air faible.

  • “Enchanté Britney. J’avais pas envie de te réveiller, crois-moi.”

Mon Dieu que c’est mauvais. Je reste tout de même fier d’avoir réussi à aligner des mots. 

Elle me sourit. 

  • “T’es gentil.” répond-elle d’une voix à la fois douce et enrouée. 

Il ne me faut pas plus pour rougir. C’est loin d’être assez pour Marvin.

  • “Bien, bien ! Vas-y, enchaîne !”

J’enchaîne donc, mais en étant prudent. Impossible ici d’utiliser le même genre de phrases ringardes et poétiques que j’étais habitué à envoyer aux filles de ma classe après les cours. Ça n’a jamais mené à rien. Ce n’est pas là que le résultat va être différent. Okay. Jouons le jeu.

  • “Si j’étais ton homme, t’aurais déjà dit Adieu à la robe que tu portes. Tu serais couverte de diamants depuis un moment.”
  • “On avance enfin! Let’s go!” crie Marvin d’un ton presque jovial qui contraste avec tout l’aspect démoniaque que j’ai pu voir depuis mon arrivée. 

Je continue.

  • “Chaque fille de cette ville serait jalouse de toi. Pas seulement par le fait que tu sois la plus élégante de la ville mais aussi par le fait que tu sois la plus comblée par son homme.” 

Je me surprends moi-même. Je combats une de mes peurs. Je parle sans bégayer à cette fille. Mon ton est assuré et mesuré. Fille de joie ou pas. Je lui parle de vive voix. Marvin vient d’enlever son foulard qui cachait les ¾ de son visage. 

Il se tourne pour parler à son collègue. 

  • “Comment a pu t-on penser qu’on pouvait tirer sans même avoir l’arme à feu? Dis moi Liviu!” 

Liviu est donc le prénom de ce géant. Mais…c’est moi l’arme à feu qu’il vient d’évoquer? Je risque vite de m’enrayer si c’est le cas.

  • “Vient” me dit Marvin tout en me tirant le bras. Je suis ses pas en silence, en me faisant croire que j’ai le choix. Se mentir à soi-même maintient le mental. On avance dans la sombreur de ce bâtiment. On monte un premier escalier. Chaque marche grince et donne l’impression que l’immeuble va s’écrouler à chaque fois que mon pied se pose. On arrive au 1er étage. Marvin ouvre la première porte sur la droite. 
  • “C’est ton nouveau domicile mon grand. Tout y est. Salle de bain, toilettes, et surtout..” Il se dirige vers l’armoire du fond qui doit dater du siècle dernier et l’ouvre. 

Celle-ci déborde d’habits. 

  • “Tout ce dont tu as besoin pour plaire. Tu trouveras bien ta taille.”

Je n’y connais rien du tout en mode, mais j’ai l’impression que chaque article coûte un bras. Des ensembles 3 pièces bleu marine, des chaussures en pointe couleur marron, des ceintures en cuir à la boucle argentée, des foulards aux motifs florals. 

Bien que ce soit devant mes yeux, j’ai du mal à croire qu’il s’agisse de l’intérieur d’un meuble qui se tient entre une fenêtre aux carreaux brisés et un vieux matelas posé sur un parquet poussiéreux. Marvin me tend ce qui me semble être un plaid. Je réalise vite que ce qui va me servir de couverture n’est nul autre que ce bout de tissu bien trop court pour couvrir l’intégralité de mon corps. Je ne savais même pas que ce textile pouvait être rêche…

  • “Je te laisse te reposer belle gueule. Demain est un autre jour, une nouvelle vie même. Tu vas vite t’accommoder à Festina. On s’y amuse bien quand on sait quoi faire.”

Je le regarde quitter la pièce. Rien ne sert de se poser milles questions. J’ai juste compris qu’il allait se servir de ma “belle gueule” pour attirer des filles. Je dois sûrement avoir un visage d’ange comparé aux garçons d’ici. Je m’interroge toutefois…

Me surestime t-il ou bien me-suis je sous-estimé ma vie entière. Le temps nous le dira.

Peut-être faudrait-il premièrement que je trouve mes marques dans mon nouvel “appartement”. 

Je décide d’aller voir la salle de bain. Mon tempérament de peureux me l’empêcherait en temps normal, mais plus rien n’a de sens. De plus je pourrai juger s’il est préférable de se laver ici, ou avec l’eau du lac que j’ai longé tout à l’heure. Je pousse la porte, cherche aveuglément l’interrupteur sur le mur et réussit enfin à appuyer dessus. La lumière s’allume. La pièce a beau mesurer 5 mètres carrés. Elle donne plus froid dans le dos que l’entièreté de l’Alaska. 

Un miroir est accroché au mur. L’angle gauche du bas est brisé. Le verre est rempli de traces de rouge à lèvres ainsi que de petites tâches blanches donc je ne connais pas la provenance. Il est presque impossible d’y voir son reflet. Le petit lavabo positionné en dessous est si sec qu’il donne l’impression que personne n’a fait couler une goutte d’eau depuis des lustres. Bizarrement, la baignoire semble quant à elle avoir été utilisée il y a peu de temps si j’en crois les gouttes d’eau qui continuent à descendre vers le siphon, ainsi que les quelques cheveux long encore humides quelque peu collés sur la fonte. Ça laisse présumer que quelqu’un s’y est lavé il y a peu de temps. Une fille peut-être? Pour l’instant je n’ai vu que Britney, mais d’autres vivent sans doute dans cet endroit glauque aussi. Je les rencontrerai peut-être demain, qui sait? 

Pour l’instant, je vais essayer de me doucher. J’ai trouvé quelques produits d’hygiène ainsi qu’une serviette dans la petite armoire sans porte de dessous le lavabo. L’eau est gelée. Je ne m’attendais pas à un seul brin de chaleur émanant de cette pièce de toute manière. C’est le nettoyage le plus rapide de ma vie. J’ai simplement étalé le gel douche partout sur mon corps et me suis rincé avant même qu’il mousse. J’essaye de m’essuyer comme je peux avec mes bras tremblants. Je suis vidé de toute mon énergie. Je m’écroule sur le matelas qui, de par sa saleté, annule directement tous les bienfaits de la douche que je viens de prendre. Peu importe, actuellement je préfère être reposé que d’être propre. Frigorifié, j’essaye de m’enrouler tant bien que mal dans cette fausse fourrure aux trous de mégots censée être douce. Enfin, je ferme les yeux en prenant conscience que j’ai atterri dans un réseau.

Dormons.

Mercredi 11 Avril

Mes yeux s’ouvrent. Je n’ai absolument aucune idée de l’heure. Aucune idée d’où se trouve mon téléphone. Aucune idée de ce que cette journée me réserve. Difficile d’être optimiste quand on se réveille le dos en vrac dans un taudis. Les pas qui montent l’escalier ont l’allure de mauvaises nouvelles. 

Peu importe qui s’apprête à entrer dans mon nouveau chez moi peut être sûr que je vais obéir. Je n’ai jamais eu aussi peu de monopole sur ma vie. Mieux vaut devenir stoïque et résilient au plus vite. J’ai déjà compris que chaque sentiment qu’on éprouve est un coup de pioche dans le sol pour creuser sa tombe. Je dois apprendre à ne rien laisser paraître sur mon visage. C’est les gens les moins démonstratifs qui subissent le poids des gens qui les entourent. Les pas s’approchent de la porte. Je me lève du lit et fais craquer tous les os que je peux et prends une posture digne d’un beefeater. Je ne veux pas seulement avoir l’air prêt, je veux l’être. 

La porte s’ouvre. C’est Liviu. J’aurai dû deviner avec la lourdeur et lenteur des pas. Toujours plus terrifiant exposé à la lumière du jour. Il se dirige vers l’armoire sans rien dire, l’ouvre et trifouille à l’intérieur pour en sortir j’imagine ma tenue du jour. Il me donne tout en main. 

  • “Prépare toi et descends. T’as quartier libre pour les chaussures.” 

J’exécute. Je ressemble à un politicien avec ce costume bleu marine qu’il m’a choisi précautionneusement. J’opte pour les mocassins à pampilles du fond du meuble. J’ai une chance sur deux d’être ridicule. Ça m’importune. Je suis déjà satisfait d’être vêtu d’habits propres. Je descends les marches apeuré mais confiant. Liviu m’attend en bas bras croisés, impassible par les cris qui résonnent dans le bâtiment. J’aimerai aussi que ce chahut devienne une commodité pour ma part. 

  • “Suis moi.” 

J’obéis encore. Marvin est là. Dans le même hall ou il m’a “recueilli” hier soir. Cette fois-ci sa victime est un homme d’une quarantaine d’années, nez ensanglanté. Il le tient par le col.

  • “Tu connais les règles? Dis moi! Réponds moi! Tu les connais? Depuis combien de temps tu vis dans cette ville? Dis moi!” 

Un jeune homme de type afro-américain, qui ne doit pas dépasser la vingtaine d’années, se tient près d’eux. Arme à feu à la main. Il est immobile et fixe la scène qui escalade. Marvin balaye l’homme qu’il tient en main et à son tour sort son arme. Il crie.

  • “Tu sais ce qui va se passer Alec? Ta pétasse et ta gosse vivent sous ton toit, je me trompe?”
  • “Je vais tout rembourser! J’ai juste besoin de temps! Je sais, je sais, on m’en a déjà accordé mais je vais trouver! Crois-moi!”

L’homme est à terre. Sa barbe mal rasée est recouverte de tâches de sang. Les quelques dents qu’il lui reste ne lui permettent pas d’articuler correctement. Son polo en col en v laisse apparaître une énorme cicatrice au niveau du torse.

Non. Je ne dois ressentir aucune pitié. Il l’a cherché peu importe quoi. Forçons nous à raisonner comme ça. Je me dégoûte et m’impressionne. 

Est-ce que Marvin va tirer? Il tient fermement son Smith et Wesson. Je reconnais ce modèle. Papa en avait une réplique. Il était fasciné par ça. Il avait une jolie collection dans son bureau. Il n’aimait pas trop que je vienne le déranger lorsqu’il faisait ses papiers. Surement qu’il avait peur que je devienne adepte des armes à feu. Qu’est ce qu’il penserait de moi là tout de suite? Il me manque… Mes yeux fixent le sol dégoûtant…

Malheureusement ou bien heureusement, la rage de Marvin vient vite stopper ma peine et faire revenir mon esprit aux affaires. 

  • “C’EST TROP TARD ALEC! Mais prie le Seigneur que tu as un moyen de remboursement auprès de toi. Flora hein? Trae la connaît plus que bien, pas vrai Trae.”

Il tourne sa tête vers le jeune homme armé. Le nouveau membre de mon équipe s’appelle donc Trae. Mon équipe? Il faut que je redescende. Je suis loin d’être dans le cinq de départ. Trae ne m’a même pas remarqué à travers ses locks qui cachent 80% de ses yeux.

Les 20% restant reste à fixer le pauvre homme qui gesticule au milieu du hall comme pour appeler à l’aide. Je ne sais pas s’il a vraiment compris qu’il était dans la tourmente. Ses proches y sont mêlés si j’ai bien suivi. Du moins cette Flora. Trae va doucement s’agenouiller près de lui. Pas pour le consoler. Il parle enfin.

  • “ Sois heureux. Tu n’as même pas besoin de rentrer chez toi pour voir ta fille. Comme quoi s’endetter ça a quelques avantages.” 

Qu’est ce que ça signifie? Qu’est ce qu’ils vont faire de la fille? Il souffle sur son canon, se relève et retourne aux côtés de Marvin qui baisse son arme et se tourne vers Liviu.

  • “Emmene moi ce junkie au deuxième.”

L’homme au sol commence à pleurer à chaudes larmes, se tord dans tous les sens. Liviu qui doit bien peser trois fois son poids le ramasse comme on récupère son journal sur le palier, et le transporte comme un sac de sport. Les cris de ce pauvre toxicomane perdent en décibel au fur et à mesure des marches montées.

Sacré réveil.

Marvin me regarde.

  • “Bonne matinée à toi.” me dit-il en souriant fièrement.

Je dois lui prouver que rien de tout ça ne m’a perturbé.

  • “On doit payer ses dettes.” 

Je réponds ça dans l’espoir qu’il comprenne que j’approuve sa manière d’agir. Il se contente de hocher la tête. Trae se rapproche de moi.

  • “C’est donc toi Noa? C’est donc toi le rescapé? …Tu fumes?”

Il sort la moitié d’une cigarette de son paquet. Je n’ai pas envie de passer pour un faible qui est effrayé par les effets néfastes de la nicotine. J’accepte l’offre et sans même avoir le temps de faire semblant de chercher un briquet, il sort le sien et allume la Marlboro déjà posée entre mes lèvres. Je prie pour ne pas tousser. Marvin s’accoude sur mon épaule.

  • “Première affaire réglée. Trae va te faire visiter le sous-sol. Profitons qu’il n’y est aucun client pour le moment.”

Il fait un signe de tête à Trae, qui lui déjà en route m’appelle avec son doigt. 

La cave…

J’en ai cauchemardé cette nuit. Combien de Britney y-a t-il ? 

Trae ouvre la porte, allume la lumière, qui clignote presque une dizaine de fois avant de rester stable. Je n’entends que des chuchotements et des pas rapides. C’est si étroit. Je suis obligé de suivre Trae à la trace. Les marches grinçantes en bois sont en fin de vie. C’est sûrement dû au fait de subir les allers-retours de Liviu chaque jour. Si l’une d’entre elles craque, aucune rampe à disposition sur laquelle se ratrapper.  

Trae descend beaucoup plus vite que moi. Il doit savoir exactement comment diriger son corps pour éviter toutes les toiles d’araignée. Plus compliqué pour moi. J’ai l’impression d’être un cambrioleur esquivant des rayons lasers. Trae, mains sur les hanches, me juge. 

  • “Si t’as peur de ce qu’un petit insectes à 8 pattes peut faire, t’es loin d’être prêt pour la suite.” 
  • “Je le suis!”
  • “Passe devant alors.” 

Il me saisit et me place devant lui. 

  • “Avance!” m’ordonne-t-il.

J’ai les yeux grand ouverts. Un long couloir se présente à moi. 

  • “Va jusqu’au fond et revient.” Trae me dit doucement à l’oreille.

Je sens son canon me pousser le dos. Tout le monde sait comment éviter un refus ici. 

J’avance. Premiers pas sous ces néons grésillants alignés qui sont tout juste suffisant pour voir où je pose mes pieds. Un sous-sol des plus communs. Un sous-sol qui n’est rien d’autre qu’une cave toute bétonnée avec des boxs de chaque côté. J’imagine que ça servait aux anciens habitants à stocker leurs affaires. Il ne serait tarder de constater que cette originarité n’est que d’apparence. Aucun box ne possède de portes. Je ne suis qu’à un seul pas de l’entrée du premier sur ma gauche. Je fixe le sol pour l’instant. Réticent à voir ce qu’il se passe de n’importe quel côté. Je me demande si j’ai la force mentale pour y jeter mon regard à l’intérieur. C’est ce qu’on attend de moi. 

Trae doit être en train de m’évaluer à ce moment même. Je ne veux pas décevoir mon nouvel équipier dès mes premières minutes avec lui. Pas directement, non. Je me tiens au mur, toujours la tête baissée. Je remarque d’ailleurs l’inscription à la craie sur le sol. “ASHLEY19”. J’ai vite compris. Je bouge ma tête délicatement tout en pensant que découvrir que d’un œil puisse réduire le choc. On a beau tremper ses orteils dans l’eau glacée avant d’y plonger, chacun finira congelé une fois la baignade terminée. 

Je ne vois que la moitié de la pièce mais déjà la personne qui s’y trouve. Qui y vit peut-être. Une ange déchue qui vient de descendre sur terre. C’est ce que définit ce regard brisé qui me dévisage et qui me demande de l’aide. J’aime ses longs cheveux noirs. J’aime son corps chétif aux bras pendants. Elle serre ses dents. Est-ce un sourire? Je ne doute pas qu’elle ait besoin de chaleur humaine. De chaleur tout court à vrai dire. Ce n’est pas sa nuisette déchirée qui va lui en apporter. Ni ses vieux draps au fond de la pièce que j’arrive désormais apercevoir. Mes deux yeux ont vu l’intégralité de ce miséreux enclos…

Inutile de plonger mes yeux ailleurs. J’en ai assez appris. Je respecte les consignes et poursuit mon immersion. Je prends le temps de lire les noms au sol, synonyme d’adresse pour ces jeunes locataires. “KENZIE21”, “EMMA19”, “BRITNEY25” et bien d’autres. 

J’ai atteint le bout du couloir et fais donc demi-tour. J’accélère. Marvin a rejoint Trae. Je reviens au point de départ. Je fais comme si ces boxs étaient remplis de pneus, de vélos, d’outils de toute sorte. Mon allure est nonchalante. Je n’oublie pas mon objectif. Marvin doit me reconnaître comme un homme fort. Il s’adresse à moi.

  • “T’en as vu combien?”
  • “Une seule. Ashley. Donc deux si on compte Britney.” 
  • “Bien. Notre cher Trae va tout faire pour en récupérer une aujourd’hui. J’ai confiance.”

Il lui pince la joue. Trae n’a pas l’air d’apprécier et repart. Je commence à comprendre la hiérarchie.         

Marvin lève sa main droite et, sans même se retourner, il lance sèchement à Trae:

  • “Attends!”                                        

Trae se retourne. Marvin enchaîne:

  • “J’ai besoin de la voiture, prends ton vélo. On viendra te récupérer et j’ose espérer que tu ne seras pas seul à y monter.”

Je me demande quelles sont les sanctions si l’un des membres échoue lors d’une mission.

Marvin me fixe. Il ne laisse jamais quelqu’un souffler. Il est tellement envahissant. C’est comme si il avait peur que je file à l’anglaise toutes les 2 minutes. 

  • “Premières impressions?”
  • “Sur quoi?”
  • “Ce qui t’entoure. Tu vas pas me faire croire que ta petite vie d’étudiant en droit n’est pas chamboulée. Vas-y exprime toi! C’est important pour moi d’avoir l’avis d’un nouveau venu. Parle ! Comment tu te sens ? Dis moi tout là maintenant!”

Il s’allume une cigarette. 

  • “T’as pris mes livres et mon téléphone. Je n’ai plus rien qui me lie à mes études ou bien à mon passé. Que ce soit mes ambitions, mes photos, mes contacts, mes idées. Je n’ai surtout plus de père. Plus de modèle. Donc plus aucune discipline pour devenir une personne qu’on qualifie de respectable. Mais rassure-toi, j’ai une éthique de travail et une imagination qui n’a pas flanché. Qu’est ce que tu veux que ça me fasse au jour d’aujourd’hui d’apprendre qu’il y existe des endroits ou des jeunes filles sont séquestrées? Tu veux quoi? Que j’essaye de m’enfuir pour jouer avec ma vie? Ou bien me servir de ce qu’il m’arrive pour me venger de cette même vie? Le choix est vite fait. C’est à toi de me croire. Pas l’inverse. Moi j’ai confiance.”

Il lève ses sourcils. J’aimerai affirmer qu’il est agréablement surpris par mes propos. Il se peut cependant qu’il n’ait pas avalé un seul mot que je viens de prononcer. Le but était de convaincre. Convaincre Marvin et me convaincre moi-même. Convaincre qu’on est capable de prendre la même route.  

Liviu débarque au sous-sol et il n’est pas seul. Il parle avec un autre homme. Ils passent devant nous, tandis que je continue de défier Marvin du regard. Je n’ai pas à me soucier de quelle fille ce cinquantenaire souhaite les services.

  • “Okay. Suis-moi belle gueule.”

Marvin a enfin lâché son regard de boxeur et a compris que j’étais infaillible, impassible face aux flammes dans lesquelles je vis désormais. On remonte dans le hall d’entrée. Marvin récupère une clé sur une vieille table bancale ainsi qu’un Iphone. 

  • “Aujourd’hui, tu vas enfin voir Festina. Remercie Dieu.”

Il ouvre la porte d’entrée de notre belle résidence, rallume une cigarette, s’étire les bras en direction du ciel et fait craquer son cou. 

  • “Vient!” me dit-il à nouveau. 

Il se dirige sur le côté du bâtiment. Un BM noire mat, est garée près du grillage. C’est vers celle-ci que Marvin se dirige, et non vers le vieux fourgon juste derrière. J’ouvre la porte côté passager. Confiant. Il me tarde de découvrir ce que cette ville a à m’offrir, bien que je ne sache toujours pas le programme d’aujourd’hui. Rien ne sert de le demander à Marvin. Le périple dans lequel je m’engage est sans importance au final. 

Je suis actuellement en train de fondre dans le siège tellement celui-ci est confortable. Marvin allume le contact et appuie sur l’accélérateur. sans même avoir baissé le frein à main. J’entends la foudre s’abattre. J’en frisonne. Marvin rit.

  • “C’est ma zone de confort. Et tu vas vite t’y conformer.”

Son téléphone connecté à l’autoradio, il lance une musique que je ne connais absolument pas. 

“Of Course We Ghetto Flowers” de Lil Uzi Vert.

Le genre de musique qui nous donne le sentiment d’être intouchable. Le genre de musique qui nous prépare mentalement. On a beau être en train de rouler sur un terrain bossu au milieu de nulle part, mon esprit est entré dans une banque, une arme à la main.

Me piège-t-il ? Suis-je le principal coupable de me prendre si vite au jeu? J’imagine les remarques que pourraient me dire les personnes qui m’ont considéré un minimum. Je me bousille. Je gâche un potentiel. Je préfère dire que je l’utilise à MON escient. Que savent-ils en réalité? On interprète tout comme on veut. C’est une auto-destruction selon eux, c’est une prise de conscience selon moi. 

Marvin me tend l’Iphone qu’il a récupéré dans le hall. 

  • “Cadeau. Les numéros dont t’as besoin sont déjà enregistrés”

Je suppose que c’est mon nouvel outil professionnel. Je le mets directement dans ma poche.

Marvin reprend la parole, surpris que je n’y prête pas vraiment attention. 

  • “Le code c’est 111 222 au cas ou.”
  • “Ça signifie quelque chose?”
  • “Ce sont des nombres angéliques.”

Il baisse légèrement la musique, comme si un minimum de silence était nécessaire pour échanger sur ce sujet. Intriguant. 

  • “Tu crois aux anges toi?” je poursuis.
  • “Tu n’y crois pas?” rétorque-t-il. 
  • “J’y ai jamais réfléchi à vrai dire. C’est quoi ta définition d’un ange? Quelqu’un envoyé du ciel qu’on ne peut pas voir de nos propres yeux ? Descendus pour nous protéger?”
  • “Tu peux voir ça comme ça.”
  • “Dans ce cas, je n’y crois pas.”
  • “Tu devrais.” Il insiste.

J’étais bien loin de me douter qu’il accordait autant d’importance à ça.

On vient tout juste de sortir de ce chemin défiguré. Je n’en pouvais plus d’être envoyé dans tout le sens comme un sachet plastique pris dans une tornade. 

Marvin ne change pas de sujet. 

  • “Crois-le ou non, j’essaye d’accroître ma spiritualité de jour en jour. Si tu penses un instant que je suis toujours en vie par le simple fait que je sais comment survivre ici, t’es à côté de la plaque. On me guide. On m’oriente. Des voix me parlent quotidiennement. Je ne me trouverai jamais au mauvais endroit au mauvais moment. J’ai le même corps que toi, et je suis conscient qu’il n’arrête pas les balles. Je prie chaque soir pour qu’on m’accorde une protection. J’ai jamais rien demandé de plus. Je sais gérer le reste.”

Bien. J’espère ne pas l’avoir contrarié quand je lui ai dit que je n’y croyais pas. Je découvre une nouvelle personne. 

Qu’il soit croyant ou non, j’en ai que faire. Peut-être que ça l’abstiendra de me jeter dans la fosse aux lions si jamais il en a l’occasion. J’ai encore des doutes là-dessus. On verra par la suite. Mieux vaut se concentrer sur le présent, et le présent c’est Festina! On y entre enfin.

  • “Bienvenue chez moi!” dit Marvin sourire en coin.

Rien de bien perturbant pour le moment. Des maisons assez pittoresques de chaque côté de la route. Plusieurs personnes stoppent leur pas pour poser leur regard sur la voiture. Sont-ils impressionnés par l’engin ou bien savent-ils qui est le conducteur? Les vitres sont teintées. Mon visage reste inconnu pour ces yeux bien trop suspicieux et ce n’est pas plus mal. Marvin profite du feu rouge pour choisir une nouvelle musique sur son téléphone. “Kodak Black – Tunnel Vision”. J’aime beaucoup l’instrumental. Le choix d’une musique à un moment spécifique peut en dire plus sur une personne qu’analyser son suivi psychologique. 

On attend silencieusement que le feu passe vert. Toujours incapable de me projeter. Une poignée de gens traversent la route. Tous portent des sacs de courses, tous ont une démarche différente. Des hommes, des femmes. Des insultes, des menaces, des grands gestes exécutés par des corps extrêmement fins. Les carrefours d’ici ne sont pas ceux de Wall Street traversés par les white-collar. Le tableau est si fade. Les commerces aux corners sont délaissés, grilles fermées. Il est 14h00 pile. Je suppose qu’on se situe à ce qui ressemble le plus à un centre-ville. Les rues sont loin d’être vides et paradoxalement le paysage est encore plus morose. Que font tous ces gens? Pourquoi certains sont allongés? Pourquoi d’autres courent? Après quoi?

C’est vraiment ici que Marvin fait ses emplettes? J’ai vraiment besoin d’être manoeuvré comme il faut s’il me veut efficace.

Le trajet continue. Et enfin vient le premier arrêt d’aujourd’hui. L’hôpital psychiatrique si je me fie à l’enseigne. D’ailleurs, heureusement que celle-ci est présente car j’aurai parié qu’on se trouvait sur le parking d’une prison. Obligation de questionner mon nouveau leader.

  • “Vraiment ? Qu’est qu’on vient faire là?” 

Rien ne peut me plaire ni me déplaire au point ou j’en suis mais j’aimerai avoir quelques informations. Marvin accède à la galerie de son téléphone et fait défiler les photos sur son écran. Il s’arrête brusquement et balance son Iphone sur mes cuisses. Je le récupère et…comme je m’y attendais…j’ai vu une jeune demoiselle. Une jolie fille brune qui semble tout juste sortir de l’adolescence. La seule photo présente sur son instagram est un selfie réalisée dans sa chambre. Son piercing à l’arcade et son hoodie noir me laissent croire qu’elle est de nature introvertie. 

  • “Qui est-ce?” je questionne encore.
  • “Mary. Une fille spéciale.”
  • “C’est pour ça qu’elle est ici?”
  • “Oh non, peut-être qu’elle y finira mais là c’est son père qu’on va voir. Un mec nommé Curtis.”
  • “Pourquoi?”
  • “C’est une monnaie d’échange. C’est ce que fait son docteur qui nous intéresse.Tu veux l’histoire complète?”
  • “Ça m’aiderait je pense.” 

Marvin éteint le contact.

  • “J’ai besoin de cette fille. À la différence des filles qui travaillent chez nous, elle est de bonne famille. Sa mère à des connaissances sur Chicago. Un appel, un coup de filet et on est tous dans la merde, tu piges? Mais, évidemment, comme toutes les familles d’ici, il y a des failles. C’est sur quoi il faut se baser pour faire en sorte qu’elle tombe chez nous. C’est risqué mais lucratif. Très lucratif. Je le sais.”
  • “La faille c’est son père?”
  • “Plus ou moins.”

Marvin sort de la voiture. Je fais de même. J’ai besoin de connaître toutes les manigances si je dois me joindre à la danse. 

  • “Explique moi plus en détail! Je veux savoir!”

Je le relance. On commence à marcher vers l’entrée.

  • “Son père a quitté sa mère il y a environ 3 ans. Il a préféré consacrer sa vie à l’armée. Mais la vie de Navy Seal c’est pas simple…”
  • “Comment ça?”
  • “On a été vérifier sur place si cet homme arrivait à gérer toute la pression du job.”
  • “Qu’est ce que t’appelles vérifier? 
  • “On est monté sur Denver pour simplement voir s’il ne manquait rien. On a comblé les manques comme il faut. Un homme entouré d’hommes, constamment sous pression, c’est du gâteau pour moi. Quelques filles, des substances, un peu d’alcool et on peut tirer le rideau. T’as beau être large comme une armoire, tu finis ou j’ai envie que tu finisses. La psychiatrie de Festina par exemple. Entre les mains d’un docteur qu’on paye grassement.”
  • “Et du coup maintenant?” 
  • Je sais qu’une fois qu’on aura sa fille, sa mère ne va faire aucune démarche pour nous faire tomber si on lui rend l’amour de sa vie. Il a beau être devenu un zombie qui a du mal à se souvenir de son prénom, elle l’aimera toujours. Un cœur brisé recommence à battre si la personne qu’elle aime retourne à ses côtés. C’est la seule condition. Voilà, retiens simplement ça. On s’assure de tout.”
  • “Comment peux-tu être sûr qu’elle va vendre sa propre fille?” 
  • “Je sais comment fonctionnent les gens dans cette ville. C’est soit tu tues la personne qui t’as brisé mais que tu continues d’aimer, ou bien, pour récupérer celle-là, tu dois en sacrifier une autre. Ce sont les options qui te sont données. Et malheureusement pour cette jeune Mary, les sentiments qu’a sa mère envers elle, ne dépassent pas ceux qu’elle a pour son ex-mari. C’est la vie.”
  • “Comment tu sais qu’elle a plus d’amour pour lui que pour Mary?”
  • “Parle à une personne ivre. Le nom qui sort le plus de sa bouche est celui qui prend le plus de place dans le cœur d’une personne. Même si c’est une pluie d’insultes par moment, c’est lui le grand gagnant du concours de sentiments. J’ai envoyé Liviu à la messe, il y a quelques semaines pour faire la connaissance de cette pauvre dame. Personne ne va refuser de parler pour aider un immigré roumain soi-disant tout juste converti au protestantisme. Y’a juste à lui offrir un verre par la suite, et après avoir vidé 3 bouteilles de vin, les bouches se délient. Elle avait déjà tout dévoilé de son passé et donc vendu sa fille sans en avoir le moindre soupçon…”

C’est de la pure folie. Je suis figé devant la porte automatique que Marvin vient de franchir. Il claque des doigts.

  • “On a du travail. Accélère le pas.”

Encore subjugué par ce que Marvin vient de m’annoncer, je découvre l’intérieur du bâtiment. Il n’est pas aussi délabré que je le pensais. Le blanc écarlate des murs, plafonds et sols font tourner de l’oeil. C’est bien trop vide pour que l’on se sente à l’aise. Marvin s’est accoudé sur le bureau de la secrétaire. Cette dernière au téléphone. n’ose même pas regarder Marvin dans les yeux. Elle raccroche et dit d’un ton presque apeuré:

  • “Docteur Martins vous attend dans son bureau.”
  • “Bien.” s’exclame Marvin avec un grand sourire.

Je marche sur ses pas. D’ailleurs chaque pas quine et résonne tant les couloirs sont immenses. J’imagine que les portes qui se trouvent de chaque côté sont des chambres pour les patients. C’est ce que les numéros placés au-dessus de leurs judas me laissent penser. Les portes entrouvertes claquent au fur et à mesure que l’on avance dans ce climat polaire. 

  • “C’est là.”

Marvin s’arrête, toque et clanche la porte sans que personne ne lui dise d’entrer. 

Le bureau est encore plus crispant que le couloir. La pièce doit bien mesurer 20 mètres carrés. Il n’y a rien à part un bureau sur lequel est posé un ordinateur portable ainsi qu’un calepin auquel est ficelé un stylo. Je n’ai jamais vu un bureau briller de la sorte. C’est comme si on l’avait aspergé d’huile de lin pendant des heures. Ça pique les yeux. Derrière lui, se trouve le fameux Docteur Martins, posé sur son grand siège en cuir. C’est d’ailleurs le seul type de mobilier où l’on peut s’asseoir ici. Marvin et moi sommes condamnés à rester debout. 

Le Docteur Martins se lève. Il ne doit pas dépasser 40 ans, ni 1 mètre 70. Ses cheveux longs, noirs et gras, sa barbe mal rasée, ses lunettes rondes qui amplifient son regard hypnotique donnent l’impression qu’il est l’un des patients de cet hôpital. Il vient pour nous saluer et sa poigne est paradoxalement forte. À l’aide d’un petit saut, il s’assoit sur son luxueux bureau et attend que l’on prenne la parole. Marvin se lance et met fin à cet accueil pour le moins atypique.

  • “Bon, je vais commencer. Dis moi où on est? Comment est-il actuellement?”
  • “Quelle est la personne avec toi Marvin?” Il me pointe du doigt.

Marvin lui me tape dans le dos.

  • “C’est Noa. Une personne de confiance. Tu sais que je n’ai pas beaucoup d’équipier. Si tu rencontres l’un d’entre eux, tu peux être sûr qu’il ne dira rien de rien.”

Docteur Martins retourne dans son fauteuil et commence à pianoter sur son clavier.

  • “Tu lui as déjà tout dit, hein? Tu ne peux pas t’empêcher de te livrer, n’est-ce pas? Lui as-tu aussi dit que tu fais tout ça pour conquérir une fille? Lui as-tu parlé de tes insécurités?”

Il s’arrête d’écrire et referme ses mains l’une dans l’autre. J’en ai que faire de savoir qui est vraiment Marvin. J’en ai que faire de son passé ou de ce qu’il cherche à faire. On se laisse pousser une carapace sur notre dos au fil du temps. Ce qui se cache en dessous est personnel. Il vient juste de dire que j’étais un équipier de confiance qui puis-est. Cependant, c’est la première fois que le vois aussi inconfiant. Il se mord les lèvres, se tire le coin de l’œil, pour finir par répondre d’un ton très posé.

  • “Écoute, on n’est pas ici pour parler de moi. Même pas du tout. Je gère mes problèmes, et ça sans avoir recours à l’écoute d’un professionnel de santé. Par contre, j’aimerai que celui que je paye se bouge le cul, car il sait qu’il n’est pas hors de danger non plus. C’est mieux si celui-ci veuille bien me dire ce qu’il en est du patient que je lui ai ramené.”

Docteur Matins se lève, sort de la pièce et va ouvrir la porte juste en face. Je suis attentif. J’observe sagement, bras croisés, tout comme mon acolyte. Il ressort au bout d’une trentaine de secondes accompagné d’un patient qu’il tient par la main. Il le présente à nous.

  • “Voilà notre grand et fort Curtis!. Il est là, zoqué comme pas possible. Tu peux me croire. Cet homme ne sait pas qui il est, ne sait pas où il est, et ne peut certainement pas se remémorer un seul élément de son passé. Joli travail, hein?”

C’est donc lui Curtis. Un homme du même gabarit que Liviu. Des bras comme des troncs d’arbres. L’un est tatoué du Christ, tandis que l’autre du drapeau de notre pays. Une barbe rousse et un crâne rasé. Un réel charisme, amoindri par l’absence de traits expressifs…

  • “Il va bel et bien rester comme ça, hein?” questionne Marvin.
  • “Crois moi Marvin! Ta montagne de muscles qui obéissait au doigt et à l’œil n’est plus à l’armée. C’est devenu un pion. Tu voulais gagner ta partie d’échec, non? Alors fais moi confiance. C’était assez simple en réalité. T’avais bien avancé le travail. T’as un réel potentiel en chimie si c’est toi qui a confectionné ce qu’il a pris avant qu’il arrive ici. Parle-lui, vas-y.” 

C’est répugnant ce qu’il se passe. J’ai conscience à quel point tout ça est abject et malsain. Ils ont vidé un homme de toutes ses compétences intellectuelles et physiques pour de l’argent, une fille, une réputation. Quoi d’autre? Jamais j’oserai leur dire. Et à quoi bon? Ils le savent et en jouent. Marvin fait le tour du patient, le contemple de haut en bas. Il essaye enfin de communiquer avec.

  • ‘T’as des enfants et une femme Curtis, n’est-ce pas?”

L’homme sourit.

  • “Je dors dans la chambre numéro 44.”

Marvin hoche la tête.

  • “Parfait. Liviu viendra le récupérer vendredi. Il se présentera comme son petit frère, okay? Il te donnera la moitié restante. Allez on doit y aller. Vient Noa, faut qu’on évite de me voir ici.” 

Il me tire la manche et claque la porte. On sort de cet hôpital comme deux cambrioleurs.

  • “Il faut récupérer Trae bordel! J’avais presque oublié cet enfoiré! Il doit nous ramener une jeune. Sa cousine. Il a intérêt à avoir réussi.” dit Marvin tout agité.

Il démarre la voiture et appelle directement Trae grâce à l’écran de bord.

  • “T’en es où?” 
  • “La gamine n’était pas là! Je jette le vélo dans le hall de Meredith Avenue. Récupère-moi là.”
  • “Tu t’fous de moi j’espère. Ça fait plus d’une semaine que ça traîne. T’as vite fait d’en trouver une! Elle ou pas je m’en tape! Pourquoi j’te paye? Dis moi!” 

Marvin raccroche en colère.

  • “Fais chier bordel!” 

C’est sûrement à mon tour de parler. La situation est parfaite pour moi. Son protégé n’assure pas. C’est une opportunité pour moi. Quand un joueur n’est pas à la hauteur, on le sort du 5.

  • “Il n’a peut-être pas le niveau.” je tente une approche.
  • “Qu’est ce que t’en sais?”
  • “Tu verras. Je ne le connais pas, mais moi et lui ça n’a rien à voir. Laisse moi sur le terrain.”
  • “T’essayes de me faire comprendre que ça peut être toi le plus prolifique, c’est ça?”
  • “Je veux juste te le démontrer.”

Il sourit pendant qu’il roule à pleine vitesse. Il grille les feux, klaxonne tout le monde et s’arrête devant un bâtiment pourri pas si loin du centre-ville. Un vieil immeuble duquel Trae sort en bombe. Il monte à l’arrière en plongeant sur le siège.

  • “On est suivi.” dis Trae, essoufflé.

Marvin se retourne furieux.

  • “C’est quoi ça encore?!”
  • “Ma mère. La voiture …… . Ne guette même pas, démarre.” répond Trae, haletant.

“Pas question que je change mes plans. Elle veut nous suivre? C’est cool. Maintenant Trae, ton seul droit c’est de fermer ta gueule. T’as compris? Combien de temps encore tu vas monter dans cette voiture sans rien apporter à part des putains d’excuses? N’essaye même pas cette fois-ci.”

Trae qui s’était préparé à donner une explication s’est rabattu au fond du siège tête baissée.

Marvin est de nouveau sur la route.

  • “T’as réussi à venir les mains vides et en plus à nous faire pister. Pourquoi ta mère nous suit? T’as pété les plombs? Une mère de famille, sérieusement? Tu crois que je vais faire le médiateur ou quoi?”

J’en avais presque oublié à quel point Marvin pouvait être effrayant lorsqu’il haussait le ton. Je n’ose rien dire mais pourtant j’ai vraiment envie de lui donner raison. 

Après tout, je ne connais pas Trae, ni sa méthode de travail mais j’ai envie de penser que l’un comme l’autre sont catastrophiques. 

Marvin ne cesse de guetter son rétroviseur. Je fais de même. Notre suiveuse ne perd pas notre trace. À peine sorti de la ville, on décale dans ce chemin de terre de l’enfer. C’est reparti pour les secousses. Trae, tout mollasson, subit chacune d’entre elles. Je n’arrive plus à distinguer, la voiture noire derrière nous.

Après avoir passé le petit tunnel, nous nous garons juste devant l’entrée du domicile. 3 colocataires fatigués de leur journée de travail. 

  • “Rentrez! Je vais vous rejoindre dans 2 minutes.” nous dit Marvin en chuchotant.
  • “Tu vas faire quoi?!” Trae s’agrippe brusquement aux deux sièges avant. Il n’a pas l’air serein.
  • “Si tu veux savoir si je vais faire du mal à ta mère, la réponse est non. Mais vu l’ampleur de la merde dans laquelle tu nous a mis, et ton incapacité à faire avancer les choses, j’ai pas d’autre choix que me bouger le cul pour régler ça. Moi et moi seul ce coup-ci. On est jamais mieux servi que par soi-même et les filles ne sont jamais mieux servies que par leur proches. Attendez-moi dans le hall.” 

Il sort de la voiture et se dirige vers les quelques arbres situés en face de notre bel immeuble. Il compte suspendre la mère de Trae j’imagine. Ce ne sont pas mes histoires…pour l’instant. 

Moi et Trae allons dans le hall. Je n’ai pas grand chose à lui dire. Je pensais que c’était un équipier vaillant. En fin de compte, il s’avère être inutile et faible. J’exagère peut-être. Il se peut qu’il ai pu rendre de beaux services. Dans tous les cas, je dois prouver que je suis bien plus fiable que lui. Il est là, dos au mur, attendant sagement son boss. Il ne me parle pas, ne me regarde pas. Il se doute que je suis un adversaire et non un collègue. Je comprends son angoisse mais hors de question que je compatisse ne serait-ce qu’une seconde. Les minutes défilent et je commence à apercevoir des gouttes de sueur qui coulent sur son front. Il est bien plus familier que moi avec le degré de folie dont Marvin peut faire preuve. La porte s’ouvre. Marvin est de retour. Trae qui était avachi contre le mur, se redresse d’un coup. Sa voix est tremblante.

  • “Désolé Marvin, j’ai merdé à mort, je..”

Marvin l’interrompt en simplement levant son index, et observe Liviu qui descend des escaliers.

  • “Ah Liviu! J’ai pas eu le temps de m’occuper d’Alec, ce putain de junkie. On fera ça demain. Y’a plus important à gérer tout de suite. Approche toi.”

Il baisse enfin son doigt et se met au centre du hall. Au milieu de nous 3. 

  • “Bien! Tout le monde est là.”

Il se tourne vers Trae.

  • “Donne-moi ton arme Trae.”
  • “Pourquoi?”

Il cherche de l’aide. Je peux voir ça à travers son regard qui fuit celui de Marvin situé en face de lui. Ses yeux s’en vont furtivement Liviu ou moi-même. Il n’aura rien. 

Marvin tape du pied.

  • “TON ARME J’AI DIS!”

Trae sort son glock d’une main encore plus tremblante que sa voix. Si peu ferme que l’arme tombe au sol. Marvin la ramasse, la contemple. 

  • “Smith&Wesson, Bodyguard 2.0 TS. Tu te rappelles du jour où je te l’ai offerte? Du jour où j’ai pensé que tu pouvais être une source de richesse. Jeune, ambitieux, capable de performer. Aujourd’hui…à quoi tu me sers en réalité? Dis moi. À quoi?”

Les larmes commencent à couler sur le visage de Trae. J’étais persuadé que si j’allais voir des yeux humides ici, ça aurait été forcément causé par la prise d’héroïne. J’avais oublié que la peur était un autre facteur. 

  • “Qu’est ce que ma mère t’as dit?” demande Trae, à 2 doigts de bégayer. 

Sa voix n’est plus seulement hésitante, elle est désormais cassée. 

Marvin se rapproche de lui. 

  • “Ta mère, à qui j’ai parlé pendant plus de 5 minutes est bien plus vive que toi. Tu peux la remercier d’ailleurs. C’est la première depuis longtemps que tu vas pouvoir être lucratif.”
  • “De quoi tu parles?”

Marvin …sans même viser, sans même regarder, continuant à tripoter l’arme, envoie une balle entre les 2 yeux de Trae qui s’écroule comme un domino au contact d’un autre. 

Le bruit du tir résonne dans le hall. Quelques cris de demoiselles pour relever l’ambiance. C’est la première fois, pas la dernière à mon avis, que j’assiste à une telle scène. J’en suffoque. Le crâne de Trae se fracasse au sol. J’ai des maux de ventre. Un homicide. Une nouveauté. Je me tords de douleur comme si j’étais la personne touchée. Je fais quelques pas sans raison, et colle mes mains à la porte du sous-sol pour ne pas flancher encore plus. J’arrive à voir du coin de l’œil les pieds de Marvin qui s’approchent du corps inanimé de son ancien soldat. Il plie ses genoux pour s’adresser à lui. 

  • “Tué par l’arme qui t’as été attribuée. Il a fallu en arriver là pour que tu comprennes. Obstiné à penser tenir les reines, tirer les ficelles. C’était toi la putain de marionette. Mais t’as pas honte de penser que ta vie était acquise ici? Des produits! C’est tout ce qu’on est! Et quand celui-ci est périmé, on s’en débarrasse, et on se tourne vers une meilleure affaire. À qui peux-tu vraiment en vouloir? À ta mère? Elle t’avait prévenu de ne pas t’aventurer là-dedans. À moi? Je t’ai toujours dit que la seule chose qui comptait c’était de faire tourner la boutique. Qui tient à toi? T’es un fait divers de plus. Félicitations. Les balles que t’as tiré, ne s’arrêtent jamais. Elles trouvent juste le temps de ricocher pour revenir dans ton propre corps. Savoir éviter le retour de flamme, c’est pas donné à tout le monde.” 

Je suis à 2 doigts de vomir après avoir vu et entendu tout ça. Hors de question que je le fasse devant Marvin. Il vient juste d’ordonner à Liviu de déposer le cadavre au beau milieu de Meredith Avenue. J’ouvre la porte du sous-sol pour aller me cacher un instant et récupérer mes sens. Le nombre de toiles d’araignées qui s’accrochent à mon visage est anecdotique. Tant bien même j’essaierai de les éviter, ce serait mission impossible avec une vision si trouble. Me cacher de la violence si vite apparue, voilà le but. Comme si j’étais au bon endroit entre tous ces boxs…

Je m’agenouille. Ma main posée sur le sol couvre le “B” du prénom Britney. J’arrive encore à déchiffrer. Mon cerveau n’est pas complètement détruit. Une main vient me caresser les cheveux. Une autre me tend une bouteille d’eau. Peu importe qui est l’auteur de ce geste, béni soit-il. Une voix féminine vient me murmurer à l’oreille.

  • “C’est trop tard pour lui, pour toi, pour nous. Autant le vivre à fond.” 

Elle embrasse ma joue et disparaît. Je ne sais pas ce qu’elle a voulu me dire. Loin de moi l’envie de chercher une signification. Non. Je m’allonge. L’ultrason causé par le coup de feu semble doucement s’en aller de mon crâne. Ma vue devient de plus en plus cohérente. J’arrive à nouveau à contrôler ma respiration un minimum. Je verse la fin de ma bouteille d’eau sur mon front comme pour me faire croire que je suis lavé de mes pêchers. Je ne suis pas coupable mais j’en sais trop. Se repentir ici…quelle blague.

Et la vie reprend son cours.

Je vois Liviu faire des aller-retours. Guider des hommes dans les “chambres”. Il enjambe mon corps tranquillement à chaque passage. Je ne me bouche plus les oreilles. Après ce qu’il vient de se passer, n’importe quel cri de détresse devient nul pour moi. Qu’est ce que j’attends ici? Le temps passe. Le temps passe. Le temps passe. Le temps passe.

Des va-et-vient, des hurlements, des transactions. 

Et ça pendant des heures. Pendant ma réanimation. Pendant mon temps de repos, qui je sais vient de prendre fin, quand, une fois ma tête levée, je vois Marvin et Liviu se tenir devant moi. Ils ont l’air de 2 coachs de boxe insatisfaits, observant leur poulain tout juste sonné d’un K.O.

  • “On va faire un tour en ville. Lève-toi.”

Je remonte sur mes cannes, faible, mais en vie. Je me dis que c’était un moment clé de ma formation . Positiver les pires choses pour survivre.

Vaut mieux me dire que j’en sors grandi, que traumatisé. J’ai honte de penser ainsi. Cette honte ne durera qu’un temps.

Tête baissée, je suis mes nouveaux compagnons. C’est sûrement à quoi s’apparente les amitiés par ici. Ne pas être le 1er à se faire fumer.

Je m’installe à l’arrière de la voiture. On reprend, évidemment, la même route que l’on a prise plus tôt dans la journée. Festina est encore plus funèbre le crépuscule passé. Marvin s’arrête en plein milieu de la route. 

  • “Ici.”

Liviu sort, fait le tour de la voiture et ouvre le coffre. Je sais que le corps de Trae y est. L’odeur abominable de macchabé me répugne depuis le départ. Vidé de son sang dans un sac poubelle et déposé au beau milieu d’un passage piéton. Quelques passants bien trop stones sont de sortie pour essayer de comprendre ce qu’il se passe. Là est l’avantage d’opérer dans une ville zombifiée. 

Voilà la fin de Trae, …ans. Un foulard blanc a été déposé sur son visage. La signature d’un gang d’ici. Masquer un meutre en masquant un visage. 

Liviu remonte, on redémarre. C’était pas plus long que de déposer un courrier. 

  • “T’as l’adresse?” Marvin demande calmement à Liviu qui lui répond aussitôt.
  • “2ème à droite, première à gauche, Sesame Street, numéro 456.”

Le ride continue. J’entends des bouteilles se briser, des injures fuser, mais personne n’est dans mon champ de vision. 

À quoi jouent ces gens? À quoi ressemblent leurs vies?

  • “C’est là!”

Liviu pointe du doigt une maison de plain-pied. 

On se gare devant. 

  • “Reste là pour l’instant Noa.” Marvin m’ordonne.

Les 2 sortent de la voiture de manière identique. Prêt à en découdre. Je ne sais pas qui vit ici. Je m’attends à un moment bruyant, pourquoi pas sanglant…

Marvin retourne sur ses pas. Pourquoi donc? Ce n’est pas son genre de se dégonfler. Liviu continue et avec une facilité déconcertante, ouvre la porte d’un chassé du pied droit. Marvin s’approche de la portière et me fait signe de baisser la fenêtre. J’exécute. Il me balance une arme sur la banquette arrière…

Je reconnais ce Smith&Wesson. C’est l’arme avec laquelle il a tué Trae. Elle appartenait à ce dernier.

  • “C’est à toi maintenant. Menace mais ne tire pas. Fais-en bon usage. En faire bon usage, c’est faire en sorte qu’elle reste en ta possession.” 

Armé mais dépendant. Un jeu dangereux dans lequel il faut mieux posséder la manette. j’ai juste l’impression que Marvin appuie sur les touches aléatoirement. C’est inquiétant. Mais une chose est sûre. Je ne finirai pas comme Trae.  

Même arme, même destin?

C’est faux. Je refuse de me prendre une balle dans un coupe-gorge du Midwest et de mourir dans l’anonymat le plus total. 

Ma brève réflexion a laissé le temps à Liviu d’opérer.

Il ressort de cette trap house avec une femme qu’il trimbale comme une hôte. Il l’étouffe à moitié avec ses bras de videur. Sa spécialité dirait-on. Il a utilisé cette même méthode pour emmener Alec, le mauvais payeur de la matinée à l’étage. 

Maintenant que j’y pense, il y a de grandes chances que ce soit sa compagne. On lui avait promis que l’on rendait visite à sa famille. Bien. C’est chose faite. Liviu dépose cette pauvre junkie à mes côtés. Celle-ci vient juste de s’arrêter de beugler après l’énorme claque que Liviu vient de lui adresser. Ses 40kg ont vibré de long en large. 

Dois-je braquer mon arme sur elle pour éviter toute escalade? Je ne ressens pas ce besoin. Elle ne cesse de renifler comme l’on fait après un chagrin. J’ose la regarder droit dans les yeux. 

On pourrait véritablement se noyer dans ses yeux océans. Ils ombrent toutes les cicatrices sur son visage. Je n’avais jamais rencontré une expression faciale si dramatique. J’aimerai voir si son sourire est tout aussi démonstratif. Dieu seul sait combien de temps il faudra attendre. Ce choc visuel s’arrête au moment même ou Marvin remonte dans la voiture. Je tressaillis et m’éloigne des profondeurs dans lesquelles j’étais en train de m’égarer. C’était étrange. Bien trop étrange. Les drogués ont le pouvoir de droguer autrui sans rien faire.

 Bref.

Je souffle, caresse ma nouvelle arme. Je n’oublie pas mon rôle. 

Marvin redémarre.

  • “Noa, je te présente Flora, la petite amie d’Alec. Elle ne va pas dire un seul mot à part pour répondre à mes questions. N’est-ce pas?”

Il la fixe à travers le rétroviseur intérieur.

Marvin commence son interrogatoire.

  • “Tu n’as toujours pas nos sous hein?”
  • “Non”
  • “T’es au courant de ce que doit ton mec?”
  • “Non plus.”
  • “Il fait comment pour rembourser ses dettes?”
  • “J’en sais rien. Sa gosse s’en charge.”
  • “C’est qui sa gosse? Elle a quel âge?”
  • “Elle s’appelle Anna. Je sais pas trop, je dirai 15.”

Marvin freine sec. Tout le monde bascule en avant, y compris Liviu.

  • “Anna?!” il reprend d’une voix troublée. 
  • “Oui c’est son nom.”

Il semble ébranlé par l’information. La connaît-il? C’est presque comme si Flora venait de mentionner le nom de l’une des ex de Marvin.. C’est mauvais signe d’avoir un nom qui parle. Mon père m’a toujours répété que rien ne vaut une vie dans l’anonymat. 

  • “Je l’avais pas vu ça venir celle-là. Ça va être drôle.” Marvin sourit bêtement.

Drôle? Aucune idée. Ce dont je suis certain, c’est qu’Il repart avec de nouvelles équations à résoudre plein la tête.

On roule dans la ville dans le plus grand des calme comme si l’on rentrait d’un repas de famille qui a mal tourné. Quatre personnes vivantes qui ne se questionnent même pas sur la vie qu’ils mènent. Aucune réelle relation entre nous. Ce qui nous lie est seulement la proximité et la misère. 

Flora sait que c’est le calme avant la tempête. À quoi s’imagine-t-on lorsque l’on fréquente de trop prêt une personne endettée. Les gens ont tendance à sous-estimer les externalités quand ils sont plongés dans l’euphorie. Les frémissements de Flora se font de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l’on se rapproche du QG. On y est enfin. Il m’avait presque manqué tant je ne suis pas à mon aise dans cette ville morbide. 

  • “Noa!” Marvin m’interpelle à peine sorti de la voiture.  
  • “Oui?”
  • “Tu peux directement aller dormir. La journée de demain est chargée. On s’occupe du reste.”

Flora a compris que c’est elle le “reste”. Elle s’effondre au sol et recommence à pousser des cris. Liviu la relève par le col de sa chemise trop large, tel un policier le ferait avec un criminel de pacotille.

Je n’ai rien à dire. Je suis épuisé. Je n’ai pas vraiment d’assister à une nouvelle représentation de la violence des bas fonds de l’Amérique une fois de plus. J’ai eu ma dose du jour. Attendons demain. Je n’aurai jamais pu penser que retrouver un matelas au sol serait le graal de mes journées Je m’allonge dessus, Aucune douceur, ni mollesse mais on s’y sent comme sur un nuage quand on s’est mêlé à la crasse toute la journée. Je me recroqueville sur moi même en espérant que le marchand de sable ne traîne pas. J’entends Flora être forcée à monter les marches. Ils passent devant ma porte.

  • “C’est une simple visite de courtoisie. Tu retournes chez toi ce soir. On veut juste montrer à ton junkie préféré qu’il vaut mieux être bon payeur. Tu comprends? On laisse plus rien passer. Allez! Plus que 2 étages avant les retrouvailles.”

Liviu et son accent avec un ton presque mielleux…

Dieu merci, un étage sépare ma chambre et la scène qui va prendre place. J’ai l’espoir de ne rien entendre. Si Liviu a dit qu’elle passerait la nuit chez elle, c’est qu’il compte la garder en vie. Gardons ça en tête pour essayer de s’endormir sur une note positive. 

Je ne me rappelle pas avoir attendu un doux baiser d’un de mes parents pour pouvoir rêver la nuit. Je ne vais pas attendre qu’un coup de feu résonne pour cauchemarder…

Le boucan d’en haut ne me réveillera que quelques secondes. 

Jeudi 12 Avril

  • “Debout!” 

Quoi que de plus convivial qu’un ordre de Marvin pour commencer sa journée?

  • “J’ai déjà sorti ta tenue du jour. Ne traîne pas.”

Il repart. Je me demande s’il a dormi. Je me demande même s’il ressent la fatigue. Son train de vie ne dessert que la gare de Festina et c’est déjà bien assez pour être drainé de toute son énergie. Visiblement pas pour lui.

Mon nouvel Iphone à l’écran brisé affiche 9:00. Les affaires démarrent donc de bon matin en pleine semaine. 

La criminalité nourrit ceux qui se lèvent tôt. 

Je me déshabille, jette mes vêtements portés la veilles dans une vieille corbeille. Marvin a décidé qu’aujourd’hui je dois être sur mon 31 au vu du outfit qu’il m’a choisi. Pantalon de costume et trench. Tout deux de couleur beige. Boots brunes à mes pieds. Je reprends mon arme que j’avais délicatement déposée sous mon oreiller.

Un petit tour devant le miroir poussiéreux et taché pour s’assurer que je suis impeccable. C’est la première fois depuis longtemps que j’ose m’admirer. Les filles de mon ancien lycée apprécieraient ma prestance. C’est un nouveau monde.  Pas le temps de penser à ces garces. Il y a un paquet d’autres filles bien sur qui je dois veiller désormais.

Je descends dans le hall. Confiant. Prêt.

J’évite les traces de sang que je pense être celui de Flora. Elle a dû être battue et traînée ensuite. C’est que me laissent penser les longues traces d’hémoglobine qui filent jusqu’à l’entrée.

Marvin est accoudé au bureau, téléphone en main. 

  • “C’est elle! Enfin!” 

Pourquoi s’exclame-t-il ainsi? De qui parle t-il? Ça m’intéresse. Les filles de Festina sont mes nouveaux shoots d’adrénaline. 

  • “Viens voir ça.” 

Il m’appelle de la main.

  • “Regarde. La fameuse Anna. Celle pour qui tu t’es levé et apprêté aujourd’hui.”

Il fait défiler son profil sous mes yeux. Rien d’autre qu’une adolescente pleine de vie. La quasi-totalité des ses photos ont l’air d’avoir été prises à l’église. Elle affiche un grand sourire sur chacune d’entre elles. Les légendes inscrites sont toutes des versets bibliques. C’est la première fille d’ici que je pourrai qualifier de “fiable”. Aussi, je ne connais rien de sa vie. Sa carrure miniature et sa foi sont peut-être un trompe l’œil. 

  • “Elle est pieuse dirait-on.” 

Je ne veux pas dissuader Marvin de quoi que ce soit en disant ça. Je me rappelle que le prénom d’Anna a été mentionné hier soir par Flora. Anna serait donc la fille d’Alec. Le drogué du dernier étage…

Sacré contraste.

Marvin range son téléphone et souffle.

  • “En effet, elle est pieuse. C’est pour ça que ce matin c’est rendez-vous à l’église pour toi.” 
  • “Kidnapper dans une église?”
  • “Qui t’as parlé de kidnapping? Tu me prends pour qui sérieux? Respecte moi. Moi et mon fonctionnement. Aucun risque insensé. Jamais.” 
  • “C’est quoi le plan alors?”
  • “Anna n’est pas seulement la fille d’Alec. Suis bien ce que je vais te dire, ok? Anna est ce que la mère de Trae, cette très chère Madame Powell, a décidé de troquer contre sa nièce. Cette fameuse nièce nommée Nikkie, que Trae n’a pas réussi à nous ramener. Voilà à quoi a mené mon petit entretien l’autre jour avec sa mère avant d’en finir avec lui. Tout rentre dans l’ordre dirait-on. On laisse Nikkie en paix, et on s’oriente vers Anna. Comment la mère de Trae connaît-elle Anna? Et bien, cette merveilleuse petite Anna est sa femme de ménage. Elle s’y rend à 14:00, après la messe du matin. Une messe à laquelle tu vas te rendre. Une messe à laquelle tu vas la rencontrer et lui apporter énormément d’attention. Tout le monde a des carences affectives ici. C’est suffisant pour faire en sorte qu’elle accepte de te voir demain. Car demain, écoute-moi bien, tu vas l’accompagner à un rendez-vous que je vais moi-même lui fixer. Si t’es avec, elle se sentira protégée. Je n’oublie pas qu’elle nous doit les sous de son père. De cette manière on récupère des sous et…elle. En toute sécurité, grâce à toi. Je vais mettre ça en place comme il faut. Tout est clair pour toi?”

C’est beaucoup d’informations. Mais tout est clair. Maléfique, comme je m’y attendais.

  • “Bien reçu. Je vais jouer la carte de l’homme pieux qui veut son bien. C’est dans mes cordes.”
  • “Parfait. Allons-y.”

Il ne me pose pas plus de questions. Il doit vraiment penser que je suis à la hauteur. Pourquoi me pense-t-il à ce point doué? Il va vraiment tomber de haut si j’échoue. 

De nouveau dans la voiture. 

  • “Une fois le prêche terminé, tout le monde se fait confiance. Tout le monde est détendu. Personne ne s’attend à croiser quelqu’un rempli de vices à la sortie. C’est du pain béni pour nous.”

C’est horrible de penser ainsi…mais c’est véridique. Marvin a le don d’être mauvais et réaliste à la fois. C’est la première fois que je rencontre une personne à ce point immorale avec une réflexion aussi calculée.

Je remarque la banquette arrière rouge vif. Je regarde calmement Marvin. Flora a dû prendre cher hier soir…très cher. Il n’a pas l’air d’être dérangé par le décor.

  • “En effet, Liviu devra nettoyer son bordel.” me murmure-t-il.

Une marche arrière et un nouveau trajet vers l’enfer. Une nouvelle scène qui tourne dans les abysses, mais cette fois-ci j’en suis un acteur. Je ne me contente pas seulement d’accompagner. J’en attrape un léger sourire. Ça faisait longtemps…

Enfin j’agis. Enfin je me rends utile. Un peu plus dans la peau du chasseur à chaque mètre effectué. 

Une fois encore, Marvin arrive à me préparer mentalement avec sa playlist. Je commence à apprécier mais aussi à comprendre ses goûts musicaux. 

“On McAffe” JID x Baby Kia.

J’ai tout à coup envie d’échanger mon âme contre la luxure. Je n’ai pas encore pu parler d’argent avec Marvin. C’est trop tôt à mon humble avis. Il me paiera pour mes services, j’en suis certain. Après tout la remise d’une arme et tel un contrat signé. 

Je distingue enfin le toit de l’église qui s’élève vers le ciel, surpassant toutes les habitations. On y est presque. C’est bientôt mon heure. 

Les regards de junkies qui jalousent notre belle BM me poussent encore plus à tromper mon prochain. La toxicité bat son plein malgré la destination finale.

On y est. Marvin vient de couper le contact devant cette église construite uniquement de briques rouges.

  • “Ne me déçois pas Noa. Attends que les gens sortent. Fais en sorte qu’elle te remarque et t’écoute. Dis de jolis mots au prêtre. Lie toi d’affinité avec le milieu. Tu ne peux pas te rater. Allez, à ton tour. Regarde bien ton téléphone. Vas-y, sors.”

Il m’ouvre carrément la portière depuis l’intérieur. 

Je regarde Marvin s’en aller. Je suis seul devant l’unique lieu sacré de la ville. Je suis officiellement en poste. Une homme de parole, que l’on estime capable de missionner sans personne autour. Voilà qui je suis. Je patiente tranquillement devant l’église. L’arme est bien cachée dans mon dos, mes poings sont fermés. La grande porte s’ouvre enfin. Je me faufile sur le côté. Soyons discrets pour le moment. J’analyse chaque fidèle qui sort. J’attends de tomber sur le profil qui correspond, sur l’adolescente bientôt piégée.

Bien plus d’anciens que de jeunes ici présent. Bruyants, expressifs, des groupes se forment. Difficile de repérer sa proie.

Je m’avance légèrement, histoire d’optimiser les chances de la distinguer dans la foule.

… Je crois l’avoir enfin dans mon champ de vision. Un corps frêle aux cheveux longs, entouré par une flopée de personnes. C’est sûrement elle. Je la vois essayer de se frayer un chemin pour éviter d’être compressée. Je ne perds pas ses pieds du regard. Sa tête dépasse enfin. Sortie d’affaire, je reconnais son visage angélique, souriant qui respire la bienveillance. 

Bien. Elle est présente. C’est déjà un bon point. 

Maintenant, suivons le plan de Marvin et essayons d’aller parler au pasteur. Celui-ci vient de sortir. Espérons juste qu’elle ne fiche pas le camp entre-temps. 

Le pasteur se retrouve noyé dans un bain de foule. Que lui veulent tous ces gens? Ils braillent sur lui simultanément. Laissons les s’épuiser. 

Anna attend son tour, sourire aux lèvres, chapelet entre les mains. Cette fille semble être aux antipodes de ce que m’a fait découvrir Festina. Mais ce n’est pas le moment de fléchir. Dur de ne pas éprouver une tendresse à la vue de son look de 1ère de la classe. Elle a l’allure de progéniture de 2 fiers patriotes américains. C’est loin d’être la vérité si j’en crois la vie de son père.

La horde diminue. Je me lance, et Anna suit tout bonnement mes pas.

C’est bientôt à mon tour de parler au pasteur. Il est pour l’instant pris au piège avec une mère de famille, poussette en main qui réclame de l’argent pour pouvoir nourrir tous ses enfants. Elle repart aigrie, presque furieuse. Les temps sont durs aux 4 coins de la ville à priori.

A moi de jouer. 

Rentrons en pure improvisation. Anna m’entend. 

  • “ Mon père. Merci pour votre sermon. C’est un vrai rafraîchissement pour l’esprit d’entendre à quel point c’est bénéfique d’excuser son prochain.”
  •  “C’est agréable d’entendre cela. C’est la première que je vois dans notre église, je me trompe ?”
  •  “En effet. Mon nom est Noa. Je suis nouveau ici. Pour être honnête, j’ai entendu un paquet de choses négatives sur cette ville. Pour cette raison je me méfie automatiquement quand on vient m’aborder. Ma question peut paraître étrange mais je me dois de la poser. Comment être sûr de rencontrer quelqu’un avec des intentions pures à Festina ? Je parle d’une personne qui veut réellement mon bien et qui m’aidera à me rapprocher de Dieu.”
  •  “SI vous cherchez vous-même à faire bien le bien, alors cela va automatiquement se répercuter auprès de ceux qui sont proches de vous quotidiennement. Vous savez, ici on remarque vite que la communauté a vécu des drames de toute sorte mais croyez moi, les coeurs sont bons.”
  • “Je vois. Je devrais me forcer. Je lis la bible tous les jours et me plie aux ordres du Seigneur. Vous savez, j’essaye de faire en sorte que mon comportement se rapproche au maximum de celui du Christ. Et si cela se reflète dans mon relationnel à Festina, j’en serai l’homme le plus ravi sur terre. Merci mon père pour votre réponse.” 
  • “Béni soit le chemin que vous empruntez” 
  • “Il va être bien long…mais merci pour votre bénédiction. Elle ne peut m’être que bénéfique dans les jours qui viennent.” 

Je regarde Anna émerveillée par tout le baratin que je viens de sortir. Elle s’approche de moi pour venir me parler.

  • “Bienvenue à Festina. Désolé ce n’est pas dans mon habitude de laisser traîner mes oreilles. J’ai beaucoup apprécié ce que tu viens de dire. C’est plaisant d’entendre ce genre de dialogues.”
  • “Réellement ? C’est juste que parfois, certaines choses sont dures à réaliser seul. On a besoin d’aides extérieures, et ça plus que l’on ne le pense.” 
  • “Oui ça m’a fait du bien d’entendre ça. C’est une noble quête de vouloir s’entourer de personnes qui vous aident à trouver la paix intérieure.” 

Je lui tend la main. 

  • “Et tu es ?” 
  •  “Mes excuses. Mon nom est Anna. Je suis née ici. Cette ville n’a plus de secrets pour moi…en réalité c’est faux d’affirmer ça. Disons que je sais que cette ville cache un nombre de secrets qu’il faut éviter de déceler. Mais au fond ce n’est pas si mal de vivre ici. On entend et constate beaucoup de choses. Il faut juste être prudent. C’est possible d’être heureux à Festina, j’en suis convaincue et j’en suis aussi la preuve.” 
  •  “Bien, je te crois. Qui vivra verra après tout. Quel âge as-tu Anna?” 
  •  “Je viens d’avoir 16 ans il y a tout pile un mois et toi ?” 
  •  “J’ai 20 ans pour ma part. Que dirais-tu qu’on prenne un peu le temps de se connaître. Si tu as le temps bien sûr. Je suis conscient qu’une jeune fille de 16 ans a sûrement pas mal de choses à faire en pleine semaine. Mais si tu le souhaites, je serai enchanté de t’inviter à manger. Qu’en dis-tu?” 
  • “Avec grand plaisir mais seulement si c’est moi qui t’invite. Et je suis capable d’insister très lourdement. En général, après la messe je vais déjeuner à la petite Italie. C’est à 10 minutes à pied. Tu verras qu’on peut bien manger et en bonne compagnie dans notre petite ville.” 
  •  “Je te suis dans ce cas. Difficile de dire non à quelqu’un qui parle si passionnément.” 

On commence à marcher. Mon téléphone ne fait que vibrer. Je suis bien trop impliqué dans ma mission pour lire tous les messages que Marvin m’envoie. Il me demande où j’en suis et si j’ai bien pris les devants comme prévu. Je le rassure et continue ma discussion avec Anna.

Je m’invente une vie et lui raconte tout un tas de bobards sur mon passé et les raisons qui m’ont poussé à déménager. Mieux vaut la laisser s’exprimer un minimum pour qu’elle se sente encore plus apaisée. 

“Désolé. Je sais que j’ai parfois tendance à monopoliser la parole. Qu’as tu prévu de faire après manger ?” je lui demande.

  •  “Je ne suis pas encore sûre à vrai dire.” 

Et pourtant elle le sait. Ce qu’elle n’a pas prévu cependant, c’est ce qui lui arrivera à la suite de son rendez-vous. Je la laisse me mentir et me retourne vers le bar.

  • “Il y a du choix ici dirait-on. Qu’est-ce qu’une habituée comme toi me conseillerais ?” 
  • “Crois-moi sur parole. Les gnocchis bolognaises d’ici sont les meilleurs de tout l’Illinois !” 
  • “Réellement ? Je me porte juge dans ce cas.” 

On va s’installer près de l’entrée et Anna ne cesse de me regarder avec des yeux qui pétillent. C’est bon signe.

Nos plats ne mettent pas plus de 3 minutes à arriver et sont déposés devant nous par une charmante serveuse de plus ou moins l’âge d’Anna. 

  • “Merci Lola !” lui dit Anna.
  •  “Lola donc ? C’est l’une de tes amies?” je réplique.

C’est toujours bon de se renseigner.

  • “Oui ! Elle vit pas si loin de chez moi. On fréquente la même école. Elle est vraiment adorable et pour être honnête, cette fille à un mental de guerrière. Je sais qu’elle doit s’occuper de son petit frère d’à peine 3 ans comme son propre fils.”
  • “Qui s’en occupe quand elle n’est pas là?” 

Aucune réponse de sa part…

Je reprends la parole pour éviter la gêne. Encore un pauvre enfant qui va vite être livré à lui-même. 

  • “Elle a l’air gentille en tout cas. Est-elle aussi pieuse que toi?” 
  •  “Je ne sais pas. Je pense qu’elle prie tous les jours pour un meilleur futur.” 
  • “Je vois…Bien, bon appétit, je n’en peux plus de contempler mon plat.” 
  • “Allez, mange ! Tu vas voir que je ne t’ai pas menti !” 

Je commence à manger, et bien que le goût de ces gnocchis soit la dernière chose qui m’importe aujourd’hui, je dois admettre que c’est excellent.

  •  “Okay, okay. Je dois l’avouer. C’est quelque chose!” 

Elle se réjouit à en taper dans les mains. Elle pense avoir réussi son rendez-vous, alors que malheureusement pour elle, c’est tout l’inverse. Marvin continue à me bombarder de messages. Ne comprend-il pas que je suis concentré sur ma tâche. 

  • “Anna..” 
  •  “Oui?” répond-elle d’une voix douce.
  • “Merci pour ce repas. Tu m’as dit vrai. Je me suis régalé. Ce sera à moi de t’inviter la prochaine fois. Je suis désolé mais je dois partir malheureusement. T’imagines bien qu’un emménagement prend du temps. Prend mon numéro, il faut absolument qu’on se refasse ça.” 

Je lui écris mon nouveau numéro que j’ai appris par cœur lors du trajet aller sur une serviette et lui donne.

  •  “Je t’enverrai un message, c’est promis! J’espère vite te revoir!” 

Je lui attrape le bras. 

  • “C’est Dieu qui t’as mis sur mon chemin Anna. Evidemment qu’on va se revoir.”

Elle me regarde telle une orpheline à qui on vient d’annoncer qu’elle va enfin retrouver une famille. C’est dur de garder son sang-froid face à des personnes aussi démonstratives.

Je me tourne vers le bar pour ne pas laisser mes émotions prendre le dessus. 

J’en profite pour saluer la serveuse, que j’espère revoir un jour. 

  •  “Merci Lola, à bientôt.” 

Je sors du restaurant et appelle directement Marvin qui m’harcèle depuis tout à l’heure. Une seule sonnerie suffit pour qu’il décroche. 

  • “Enfin!” soupire-t-il.
  • “Qu’est ce qu’il y a? T’as perturbé mon rendez-vous!”
  • “Je suis à l’angle, jette un coup d’œil.”

Je tourne ma tête et voit la voiture arrêtée au stop. 

  • “J’arrive. Mais bordel, t’avais pas besoin de me faire vibrer pendant plus d’une heure si c’était pour me voir directement après.”
  • “Vient!”

J’accélère la cadence et commence à me dire que parfois, la pression sur ses épaules le pousse à se montrer irritable. Mais je ne suis plus les autres. Il doit le comprendre. Je monte à nouveau dans le bolide, et n’essaye même pas de penser à quelle nouvelle joyeuse promenade m’attend. 

  • “Ouvre la boîte à gants et enfile les gants blancs.”

A peine installé, déjà un ordre. J’en ai marre.

  • “Par pitié Marvin, faut que t’apprennes à communiquer. Je te rends tous les services du monde mais explique moi les choses. Tu me laisses tout le temps dans le flou.”
  • “Qu’est ce que tu me racontes?”
  • “Avant de me dire quoi faire, donne moi un contexte et le but de la mission. Je travaille pour toi, je ne connais même pas ton objectif final. Pourquoi tout ce réseau? Pourquoi tu viens me chercher ici? Où va t-on? Et pourquoi je dois enfiler des putains de gants blancs?”

C’est la 1ère fois que j’hausse le ton avec lui. J’ai mes raisons. Marvin me dévisage, clope au bec. Il ne fait même pas l’effort de la retirer de sa bouche pour me répondre. 

  • “On va chez Madame Powell. Tu le sais déjà. Toute discussion doit prendre place au moment adéquat. Ce n’est pas le cas. On fera un point de retour au QG si tu le souhaites. Si t’as des choses à dire, tu les dira là bas.”
  • “J’y compte bien.”

Il recrache la fumée en ricanant discrètement. C’est le prix à payer pour faire ce job. L’aigreur de ses pairs. Je fais fi de Marvin les quelques minutes de route sans même qu’il ne s’en rende compte. Tant bien même s’il remarquait mon ignorance, il n’aurait que faire mon mépris. 

Mon regard traverse la vitre, et une fois de plus je fais face aux visages hantés de Festina. Je découvre quelques nouvelles rues inanimées bien qu’habitées. Un labyrinthe dont personne ne trouve la sortie. Sa porte a dû être condamnée il y a un bout de temps.

Nous voilà dans une impasse, Marvin se gare sur le côté.

  • “Plus qu’à attendre c’est ça?” je demande l’air fatigué.
  • “Exactement. Tu vois la maison isolée au fond? C’est là qu’habite Madame Powell. C’est là que vivait Trae. Anna va bientôt arriver. Dès qu’elle ressort, on va lui laisser un petit mot. Il y a une enveloppe dans la portière.”

Je la prends en main et zieute la maison du bout de la rue. C’est dur de croire que quelqu’un vive ici…

  • “Y’a quoi dans l’enveloppe?” 

Je questionne à nouveau Marvin, vu que je n’ai toujours pas d’informations…

  • “Mon numéro simplement. C’est toujours mieux de le déposer en main propre. Ça inspire la peur. La personne sait qu’elle n’a pas le choix d’appeler. On lui laisse une chance de ne pas nous voir devenir sauvage trop vite. Elle va m’appeler crois-moi. La suite, tu la connais. Demain tu l’accompagnes à son rendez-vous.”
  • “C’est toi son rendez-vous donc?”
  • “Tout à fait. Qui d’autre?”
  • “ T’as dis qu’on enlevait pas les filles en pleine rue.” 
  • “J’y réfléchis encore. C’est qu’un détail.” 

Les méthodes de Marvin sont méticuleuses mais me paraissent toujours risquées. Je comprends désormais le Docteur Martins quand il évoquait certaines insécurités. Le goût du risque de Marvin n’est pas normal et n’est pas anodin. Mais bon…rien ne se soigne ici. Chaque marque laissée par la vie mûrit chaque jour jusqu’à en devenir une identité. On ne peut pas se cacher.

24 heures passées avec une personne de Festina suffisent à dire que celle-ci a un vécu qui influence toute sa manière de vivre. 

C’est mon cas aussi. Je ne suis pas mieux qu’eux. Plus ambitieux seulement. Contentons-nous de ça. Il n’y a rien d’autre à célébrer de toute manière.

Survivre pour ensuite vivre. 

Marvin a les yeux fermés. À quoi pense-t-il? J’aimerai réellement le connaître. 

Peu importe, les choses se feront si elles doivent se faire. Pour l’instant restons silencieux jusqu’ à ce qu’Anna fasse son apparition. Mort de fatigue, je ferme les yeux à mon tour et augmente à peine le volume de la radio pour ne pas entendre les ronflements de Marvin qui sont presque aussi pénibles que son entêtement. On annonce la météo sur cette fréquence. Ciel nuageux sur la majeure partie de l’Illinois. Quelle surprise. 

Je commence réellement à piquer du nez. Marvin, brutalement, me pince alors l’avant-bras. 

  • “Elle est là!”

Cette personne arrive à être à l’affût en somnolant. 

Anna vient tout juste de passer devant notre voiture, en route pour faire le ménage chez Madame Powell. Marvin est activé. Il sort de la voiture et se dirige vers la maison en passant par les hautes herbes. Il prend son temps, patiente tranquillement. Anna est bel et bien rentrée mais la porte ne s’est pas entièrement fermée. Marvin frôle les murs, et rentre à son tour.

Pas plus de 2 minutes. Voilà le temps qu’il a passé à l’intérieur. Le temps qu’il faut pour récupérer l’argent promis pour le meurtre de Trae et régler les derniers détails du trade. Il remonte dans le bolide.

  • “Plus qu’à attendre qu’elle sorte maintenant.”

Il baisse le volume de la radio et jette son sac, que j’imagine rempli de billets à l’arrière.

  • “T’as écouté les infos ou quoi?” Il rit bêtement.
  • “C’était la météo.”
  • “Ça t’intéresse le temps qu’il va faire? Qu’il pleuve ou qu’il neige, on restera cantonné à faire la même chose.”
  • “J’en doute pas, mais j’aimerai bien pouvoir profiter d’un rayon de soleil de temps en temps.”
  • “T’y prêteras même pas attention. Tu constateras juste que les junkies ont troqué leur vieux hoodie contre un débardeur.”

Marvin a la capacité d’enterrer ne serait-ce que le plus petit atome de positif en un instant. Il reprend.

  • “Maintenant, mets les gants blancs.”
  • “Okay, mais pourquoi faire?”
  • “On a tous le droit d’ajouter une touche esthétique quand on dépose des mauvaises nouvelles non? Le crime a le droit d’être charmant. Bref, dès qu’elle sort, t’ouvriras la fenêtre juste pour pouvoir lui faire signe de s’approcher et laisser tomber l’enveloppe qu’elle récupérera.”

C’est vrai que Marvin a le don d’être toujours élégant. Que ce soit sa posture ou sa repartie. C’est presque paradoxal avec la vie qu’il mène, mais comme il a dit, le banditisme peut être artistique…

Anna sort. Elle a dû épargner des tâches ménagères. Marvin met le contact.

  • “C’est notre moment.”

Il se remet sur la route, ne dépasse pas les 10km/h.

  • “La fenêtre Noa.” me chuchote-il. 

La fenêtre ouverte laisse seulement rentrer la plus brise d’air la plus légère. Anna fixe le véhicule. Je l’appelle avec mon index ganté blanc neige. Elle s’approche. Tout va bien. Comme prévu je lâche l’enveloppe abritant le numéro de Marvin. C’est comme si je l’invitais en enfer. Après tout, tout le monde y est convié. Pourquoi cette place serait réservée qu’aux cœurs noirs? D’ailleurs le demi-tour de Marvin a failli nous y propulser. Il a failli percuté le lampadaire de l’autre côté de la route. Il a peur qu’une fille reconnaisse mon doigt mais pas de s’écraser contre un poteau à pleine vitesse. Son idée de la prudence pose vraiment question. 

  • “Il y a une obligation pour que l’on reparte aussi vite? On a failli se tuer là.” 
  • “Vivre c’est être pressé.”

Son instabilité fait vraiment peur. Chacune de ses poussées de folie est imprévisible. 

  • “On rentre. On va faire un point avec Liviu. Il y a pas mal d’échéances qui arrivent incessamment sous peu. Je veux une organisation impeccable.”

C’est un poil rassurant d’entendre ça. Je croise les bras et m’enfonce agréablement dans le siège chauffant. J’ai hâte d’être arriver pour faire part à Marvin et Liviu de la façon dont j’aimerai fonctionner. J’ai l’espérance que l’on puisse me comprendre un minimum. Faudra être minutieux dans le choix des mots que je vais employer. Toute réunion de malfaiteurs se prépare. 

Je pense à Anna tout le reste du trajet. Son père et sa belle-mère battus. Elle est la prochaine sur la liste. C’est fou de voir qu’un foyer qu’on pense déjà avoir volé en éclat peut encore exploser une fois en l’air. 

Bref. J’ai mes soucis. Je compte les régler et c’est désormais l’heure. À nouveau dans notre beau hall. L’atmosphère s’assombrit à chaque passage. Marvin va ouvrir la porte du sous-sol. 

  • “Liviu! Viens!  Ramène Britney si elle est libre.” 

Il se tourne vers moi.

  • “On va faire ça dans ce beau hall.” 

Il va chercher 3 chaises derrière son bureau et les installe en cercle juste devant le vieux bureau.

  • “Attendons que nos chers amis remontent.”

Il s’allume une cigarette.

  • “T’en veux une?”

Tant qu’à faire… 

Je lui tire celle dépassant du paquet et sans même avoir le temps de lui demander un briquet, une flamme passe sous mes yeux. Une jeune de nos demoiselles a brûlé une allumette pour moi. D’où sort cette fille? Je ne l’avais encore jamais vu. Elle descend au sous-sol comme une fée qu’on ne voit qu’une fois dans sa vie. 

Liviu remonte main dans la main avec Britney. Tout le monde s’installe. Je me mets en face de Marvin assis sur le bureau. Son téléphone se met à vibrer.

  • “Ça doit être Anna.” 

Il rapproche le téléphone de son oreille. 

  •  “C’est la dette de ton père qui te parle. Rendez-vous demain 14h. Je t’enverrai l’adresse en message et la somme à apporter. Ne mets personne au courant, tu sais que ça peut aller très vite.” 

On observe sans rien dire. Il pose alors le téléphone au sol.

  • “Bien. On peut y aller. Je vais commencer… Ça fait bien trop longtemps qu’on ne se renouvelle pas. On attire toujours les mêmes têtes. Voilà pourquoi demain on a intérêt à récupérer Anna et Mary. Il nous faut de la nouveauté à tout prix. Je ne veux plus qu’on se laisse aller. On s’est endormi pendant trop longtemps. On s’est reposé sur nos lauriers, et pour arranger les choses on va se dire que c’était la faute de Trae. Voilà. On n’a plus d’excuses maintenant. Il est parti. On a trois boxs de libres en bas. Les chambres du haut on les garde pour les règlements de compte. Il n’y a que ce drogué d’Alec qu’on pourra peut-être libérer demain si sa fille fait le taff. C’est Noa qui va nous gérer ça. T’iras la voir à la sortie des cours pour qu’elle vienne nous rejoindre avec le plus grand sentiment de sécurité. C’est clair? Liviu t’iras à l’hôpital chercher Curtis, le père de Mary. Une fois récupéré, on ira le déposer à son ex-femme, qui je rapelle a voulu de cet échange. Son ex-mari contre sa fille. Chose promise chose due. C’est bon pour toi?” 

Liviu cligne des yeux pour valider. J’ai cependant une question.

  • “Comment on attrape Mary?” 
  • “Je sais où elle se rend.” 

Liviu prend à son tour la parole.

  • “Il nous reste un box inutilisé donc..”
  • “C’est vrai. Et c’est bien pour ça que j’ai engagé Noa. Il nous trouvera quelqu’un pour l”occuper. Demain c’est vendredi soir. Je vais lui donner une jolie liasse de billets et une jolie tenue, ça devrait faciliter la tâche. Les hoes sont de sortie au Sixty Club Melodia. Si Trae a réussi à en récupérer 2 d’un coup à sa fermeture dans le passé, Noa peut largement le faire. Seule règle à suivre. S’assurer qu’elle ne manquera à personne.”

Il tourne son regard vers moi. 

  • “Prends celle qui te plaît.”
  • “Celle qui me plaît? Pourquoi faire?”

Je regarde Marvin dans le blanc des yeux et poursuis.

  • “Pourquoi j’aurai envie de vendre le corps d’une fille qui m’attire? T’es le seul à faire ça. Je sais que Mary te plaît. Le Docteur Martins l’a dit ! Mais tu ne peux pas être son petit ami. Tu t’ai mis en tête que tu devais la posséder peu importe quoi. C’est pour ça que j’ai peur pour demain soir car je sais que tu n’auras aucune limite pour la capturer. Je ne connais même pas ton plan mais j’ai déjà peur.”

Marvin se lève. Mon Dieu, j’y ai vraiment été fort sur ce coup là. J’ai complètement dérivé. Ça faisait un moment que j’avais besoin de dire ce que je pense réellement. Ça n’a pas râté. 

Il me regarde de haut. SI je me lève à mon tour, il va croire que je remets en cause son poste de boss. Il rapproche son visage du mien.

  • “Ramène-nous Anna demain après-midi. Ramène nous une petite pétasse du club le soir. Je te demande rien d’autre. Remplis nous les boxs. Point final.”

Il s’éloigne enfin et se remet à sa place. Il se tourne vers Liviu et lui sourit.

Liviu semble avoir compris le message. Il sort alors de son sac un sachet fermé à l’aide d’un bout de ficelle et le fait glisser jusqu’à mes pieds.

  • “Je dois faire quoi? L’ouvrir?” me demandant qu’est ce que ce colis.
  • “Tu peux oui. Familiarise toi.”

Je ramasse le mystérieux sac, tire la ficelle et découvre à l’intérieur une dizaine de flacons remplis d’un liquide transparent. 

  • “C’est quoi ça encore?”
  • “Ton allié de demain soir.”
  • “Je vois où tu veux en venir mais il n’y a pas besoin de drogue.”
  • “‘C’est pas une obligation. Mais gardes-en 2,3 sous ton coude. “
  • “Y’a pas besoin je te dis!”

Je referme le sac d’un double nœud et le renvoie au pied de Liviu, qui me pétrifie du regard. Marvin lui fait un signe de la main pour ne pas qu’il s’emporte. Ce n’est pas le moment de créer la moindre tension. Britney, dont j’avais presque oublié la présence, baisse la tête pour essayer d’éviter d’être mêlée à quoi que ce soit. Marvin calme le jeu. D’un ton calme il reprend:

  • “Je te demande de garder quelques flacons avec toi demain soir. Liviu a du mal à nous les dégoûter en ce moment. Tu n’as pas envie de vexer Liviu, n’est-ce pas Noa?” 

Je ne lâche pas Liviu du regard. Lui non plus. Je réponds sur un ton monotone.

  • “Je n’ai pas envie de vexer Liviu. Je prendrai bien 2 flacons avec moi demain.”

Marvin claque des mains et met fin à mon duel.

  • “Bien! Tout est réglé! D’autres clients ne vont pas tarder à arriver. Aujourd’hui c’est ta journée de bureau Noa. On va en ville avec Liviu. Garde ton arme sur toi. Britney va te montrer la feuille de tarifs en bas. Dis leur que samedi on a un nouvel arrivage.”

Mon Dieu, il parle de ça comme si l’on était un restaurant qui s’apprêtait à être livré en produits frais. 

Je ne vais pas me plaindre. Je n’avais pas forcément envie de remonter en ville aujourd’hui. Je suis au calme. Il n’y a personne qui monopolise l’espace. On m’offre un moment de répit pour digérer toutes les informations. 

Droguer les filles pour pouvoir les séquestrer ensuite…

Je ne suis pas surpris par les idées de Marvin, mais le fait qu’il pense que je suis opérationnel sans même me questionner me fait dire qu’il voit le diable en moi. Je pose le sachet derrière le bureau. Je piocherai un flacon dedans demain. Je suis un homme de parole à la différence d’en être un de principe. 

J’observe mes compères s’en aller et Britney revenir avec le tableau des tarifs. Des photos des filles, toutes avec les mêmes sous-vêtements blancs, toutes avec le même faux sourire. Tout ce beau monde avec des prix sur leurs corps. On peut lire en bas de la feuille:

“Durée: 30 minutes. Paie le double si tu dépasse le temps”

Je suis fixé.

Je prends le temps de répondre au message d’Anna qui vient de m’avertir de son rendez-vous de demain. Je lui propose évidemment de l’accompagner. Cela ne se fera pas sans moi. Chose faite. Au travail!

Je range deux des chaises sur lesquelles notre petite troupe était assise et m’installe sur la dernière. Vue sur la porte d’entrée, flingue entre les cuisses. Encaisser et orienter, voilà ma mission du jour. 

Dois-je me montrer chaleureux à leur égard? J’ai peur que ce soit un aveu de faiblesse. Mieux vaut éviter le bavardage et demander le strict nécessaire. Quelques minutes sont passées et enfin la porte s’ouvre. Mon premier client. Un homme chauve d’une quarantaine d’années avec un léger embonpoint, une barbe mal taillée et un jean bien trop court s’approche vers moi en boitant. 

  • “J’écoute!” 

Mon ton ne peut pas être plus fier. 

  • “Ce n’est pas Marvin aujourd’hui? J’ai l’habitude d’être accueilli par lui. Parfois Liviu.”
  • “Non c’est pas eux. Dis moi le nom de la fille.”
  • “McKenzie.”

Il pose son billet sur la table. Je le mets dans ma poche directement. Je ferai les comptes à la fin de la journée. Privilégions l’honnêteté. 

  • “Allez suis-moi.” 

Je descends au sous-sol avec ce sentiment d’être enfin quelqu’un. J’hurle à moitié dans le couloir de la mort. 

  • “Allez! On se prépare mesdames! On est ouvert!” 

J’arrive devant le box de McKenzie.

  • “Au travail ma belle!”

La pauvre fille, cigarette en bouche, soupire et se lève de son matelas tout en grimaçant. Mon cher client à la traîne essaye d’accélérer le pas comme il peut. Il n’est pas même pas encore entré que je regarde l’heure de mon téléphone.

  • “On y est. C’est parti. J’ai activé le chronomètre.”

Je remonte les escaliers et rien ne peut me faire plus plaisir que de voir une petite file de clients. 

J’ai compris. C’est l’usine et je suis le chef de ligne. Jouons le jeu. Je multiplie les allers-retours, ramasse les billets jusqu’à devoir changer de poche. 

Si le job a pu devenir monotone au fil du temps pour Marvin et Liviu, pour moi il est stimulant, gratifiant. Je n’hésite pas à envoyer balader les quelques clients qui demandent un crédit, et ça de bon cœur. J’essaye de visualiser leur vie. Travaillent-ils? Sont-ils mariés? Père de famille? Peu importe, un sou est un sou, un vécu est juste une excuse. 

Je continue à enchaîner. Pour moi qui n’ai jamais fais de sport, tous ces allers-retours me donnent des crampes aux cuisses. La journée de travail est normalement bientôt finie. Festina est avertie de la tranche horaire pendant laquelle venir. Il ne reste plus que 2 hommes en bas, et il est presque 19h. Mon Dieu que s’est passé vite. Je me demande d’ailleurs ce que font mes 2 autres acolytes. 

Les derniers clients remontent avant même que leur temps se soit écoulé et quittent les lieux.

Un repos bien mérité après ma première expérience intensive. 

J’ai les poches qui débordent presque. Je jette tous mes billets mal pliés sur le sol. Les gangsters de longue date ont probablement des méthodes bien ficelées pour compter efficacement leur butin. Disons que j’ai été pris de court. Je regarde mon tas de paperasse vert pâle comparable à un tas de feuilles balayé par un adolescent qui cherche à se faire de l’argent de poche un mois d’automne. Le problème est qu’à Festina les moyens d’en gagner diffèrent légèrement de ceux des lotissements de la classe moyenne de l’État. Après avoir trouvé des élastiques dans un tiroir du bureau, je m’agenouille et commence à trier les billets. Un grand nombre d’entre eux ont des résidus de je ne sais quelle drogue. De la résine crême et des granulés blanc pâles en majeure partie. J’avais, encore enfant, l’habitude d’être dans cette même position pour assembler des puzzles avec mon père. Je me rappelle alors des musiques que l’on écoutait en boucle sur ces CD gravés. C’était un grand fan de hip-hop. C’était une encyclopédie concernant ce genre musical. Sa musique préférée était “You know what” de N.E.R.D. Il l’écoutait tous les jours. Nostalgique, j’ouvre YouTube et la lance. 

Est-ce lui rendre hommage que de faire ça?

J’empile les billets en bougeant la tête au rythme du son. Ma feuille et mon stylo devant moi comme l’élève studieux que j’étais. On y est presque. Plus qu’à attrouper les 50$. 

1,2,3,4,5,6…14. 

La tête d’Ulysse Grant est revenue 14 fois entre mes griffes aujourd’hui. Celle d’Andrew Jackson 58 fois, et celle d’Alexander Hamilton 29 fois. 

2150$…

J’espère que c’est synonyme de journée lucrative. 

J’enfile mon dernier élastique, la musique s’arrête. 

J’entends des bruits pas à l’extérieur. Liviu débarque alors dans le hall comme s’il s’apprêtait à braquer son propre lieu de travail. Ma douce liberté est finie. Marvin le suit et enlève son foulard noir qui couvrait sa bouche et m’observe. Je suis par terre, un paquet d’argent à l’extrémité des mes jambes. 

  • “J’aime voir ça. Fatiguant de compter hein? Tu t’y habitueras.”

Marvin et son naturel..

Il vient me tendre la main pour me relever. Il pose sa main gauche sur mon épaule et se tire le coin de l’œil avec sa main libre. 

  • “Y’a combien?”
  • “2150$”

Liviu ramasse toutes les liasses et les dispose dans un sac de sport déjà bien rempli…

En verrai-je un jour la couleur? Seul Dieu et Marvin le savent. Je vais me remettre assis sur la chaise sur laquelle j’ai commencé mon poste. Marvin s’approche et me tend une petite boîte rouge. 

  • “C’est quoi?”
  • “Ton repas. On t’a pris des nouilles en ville.”

L’intensité de la journée ne m’avait pas fait réaliser à quel point j’avais faim. Je dévore ces nouilles bien trop salées à mon goût. Liviu est parti au sous-sol, Marvin vient s’accroupir devant moi.

  • “Va te reposer ensuite. Demain on joue gros. Très gros.”

Son ton est posé et bienveillant pour une fois. Lui aussi prend le chemin du sous-sol. 

Il commence à faire nuit. Le hall est si calme. C’est le lieu le moins chaleureux du monde, et pourtant j’apprécie tant son silence. Mon plat fini, mieux vaut s’en aller dans les bras de morphée. Je monte d’un pas lourd, ralenti par les efforts du jour et à nouveau m’écraser sur mon affreux mais fidèle matelas. Ma douche froide attendra. 

Je n’ai pas besoin d’essayer de contrôler mes pensées ce soir. Le travail c’est la santé et l’on dort mieux après avoir été le parfait employé du jour…

Demain rebelote. De nouveau dans le feu. Essayons de ne pas cauchemarder, il est un peu tôt dans ma vie pour rêver d’un futur propre. 

Vendredi 13 Avril

Quelle heure est-il? Je cherche aveuglément le téléphone autour de moi. Il se situe à l’angle de mon plaid plein de trous de boulettes. 

11h34? C’est un coma, pas une nuit. Je ne vais pas me plaindre d’avoir la tête reposée. Étrange que l’on ne soit pas venu me réveiller. Ils doivent être occupés avec autre chose. Je devrais répondre aux messages d’Anna. Mieux vaut la mettre en confiance avant de la jeter dans la fosse. Ce n’est pas de la manipulation mais de la précaution.

C’est sa faute. Comment peut-elle croire un seul instant qu’un nouveau venu peut tomber tel un paquet emballé par les anges, lâché d’une main divine pour atterrir à FESTINA? Il faut être inconsciente pour tirer sur le ruban doré pour défaire le flot. 

L’excitation? Le changement? Peut-on vraiment la blâmer au final? 

En tout cas, elle démontre qu’être pieux à tout prix…a un prix. Allons donc la charmer.

Marvin a encore pris soin de me préparer mes habits du jour. J’ai besoin d’une douche avant de me glisser dedans. De retour dans l’une des seules salles de bain qui nous donnent presque l’envie de rester sale. Impossible de traîner sous l’eau même si je le désirais.

Ok. L’aspect extérieur est soigné. Chino noir, henley gris et fedora aux rayures fines. Les fausses lunettes aux montures en or sont la cerise sur le gâteau. Une chaîne, dont je ne connais pas la valeur, vient alourdir un peu le poids que je traîne. J’ai froid au cou et au cœur. 

Que m’attend-il en bas? Voilà ma question quotidienne. Déjà averti de la mission du jour et pourtant déjà préparé à un changement brutal de programme. 

J’aperçois Curtis. Ils ont donc récupéré le père de Mary. Il est là. N’a aucune idée d’où il est, et pourtant il n’est même pas perdu. Il est bien trop loin pour ça. Bien trop ignorant, bien trop dépourvu. Pas de pitié. Non. Toute preuve d’humanité a disparu. Je descends et vais saluer mes pairs. Une poignée de main, un léger sourire. Marvin d’humeur bavarde comme à son habitude.

  • “T’as vu qui Liviu a été chercher ce matin? Notre bon ami Curtis. Plus matinal que toi, hein? Il est là, parmi nous, On est heureux de l’accueillir dans notre jolie demeure quelque temps avant de le déposer chez sa bien-aimée.” 

Je ne sais pas s’il essaye de se faire croire qu’il est en train de faire une bonne action. Il possède ce côté mystique, ce côté dominant qui peut lui laisser penser qu’il est le sauveur de toute cette misère. J’avais déjà eu cette réflexion lorsqu’il m’avait parlé d’ange. Il va fouiller dans son sac et sort exactement la même boîte que la veille.

  • “Tiens! T’es gâté. Des nouilles encore une fois. C’est offert.”

Quelle chance! Des nouilles presque immangeables. Je suis loin de me plaindre. Je suis en manque de nourriture. Je les prends volontiers, et les dévore en un rien de temps en prenant soin de ne pas tacher ma tenue du jour. Marvin expose le plan du jour.

  • “Noa. On va te déposer devant le lycée d’Anna. Tu l’attends là-bas. Quand elle sort, tu l’accompagnes à notre point de rendez-vous. C’est simple. C’est vif. On la récupère et on la ramène. L’art du jeu.” 

Je ne sais pas comment tout ceci peut être artistique. Passons. J’ai compris depuis un moment que je ne m’étais pas retrouvé dans une œuvre de David Hockney. Loin de là. Je finis mon plat et me place devant Marvin. Attitude déterminée. Il le voit, il en a conscience. Liviu se charge d’emmener Curtis en haut. Bien, une jolie ribambelle d’individus logent ici. Kensington en est presque jaloux. Liviu redescend. 

  • “Toutes les portes sont bien fermées. Celles du sous-sol aussi. On peut partir sereinement.”

Chaque personne coûte cher ici, ce serait bête qu’une somme s’échappe. On sort tous sans dire un mot. On sait où on va et ce qu’il reste à faire. Je m’installe à l’arrière, le visage froid. Je n’ai juste qu’à réitérer en soi. Marvin conduit prudemment pour une fois. 

J’ai pris le dessus sur la débauche de la ville. Les habitant m’effrayaient, aujourd’hui j’en éprouve même pas un peu de pitié. On leur accorde la vie. La reconnaissance attendue c’est simplement de rester calmement sur le trottoir sans partir en vrille. On arrive enfin devant le lycée. Une école fleurie, avec des étudiants  en uniforme m’aurait peut-être rendu nostalgique au vu de la personne studieuse que j’étais. Mais là, non. C’est tout l’inverse. Qui veut me faire croire que l’on essaye de construire un meilleur futur quand l’endroit où on le confectionne s’apparente à un squat.  Regarder une telle grisaille rend mon choix d’abandon crédible. Je n’ai plus le temps de siéger en classe. Les deux de devant ne se posent même plus ces genres de questions. Marvin a l’air pensif. Il tape dans ses mains comme pour réveiller tout le monde, se tire le coin de l’œil et parle enfin.

  • “Okay. Tu peux sortir Noa. Elle va venir te rejoindre. Marchez jusqu’au grand parking derrière. Elle est au courant. On va arriver dans peu de temps. Mieux vaut être en avance, ça nous laissera le temps de préparer d’autres choses pour aujourd’hui. Et surtout, SURTOUT, ne laisse rien paraître. J’en ai connu des plans qui ont capoté au dernier moment. Allez, sors.”

Je ne suis pas confiant. Je me dois de le dire.

  • “C’est proche de l’école. Trop proche.”
  • “Justement. Un peu de gens. Pas trop de gens mais suffisamment pour ne pas paraître louche. Et on prend juste Anna en voiture. Rien d’illégal” 

Il croit vraiment ce qu’il dit. C’est aberrant. Dans tous les cas, ce que je pense ou dit n’a aucune valeur pour le moment. Allons-y. Je sors de la BM, réajuste mon chapeau et avance de quelques mètres. Je suis conscient de ce que je me prépare à faire, conscient du risque, conscient que je dois faire preuve de discrétion. Mais pourtant, j’ai envie qu’on me voit. Je me sens beau, apprêté, en confiance, et le plus important, crédible dans mon nouveau rôle. 

Les minutes défilent, il est presque 13h00. Les élèves défilent devant moi.  À ma grande  surprise, certains courent, rient, parlent fort, s’embrassent. Un adolescent reste un adolescent. J’imagine qu’ils attendront quelques années pour se stimuler illégalement et devenir triste. J’aperçois Anna sortir. Je dois avouer qu’elle est bien plus distinguée que le reste de cette école. Elle m’a remarqué. Je la vois déjà sourire. Comment Madame Powell a pu jeter cette perle rare au-dessus d’un pont? Certes, elle n’avait pas le choix de trouver une demoiselle rapidement, mais Anna…

Je reste concentré sur la mission. Anna se rapproche de moi, j’ai presque l’impression qu’elle va me prendre dans ses bras.

  •  “Noa ! Comment vas-tu ? Ta tenue te va à ravire.” 
  •   “C’est adorable. Ta tenue est toute aussi élégante que tes paroles.” 
  • “Merci. Je dois t’avouer que j’avais peur que tu oublies notre rendez-vous. Je ne t’en aurai pas voulu. Déménager quelque part implique tellement de choses à penser. Merci de prendre le temps pour moi. J’en suis si reconnaissante.” 
  • “C’est avec plaisir, crois-moi.” 
  • “Que dirais-tu que l’on marche vers ton lieu de rendez-vous? On sera certain d’y être à l’heure. Aussi, plus vite cela sera fini, plus vite la pression sur tes épaules disparaîtra. On pourra pleinement profiter du reste de l’après-midi.” 
  • “Oh, oui si tu veux mais c’est juste là. Il y a juste à faire le tour de l’école. Tu vois le drapeau que tu vois flotter là-bas?” Anna pointe le drapeau du doigt.
  • “Je le vois oui.” Je réponds frustré par ce choix…
  • “Je préfère être honnête avec toi. J’ai la dette de mon père à régler et je ne peux pas choisir les lieux ou me rendre. Dieu veut que je protège les miens.” 
  • “Tu es sûr que ça va Noa? Tu n’es pas obligé de m’accompagner, on peut se voir ce problème une fois résolu.” 
  •  “Tout va bien, tu peux me faire confiance. Et j’insiste pour t’y accompagner.” 

Je pose ma main dans son dos pour lui faire croire que tout va bien se passer pour elle. Elle m’apprécie, ça se voit. Profitons de ça. 

On est presque sous notre beau drapeau quand mes compères débarquent. Marvin ne perd pas de temps et baisse sa vitre pour donner l’ordre.

  •  “Grimpe à l’arrière.” 

Anna se retourne vers moi toute effrayée.

  •  “Tu n’es pas obligé de rentrer Noa. Ce sont mes histoires.” 

J’ai honte. Elle est la bonté à son état le plus pur…mais il est trop tard pour craquer, trop tard pour redevenir faible comme je l’étais. Je rétorque.

  • “Laisse-moi t’accompagner Anna. Tu as besoin de moi et tu le sais. Ca ne pourra que renforcer nos liens.” 

Elle monte, je la suis. On ne roule pas plus de 10 mètres que Liviu se lève de son siège pour venir asphyxier Anna à l’aide d’une petite serviette blanche qu’il écrase sur son visage. Elle ne se débat même pas. Seringue dans sa main gauche. Je n’ose même pas regarder. La paysage paraît presque reposant maintenant. J’attends que Liviu se remette assis à la place du mort. Je ne comprends même pas pourquoi il cherche à neutraliser une personne aussi calme…

J’attends encore quelques minutes avant de tourner la tête..

Inerte. C’est ce qu’elle est. Bouche ouverte. Sa tête qui touche ma cuisse. J’explose presque. 

  • “C’est quoi ce bordel?! Qu’est ce tu viens de lui faire? Y’avait aucune raison de lui injecter un produit de merde dans le corps!”

Liviu en a sursauté. Je n’ai pas été de main morte sur le ton que j’ai employé. Il me répond fermement.

  • “Calme toi! Pour commencer, crois-moi que le sédatif qu’on a est loin d’être de la merde, et on est jamais sûr de son prochain. Jamais sûr de la prochaine. On a eu de belles surprises.”
  • “Arrêtez de vous justifier par rapport au passé. Vous auriez pu me demander mon avis. C’était sans danger. Lui bander les yeux, okay…mais la piquer?!”

Marvin intervient.

  • “C’est mieux pour elle. Elle se réveillera au QG. On la présentera à son père et t’iras l’installer vu que tu tiens à elle.”
  • “Non, j’en ai rien à faire d’elle. C’est juste qu’on est pas obligé d’aller dans l’extrême à chaque fois.”
  • “On sécurise. Rien de plus.”

Sécuriser, sécuriser…

Ils peuvent être vraiment imprudents et ce n’est pas les exemples qui manquent. Mais il n’y a rien à faire face à une telle imperméabilité. Laissons tomber…

On rentre. Anna est toujours “évanouie”. Liviu la porte comme un nourrisson et va l’allonger sur 2 chaises collées l’une à l’autre derrière le bureau. C’est donc ça le butin que je leur ai apporté. J’en suis presque à leur réclamer ma première paye. 

  • “Bien.” dit Marvin tout en allant ouvrir la porte du sous-sol.

Et il fait bien, car les clients arrivent. Liviu gère la clientèle aujourd’hui et tant mieux. La tête dans les nuages, les pieds sur des mégots, je regarde Anna… 

  • “On en fait quoi maintenant d’elle? Elle se réveillera quand?” je demande à Marvin.
  • “Porte là sur ton dos. On va la montrer à son père. Il pourra partir d’ailleurs. J’ai récupéré la somme d’argent qu’il devait dans le sac de la jeune. Un homme libre Comme quoi…il y a toujours un lot de bonnes nouvelles. Et pour répondre à ta deuxième question, j’en sais rien. Mais vu la dose que Liviu  lui a injecté…d’ici 2 heures à mon humble avis”
  • “Réellement? Pourquoi pas juste le laisser partir sans rien dire.”
  • “Il s’est bien trop foutu de ma gueule. Et il a le droit de savoir qu’est ce que devient sa fille. C’est normal après tout.”

Marvin ne cherche pas juste à récupérer son dû, il cherche à humilier. Il cherche à blesser. À faire du mal quand rien ne l’y oblige. C’est un démon. Je croyais que je pouvais m’habituer assez vite à toute cette malsanité, mais je me rends compte que j’ai encore certaines limites. J’ai du mal à savoir si c’est une bonne ou mauvaise chose d’avoir une conscience. Ma vie ne va pas changer. Je suis bloqué ici. Je dois encore travailler pour devenir impassible à toute épreuve. Travaillons.

J’installe donc Anna sur mon dos. Marvin commence à monter les marches. Elle est si légère. C’est comme si je portais un simple sac de cours. Alec est installé au dernier étage. Les marches sont plus sales les unes que les autres. On arrive au 3ème étage. Le visage d’Alec dépasse de la porte. Il sourit…J’en suis à me demander si ce n’est pas lui le plus chanceux. Plus aucune émotion. Plus rien à gérer. Juste exister. 

Je perds la raison. Je suis béni d’avoir des facultés. Autant les utiliser peu importe les conséquences. 

Marvin pousse délicatement la porte.

  • “Bonjour! Tout va bien pour toi? Regarde ce qu’on vient tout juste de récupérer!”

Alec est accroupi dans le coin. Il fixe le mur tremblant comme s’il était puni. Il l’est en quelque sorte. Marvin insiste.

  • “Oh! Tu vas nous répondre et nous regarder! Sinon j’opte par la manière forte,”

Il met presque 10 secondes à tourner l’intégralité de son corps vers notre direction. Ses habits sont toujours tachés. Le sang a séché sur son visage à en devenir presque noir. Je pose Anna doucement sur le sol en position assise. C’est devenue une simple poupée. 

Alec parle enfin.

  • “C’est…c’est quoi?” 

Le pauvre bégaye, sa voix est basse. C’est comme s’il était en train de perdre ses capacités orales.

  • “Tu ne reconnais pas ta fille? Rassure toi, elle est en vie! Même mieux que ça! On lui offre carrément un emploi.” dit Marvin enjoué.
  • “Ah…ah oui? C’est…bien. Écoute Marvin j’ai..j’ai vraiment besoin d’un truc là. Juste …juste une.” 

Il s’accroupit à nouveau. Cette fois-ci devant Marvin.

Sa salive coule sur son menton et goutte de sa barbe. Il met ses dents jaunâtres qu’il lui reste en avant pour essayer d’inspirer la pitié. Ses yeux rouges et ses cernes noirs illustrent encore un peu plus son agonie. Je ne pensais vraiment pas qu’un visage avec autant de couleurs pouvait être aussi sombre. Marvin se met à rire et sort un petit sachet de sa poche. Il lui pose dans les mains qu’Alec utilise pour faire l’aumône.

  • “Allez cadeau! Tu prendras ça une fois dehors, compris? Dégage maintenant. T’es libre. Mais ta fille reste là.” lui balance Marvin.

Alec se relève, observe son nouveau pochon et quitte la pièce sans même regarder Anna. Le sens des priorités tout simplement. Obsession maladive. C’est cruel pour elle. Je la remets sur mon dos et n’ai pas d’autre choix que de l’emmener sur son nouveau lieu de vie. Son box. Marvin m’ouvre la porte. Je prends toutes mes précautions pour ne pas chuter. Ces maudits escaliers sont déjà assez compliqués à descendre seul, à 2, la tâche est encore plus complexe. J’y arrive malgré tout. Liviu, liasse dans la main, me laisse poliment passer. J’essaye de faire abstraction des bruits parasites et accélère le pas jusqu’au box du fond. Liviu a déjà inscrit son nouveau nom sur le sol. 

“Anna15”. Une nouvelle aventure commence pour elle.

Je l’allonge sur le matelas et avant de quitter la pièce, je me retourne une dernière fois vers elle.

  • “Je suis désolé. Je sais qu’un jour je le regretterai à presque m’en suicider de honte. Mais ce n’est pas encore le cas. T’es tout ce que j’aurai pu être. À très vite”

Je sors du box.

Je sors du sous-sol.

Je respire.

Marvin vient me voir.

  • “Tout va bien Noa?” 

Depuis quand s’intéresse-t-il à ce que je ressens? Je lui réponds malgré tout.

  • “Oui ça va. C’est quoi le plan maintenant?” 
  • “Faut aller récompenser la mère de Mary. On attend tranquillement que Mary rentre de l’école, qu’elle sorte de chez elle. Elle va au bowling ce soir avec son mec. La voie sera libre pour déposer notre bon vieux Curtis à sa maison d’antan. On a le temps. Il est que 16h00. T’as le temps de te préparer tranquillement. Habille-toi chic. Rien de trop extravagant pour le Club. Noir de préférence. Allez, monte en haut. Je fais tourner la boutique aujourd’hui.” 

Je monte sans rien dire. On troque un légume pour une fille de 16 qui a encore tout son potentiel et sa vie à construire. Comment sa mère a pu accepter? Marvin m’avait dit que c’était logique et que l’amour d’un mari ne s’explique pas. Mais tout de même. J’espère pouvoir demander à cette femme qu’elle m’explique son choix.

De retour dans mon studio. Une douche glaciale. Un peu de musique. “Wyclef Jean” de Young Thug en boucle pour être précis. Marvin l’avait mise tout à l’heure dans la voiture et j’ai réussi à apprécier malgré une jeune fille évanouie à mes côtés. C’est vraiment que le  son doit être cool, pas vrai?

Full black est la tenue. C’est l’ordre du jour. J’imagine que c’est pour ne pas être repéré. J’ai décidé de laisser mes cheveux lâchés ce soir. Mes pointes sont toutes abîmées. Pas de ciseaux en vue, mais forcément, un couteau au sol. On fait avec les moyens du bord. Je le ramasse et, mêche par mêche, commence à scier légèrement ma chevelure. 

Je n’apprendrai pas le code pénal de l’Illinois cette année mais la débrouillardise. Et je crois que ça me plaît davantage. Maladroit je fais tomber le couteau par terre. Je me mets à rire. J’en suis là. À me laver à l’eau froide et tenter de m’apprêter avec un couvert. C’est hilarant. J’ ai du mal à reprendre ma séance de coiffure tant j’en ai un fou rire. Quelques mèches dans le lavabo. Je me plais à mon miroir. Il est cassé comme moi. Je passe mes mains sous l’eau, m’essuie le visage. Pourquoi je suis si joyeux? Des fois ça nous prend sans savoir pourquoi. Pourtant c’est dur d’avoir un bon pressentiment ici. 

Bref.

Je descends en bas. Curtis est là. Il doit faire le double du poids de Marvin. Il sourit bêtement. Tout comme il faisait lorsque je l’ai rencontré chez le Docteur Martins. Je m’assois au bureau, regarde Marvin emmener les clients en bas. Je n’ai aucune d’où se trouve Liviu. Je patiente. Curtis tourne en rond, m’observe, rigole en fixant le sol. On est moins peiné quand on n’est pas responsable. Je n’ai rien initié. Je suis un suiveur. Au moment où j’essaye de me rassurer sur mon amour propre, mes yeux tombent sur le fameux sachet rempli de flacons. Ceux que l’on m’a présentés hier. Ceux qui sont censés me rendre service ce soir. Ceux qui font cauchemarder et éloignent les filles de leur vie de rêve. J’avais promis que j’en prendrais avec moi lors de la soirée. Je plonge ma main dans le sac et récupère une fiole. Je la coince dans ma chaussette. Endroit sûr à priori. J’ai l’impression d’être Dayanara Diaz. Je relève ma tête et constate que Curtis s’est assis en plein milieu du hall. Il compte sur ses doigts. Je n’ai aucune idée de ce qu’il calcule. Peut-être que lui non plus. Moi je compte les minutes. Marvin ne devrait pas tarder à fermer maintenant. J’aimerai voir si Anna est okay. C’est risqué. Il se peut qu’elle travaille… 

Je vois Marvin qui remonte suivi d’un homme d’une cinquantaine d’années.

  • “Allez on sort mon cher Monsieur. Vous êtes le dernier de la journée! C’est fini pour aujourd’hui! Au plaisir! De la nouveauté dès demain! Bye!”

À peine l’homme sorti que Marvin claque la porte. Curtis se lève et alors s’exclame:

  • “23! C’est le nombre de personnes qui sont venus! 23!”

Il a l’air si fier de son compte. Son travail avec ses doigts était donc dans ce but.

Marvin lui sourit. 

  • “Comme quoi. Je pourrai presque te prendre comme comptable. Trae n’était même pas capable d’avoir le bon nombre. Et maintenant on va prendre la voiture mon cher Curtis. T’as envie de faire un petit tour?”

Il ne répond pas et se rassoit. Le téléphone de Marvin vibre dans sa poche. Son sourire s’efface en un clin d’œil. Il répond.

  • “J’écoute.”

Il raccroche et me fixe. 

  • “Mary dort. C’est le moment. T’es préparé pour le club? Je te dépose directement là-bas après l’avoir déposé.”

Il pointe Curtis du doigt.

  • “C’est tout bon. On peut y aller.” 

Marvin claque des mains.

  • “Allez c’est parti. Debout tout le monde! En route!”

Curtis semble avoir compris ce qu’il devait faire. Il se lève et marche jusqu’à la voiture avec sa démarche qui le fait balancer d’un côté à un autre. On dirait un enfant qui vient juste d’apprendre à se déplacer. 

C’est une fois tous installés dans la voiture que l’on aperçoit Liviu revenir de je ne sais d’où. Il est à pied. Marvin baisse sa vitre pour l’interpeller. 

  • “18h10 au parking du bowling. Sois à l’heure.”

On démarre.

Qu’est ce qu’il compte faire au parking du bowling du bowling ? Du mal? Évidemment, mais quelle en est l’ampleur? C’est la façon de procéder qui régule ça. La mienne pour ce soir est simple. Parler, plaire, promettre, et donc attirer dans mes filets. J’ai une éthique de travail qu’on le croit ou non! 

On arrive en ville. Marvin s’arrête au feu rouge et se tourne vers moi.

  • “Je te récupère à 2h00. Essaye d’aller plus loin dans le quartier si t’es avec une fille.”
  • “Noté.”

J’ai le choix de la fille à qui je vais brûler l’avenir. Quelle chance. Je n’ai aucune idée des critères sur lesquels m’appuyer…

Marvin tourne brusquement sur la gauche.

  • “On y est. C’est cette maison.”

Il souffle et se tire le coin de l’œil. Curtis ne bouge pas. 

  • “On fait quoi maintenant?” je demande.
  • “Voilà le deal. Je rentre en premier. Toi, tu attends devant la voiture avec Curtis. Je te fais un signe par la fenêtre pour que tu rentres. Tu vas directement à la cave. C’est tout droit, la porte rouge. Elle le cache là avant que Mary parte. C’est bon pour toi? Parfait, j’y vais.”

Marvin fantasme sur les caves dirait-on. Je peux comprendre. Les gens avec une conscience et qui voudraient faire capoter tous ses jolis plans ne s’aventurent pas dans les endroits sombres. Vivons heureux, vivons cachés.

On ouvre la porte à Marvin. Je sors de la voiture à mon tour, ouvre la portière à Curtis. Mon Dieu, j’ai du mal à réaliser qu’il va retrouver sa femme dans cet état. J’ose au moins espérer que Marvin l’a prévenu qu’il n’avait plus aucune capacité cérébrale. J’ai des doutes. Ce n’est pas mon rôle de lui annoncer. 

Marvin toque au carreau. À nous de jouer. Je tiens la main de Curtis comme un père de famille le ferait pour emmener son fils à l’école. Mais Marvin a volé tous les diplômes. 

On avance vers la fameuse porte rouge sang. Les escaliers en pierre sont bien plus larges que les nôtres. Silence radio lorsque l’on descend. Je m’apprête à voir les retrouvailles les plus angoissantes possibles.

On y est. 

La cave est vide. Un drapeau américain est accroché au mur. Quelques cartons éparpillés. Voilà le décor.

Marvin et la mère de Mary dont je ne connais pas le nom se tiennent debout côte à côte. Je lâche la main de Curtis.

Elle s’avance doucement…

  • “Curtis? Mon amour…tu…tu vas bien?”

Elle se rapproche jusqu’à pouvoir lui caresser la joue. Il ne fait aucun mouvement. Il a presque l’air apeuré par cette femme qu’il ne connaît absolument pas. Qu’il ne connaît absolument plus.

  • “Je sais que c’est trop tôt pour t’embrasser, je vais me retenir. On a tant de choses à se dire. Mary ne veut plus te voir malheureusement…Elle pense que tu l’as abandonnée…Je suis sûre qu’elle te pardonnera un jour, et qu’elle acceptera de te revoir.”

Elle regarde Marvin d’un air glacial, qui lui reste dos au mur, sûr de lui. Seul Marvin sait ce qu’il adviendra de Mary. Elle poursuit les larmes aux yeux.

  • “Curtis…dit quelque chose. Marvin m’a prévenu que tu avais du mal à t’exprimer à cause de ce que tu as vu et vécu à l’armée…mais je sais qu’au fond…ton cœur est pur. Revivre ici avec la personne qui t’aimes le plus au monde t’aidera à te faire redevenir l’homme que tu étais.”

La pauvre ne sait rien. Curtis est un mort-vivant. Laissons-la croire et vivre dans ce mensonge. Après tout, elle nous a vendu sa fille. Elle… s’est vendue au diable. 

Elle enlace Curtis. Les secondes sont longues.

Marvin décolle enfin son dos du mur.

  • “Bien. Notre travail est fait. Longue vie à vous 2. On y va.”

Curtis et sa bien-aimée d’autrefois regardent Marvin monter les marches avec les mains dans les poches comme s’il venait de vendre un simple sachet de marijuana. 

  • “C’est tout?” s’énerve- t-elle.
  • “Quoi en plus? Le deal a été respecté maintenant je dois partir avant de me faire griller.”
  • “Tu sais que ce moment est particulier pour moi! J’aurai aimé un peu plus de respect! C’est-à-dire ne pas repartir comme avoir déposer un bout de viande à son voisin. Curtis est mon mari. Mary est ma fille! Ce sont des êtres humains.”

Je réagis. Je suis abasourdi.

  • “Mary qui est mineure est ta progéniture. Mais la personne que tu tiens dans les bras, a fini sa vie. Il l’a fait sans toi. Il l’a fait sans sa fille. Il n’est malheureusement plus apte à t’aimer! C’est triste mais c’est la vie! Et toi, au lieu de laisser la vie suivre son cours, au lieu d’essayer de t’habituer à une absence, t’as juste…T’es horrible! Pire que nous!”

Mes yeux sentent la rage. Mes veines ressortent. J’ai chaud. Marvin me tire le bras et m’entraîne vers la sortie. 

Cette fausse mère me dévisage et s’écrie:

  • “Tu ne sais pas de quoi tu parles! Curtis va m’aimer à nouveau! Et tu n’as pas eu ma vie! Tu ne connais pas ma fille! Tu ne connais rien! Dégage! Laisse nous nous aimer! Tu ne connais rien au vrai amour! Casse-toi!

Je sors en ayant assisté une nouvelle fois à une scène d’hystérie. C’est la première fois que je suis à ce point affectée. Sûrement de par ma relation avec ma mère…

N’y pensons plus.

De nouveau dans la voiture. J’essaye de me calmer.

  • “Putain Noa, qu’est ce qui te prend? On a un plan à suivre. On s’en fout de la vie des gens!” me dit Marvin.

Et il a raison pour le coup. Je ne dis rien et me concentre sur la mission du soir. Direction le Sixty Club Melodia.

  • “C’est déjà ouvert?”
  • “Oui, mais y’a personne à l’heure là.”
  • “ Je fais quoi pendant ce temps?”
  • “J’en sais rien. Ce que je dois faire est bien plus tendu que ta virée du vendredi. Qu’est ce que tu veux qu’j’te dise? Bois. Prépare le terrain. Promène toi. Fais ce qui te plaît.”

Marvin fouille dans sa sacoche et en sort une liasse de billets. Il n’y a que des billets de 50$. 

  • “Tient.”

Il me la balance sur les cuisses. C’est toujours agréable…

 Je la mets aussitôt dans ma poche. 

  • “Merci. Je vais gérer ça.”
  • “Montre la au videur pour qu’il te laisse rentrer.”

Je ne peux m’empêcher de constater que le comportement est étrange. Il se tire le coin de l’œil bien plus fréquemment que d’habitude. Environ toutes les 30 secondes. Ses deux mains tiennent le volant. Il n’a lancé aucune musique. Tout ça diffère de sa conduite décontractée habituelle. 

A-t-il …peur? Ça ne coïncide pas avec sa personnalité. Ni la peur, ni le stress.

J’ai envie de me montrer rassurant et solidaire, mais c’est peine perdue. Son ego va lui faire dire que tout va bien et de m’occuper de ce qui me regarde. 

Il est louche dès qu’une affaire concerne Mary. Je l’ai entendu, je l’ai vu. C’est la raison pour laquelle je redoute ce qu’il s’apprête à faire…

  • “Le club est au fond de cette rue. Je te laisse ici. Je t’appelle vers minuit pour voir où t’en es. Débrouille toi pour trouver quelqu’un et surtout pas te faire cramer. Sors.”

Il s’arrête au milieu de cette rue vide. Il manque juste 1 quelques tumbleweeds pour marquer l’aspect désertique. Une vieille station essence dont je ne saurais dire si elle est abandonnée ou bien en service. Tous les commerces de la ville ont ce même problème. Si délabrés, si inanimés qu’on les pense fermés depuis belle lurette. C’est le cas de ce coffee shop de l’autre côté de la rue. Un homme en sort, signe qu’il reste un atome de vie dans la misère. Mieux vaut aller tuer le temps plutôt que de tourner dans le néant à attendre l’ouverture du Club. Marvin est reparti. C’est moi et moi seul. Dans quelques heures on saura si j’ai failli ou accompli l’objectif. Je traverse la route au nids de poule et monte les marches en pierre du café et me tenant à sa rampe rouillée. Je passe en dessous de l’enseigne criblée de balles. Je pousse la porte en bois ou il est tagué “CHEAPEST COFFEE IN TOWN”, intrigué par ce à quoi un commerce censé être chaleureux peut ressembler à Festina. Aucune lumière. 3 tables rondes. 12 chaises en tout. Une fenêtre au fond. Les volets sont à moitié descendus. On éclaire le nécessaire pour pouvoir tout de même servir les 2 clients affalés sur le comptoir. Bien. Pas surpris. Le serveur, type afro-américain me fixe. Il a dû parier avec lui-même que j’allais faire demi-tour. Mais non.

Je ne suis plus effrayé par ces lieux. J’avance vers lui calmement, inhale l’odeur du tabac froid et pose mes mains sur le bar.

  • “Une bière s’il te plaît.”

Je ne connais presque aucun autre alcool. J’étais beaucoup trop studieux et jamais invité aux soirées étudiantes. De plus, mon père ne buvait pas et ma mère avait déjà bien d’autres vices. Le serveur me sert sans rien dire, sans même me regarder. 21 ans ? Quelle belle blague ici. De toute manière, j’ai l’allure d’une homme d’affaires ce soir. Je commence à boire. J’ai dû boire 2 bières dans ma vie. Celle-ci a exactement le même goût que dans mes souvenirs. Je ne trouve pas ça forcément bon. Amer, fort en bouche mais ça reste rafraîchissant. Je me demande ce que les 2 pilliers de bar en train de somnoler en pensent. 

Le serveur finit d’essuyer sa dernière tasse, la pose sur l’étagère derrière lui et se rapproche de moi. 

  • “T’es nouveau ici? Ta tête ne me dit rien.”
  • “En effet. Je suis arrivé il y a quelques jours.”
  • “Comment t’as fini ici?”
  • “J’en sais rien. Mais je compte y rester.”

Un rire s’échappe de sa bouche.

  • “Tu te trompes. Tu ne veux pas rester ici.”
  • “Tu penses savoir à ma place? Je te dis que si. Je me sens bien désormais.”
  • “Ah oui, plein de personnes se sentent bien un petit moment. C’est comme une drogue. Au début c’est cool. C’est nouveau, tu ressens tout un tas de choses. Mais ça c’est avant la redescente. Pars dès que tu peux. T’as l’air jeune. Bien plus jeune que 21 ans.”

Il me sourit.

  • “J’ai un tas de choses à faire avant de partir. Je suis là pour un moment. Je n’ai pas le choix. Je vois ça comme une expérience.”
  • “Expérience hein? Il y a des produits qui ne sont pas homogènes. Et toi, je sens que t’es pas fait pour le crime.”
  • “Pourquoi tu me parles de criminalité? Rien à voir.”
  • “Te fous pas d’moi. T’es fringué comme un gosse de riche. Et je vois ta liasse qui dépasse de ta poche. Un mec d’ici ne laisserait même pas tomber une pièce. Rookie mistake. Fais attention. T’es pas de ce monde et si tu penses t’y faire tu te mets l’doigt dans l’œil.” 
  • “Nan. C’est mon destin. On arrive nul part par hasard. Ce sont les anges qui m’ont déposé là.”

Je reprends une gorgée. Il s’arrête de nettoyer son bar, jette son chiffon près de la tireuse à bière et grimace.

  • “Des anges?” il me demande d’une voix stridante.
  •  “Je pense oui.”
  • “De quel ange tu me parles là? Les anges viennent sur cette terre pour bénir les personnes qui cherchent la voix du Christ! La seule voix que t’entends c’est la mienne! La seule voix que t’entends est celle d’un gérant de bar miteux du Midwest! Pourquoi tu me parles de choses divines dans un repère de dépravés?!”

Il m’a laissé sans voix. Il repart servir l’homme au fond qui semble s’être réveillé dans le simple but de commander. Le serveur retourne sa tête vers moi à mi-chemin.

  • “Réveille-toi avant qu’il soit trop tard.”

Mouais. Peut-être qu’il a raison. Mais j’ai les 2 pieds dedans et je compte bien y plonger la tête. 

Je vide ma bière. Elle n’était pas si mauvaise. Mieux vaut en reprendre une. Il me reste encore presque 3 heures avant l’ouverture. Je me prépare mentalement. Après tout ce que j’ai enduré cette dernière semaine, ça ne fait pas de mal de pouvoir souffler un peu. 

Une bière de plus. Et encore une. Personne n’est rentré. Personne n’est parti. Tout le monde est resservi. C’est donc ça l’histoire.

J’appelle le fameux serveur qui sait tant de choses.

  • “Ils sont comment tes croques-monsieurs?”
  • “T’as faim maintenant, hein? Ils sont délicieux et à 2,5$. T’auras pas mieux dans cette ville, ni dans le comté. Je t’en fais un.”
  • “Carrément!. Je te fais confiance.”

Au même moment où il part dans sa cuisine, l’homme le plus proche de moi se relève pour s’en aller. Il pose ses yeux sur moi. Il a beau avoir un œil de verre, je sens son jugement. Il doit bien avoir une soixantaine d’années. Sa veste trop longue tachée et trouée pue le renfermé à plein nez.

  • “T’es qui toi? Tu ressembles aux bobos de Californie avec ton look!”

Charmant. Il m’a en plus postillonné dessus à chaque consonne. Son haleine est un cocktail d’alcool fort bas de gamme. On va tenter d’apporter une réponse appropriée.

  • “Non, non. Je viens de l’Illinois. J’ai jamais été dans l’État doré. Ma vie sociale doit être bien plus proche de la tienne que de la leur.” 
  • “Vie sociale?! J’en ai pas! Une vie sociale aux Etat-Unis c’est boire des cafés à 7 dollars et se retrouver autour d’un podcasts pour parler de dépression ou de sexe! Remplace l’hypocrisie et la prétention par la haine et la détresse, et ouais ! Là j’aurai une vie sociale!”

… 

… Monsieur a des choses à dire. Il s’en va. Énervé, la démarche lente mais fière.

Bien. Je ne m’attendais pas à ça. Ce n’est pas parce que les personnes s’allument le cerveau qu’ils n’ont pas d’avis. Et certains arrivent à mettre des mots dessus. Je le saurai.

Je sens que l’alcool commence quelque peu à monter. Mon stress existentiel diminue. Et j’attend mon repas tout sourire dans l’un des bars les moins chaleureux du pays. L’homme du fond, capuché, le seul survivant tombe de sa chaise. Je me lève pour aller le ramasser.  Le serveur sort avec mon assiette.

  • “Laisse le. Il retombera encore, et ça peu importe où tu le poses. Mange, c’est mieux et dis moi ce que t’en penses.”

J’obéis. Il pose le tout devant moi. Le croque monsieur est vraiment large. Le jambon dépasse des 2 côtés. Le fromage est bien gratiné sur le dessus. La petite salade avec quelques morceaux d’échalotes est bien présentée sur le côté et un petit récipient contient une vinaigrette toute brune. 

Je me lance. Le serveur me regarde. Il n’a qu’une envie c’est que je complimente son travail. Ça doit être une immense fierté pour lui. De quoi d’autre peut-il être fier? Et je dois avouer que c’est succulent. Je finis mon repas en moins de 3 minutes. La sympathie attendra. Je m’essuie la bouche et finis ma bière pour digérer. 

  • “Okay. Exquis. Ça a beau être simple, ça vaut bien plus que son prix.”
  • “J’ai des ingrédients secrets. Il n’y a que moi qui peut les avoir aux alentours.” dit-il en rigolant.
  • “Ingrédients secrets? Tu ne m’as pas drogué rassures-moi.” 
  • “Oh non. Il faut être malade pour droguer quelqu’un.”

Je rigole avec lui. Mon Dieu, s’il savait…

  • “Allez mets-moi une dernière bière. J’y vais après celle-ci. Tiens, je te règle. Garde la monnaie.” 

Je lui pose un billet de 50$ sur le comptoir. Il le prend et le mets dans sa caisse sans rien dire. Juste un sourire amical. C’est suffisant.

J’arrive désormais à voir le visage du pauvre ivrogne au sol tant il a gesticulé. Surprenant. Il ne doit même pas avoir 30 ans. 

Vécu trop dur à avaler ou bien l’envie de tuer l’ennui? En soi, il y a bien d’autres facteurs mais selon moi ce sont les principaux. Je l’observe, jambes croisées, en élaborant des dizaines d’hypothèses. C’est ma manière à moi de tuer l’ennui. 

Rupture amoureuse. Sorti de prison. Manque d’argent. Proches partis trop tôt. Je développe tout ça dans ma tête à en faire des scénarios les plus créatifs les uns que les autres.

Les heures ont défilé doucement depuis mon arrivée. Il va falloir tranquillement quitter les lieux pour aller prendre soin du business. Je sors, et affronte le vent froid. Le temps s’est refroidi mais mon corps s’est réchauffé. Allons-y, il n’est pas loin de 22h00 désormais. Marvin m’a dit que le club était tout au fond de cette rue déserte et abîmée. C’est la vallée des cendres moderne. On choisit pas son lieu de vie, et on ne peut pas le changer quand on ne tient pas les reines. Voilà pourquoi j’avance en regardant mes pieds, mains dans mes poches, contraint de devoir piéger une jeune fille innocente. Coupable d’être sorti ce soir. Je suis tout aussi innocent qu’elle. J’y peux rien si l’on croise ma route…

Je sens un paquet dans ma poche gauche. Depuis le début je pensais que c’était mon téléphone, mais pas seulement en fin de compte. Des cigarettes se trouvent là aussi. Elles doivent appartenir à Marvin ou Liviu. Après l’alcool, la nicotine. J’estime que c’est la préparation idéale pour ce genre de soirée. 

Un seul problème…pas de briquet. Par chance, je me trouve à Festina. Là ou plus de 80% de la population fume. C’est le seul type d’avantage dont l’on peut bénéficier par ici. Attendons donc un passant. Je m’assois sur le sol, en évitant les éclats d’une canette de bière qui longe le caniveau et patiente…

20 minutes. C’est le temps qu’il a fallu pour qu’enfin un être humain vienne dans ma direction. Et je connais cette personne. C’est nul autre que mon serveur du début de soirée. 

Je peux le confirmer au fur et à mesure qu’il s’avance vers moi. Son allure élancée, son hoodie bleu marine et son crâne rasé. 

  • “Encore toi. Tu t’es perdu? Fin tu l’es déjà, mais je te parle à court terme là. Qu’est ce que tu fous sur le sol?” me demande-t-il.
  • “Je cherche du feu. T’en as?”
  • “Tiens. Garde le. Tu le mérites après ton pourboire illicite.”
  • “Illicite? Pourquoi?”
  • “Me prends pas pour un con.”

Il s’assoit près de moi et s’allume lui aussi une cigarette. 

  • “C’est quoi ton nom?” 
  • “Noa. Et le tien?”
  • “Tyrone. Tyrone Peterson. J’ai grandi ici toute ma vie. Comme presque toute ma famille.”

J’écoute sans rien dire. Je sais remarquer quand quelqu’un a plus besoin de parler que moi. Il continue son récit comme prévu.

  • “20 ans que je travaille là. J’en ai 43 au jour d’aujourd’hui. Je ne sais pas ce que tu fais d’illégal. Je ne sais pas si tu vends de la drogue ou autre, mais laisse moi te dire un truc. Tu sais ce qui est presque plus dangereux que la drogue? C’est de s’habituer à une vie qui n’est pas la nôtre. Tu crois que je suis heureux de vendre de l’alcool à des dépravés toute la journée. Non. Non. Non. Mais c’est trop tard. Trop tard. J’ai pu la force de changer les choses, plus les moyens. Je me suis habitué à un confort de vie dégueulasse. À une paresse. À un rythme nocif. C’est la mort, la vraie. J’existe. Et c’est une chance. Par contre j’en ai vu jouer les caïds, qui n’ont même plus la chance de respirer le même air que toi et moi. Je me suis fait piéger car j’avais peur. Toi, tu vas te faire piéger car tu veux te faire croire que tu n’as pas peur. T’as l’air d’avoir du potentiel. Un paquet de billets bien large et une tenue qui coûte un bras en seulement quelque jours ici. Chapeau. Change vite d’endroit et d’entourage.” 

Une voiture s’arrête. Tyrone jette son mégot. 

  • “Fais attention.”
  • “Qui vient te chercher?” je demande.
  • “Ma femme.”
  • “T’es marié?”
  • “C’est ce qui m’empêche de me tirer une balle. L’amour est l’antidote de toutes les misères du monde. En couple depuis 15 ans. 2 enfants. Trouve toi quelqu’un Noa. Tu plais j’en suis sûr. Tu verras plus clair sur ton avenir.”

Il grimpe à l’avant de cette Honda.

Pourquoi n’a t-il pas attendu devant le bar. Je suis certain qu’il m’a vu assis et voulais papoter avec moi. M’apprendre. Mais m’apprendre quoi au final? Que traîner les rues n’apportent rien de bon? Que dealer c’est mal? Je ne fais ni l’un, ni l’autre. Rien de ce qu’il a dit ne s’applique à moi.

De plus…l’amour c’est surcoté. Tant mieux s’il aime sa femme…

Je me demande si je ne jalouse pas un peu ça…

Il a souri dès qu’il a vu la voiture arriver. Il est passé de la dépression au bonheur en un quart de seconde. 

On s’occupera de ça…un jour. 

Reprenons notre chemin, je vais moi aussi traiter une fille comme une princesse ce soir. C’est juste l’honnêteté la différence. Et ce n’est pas ma faute si elle est restée bloquée à l’entrée de la ville.

Quelques voitures arrivent. Début de la soirée en vue. J’aperçois enfin le lieu de rencontre de ce soir. Un vieux hangar retapé juste pour faire croire qu’il est dans les normes. Juste pour faire croire que c’est un endroit branché. C’est l’enseigne qui tape aux yeux une fois le soleil couché. “Sixty Club Melodia” en lettre gothique, lumière violette électrique qui nous allume les pupilles. On essaye de démontrer que c’est the place to be le vendredi soir. Loin de la misère du centre-ville. Les gens ont peut-être la perception d’être mieux que le reste de la ville en venant claquer un peu d’argent ici. 

Hmm…je ne suis pas encore rentré. Je fais la queue calmement. Pas plus d’une dizaine de personnes devant moi. Il est tôt, mes poches sont encore bien remplies. Le programme est de me réchauffer le cerveau gentillement et de détecter la fille la plus apte à me suivre jusqu’au bout de la nuit. Clairement jouable. C’est bientôt à moi de me présenter au videur. Je me rappelle du conseil de Marvin. Montrer son cash. J’arrive devant cet homme mesurant minimum 1 mètre 90. En une demi-seconde je sors tout de ma poche. Pas besoin de faire de grand geste. Je laisse ma liasse de billets apparente sous la ceinture. Petit signe de tête de sa part et une tappe presque amicale sur l’épaule. C’est donc ça que Wu-Tang signifie par C.R.E.A.M. Encore une musique que papa écoutait…

Je traverse les rideaux rouges, excité, joyeux, confiant. Le club est presque vide pour l’instant. C’est moins miteux que je le pensais. Le parquet est neuf, propre. Quelques coins pour se décontracter, banquettes et sièges en cuir, des tables en verre placées tous les 10 mètres. Le DJ posté sur la scène haute joue des musiques RnB pour le moment. Quelques personnes dansent, d’autres commandent au bar. Je remarque l’obsession du violet. C’est la seule nuance que proposent toutes les barres lumineuses ainsi que les projecteurs. Le monde de Prince ou d’Elizabeth Taylor se présente à moi. 

Mieux vaut aller commander pour voir d’autres couleurs.

Serveuse charmante. Elle me voit venir et me sourit. Soyons pas idiot, elle veut simplement me pousser à consommer. Les gens portent tous des masques ici. Sa frange blonde et coupée cache son œil droit, qui éventuellement me maudit, malgré la chaleur du reste de son joli visage. 

  • “Salut toi! Qu’est ce que tu bois?”

J’ai pas envie de me priver d’autres alcools simplement parce que je ne les connais pas. Je guette au-dessus de sa tête l’ardoise listant les cocktails. Aucun ne me parle. Découvrons.

  • “Un Icy Volcano s’il te plaît.”

Je n’ai aucune idée de ce que je viens de commander. Tant qu’elle le sait et qu’elle me l’apporte rapidement, tout va bien. 

Les gens rentrent petit à petit. Il est 22h00 passé. Je ne vois pas beaucoup de filles de mon âge. Bien plus d’hommes qui approchent de la quarantaine. Restons optimiste. Tout va se décanter dans les heures à venir. Si j’ai appris une chose ici, c’est que quelque chose va partir en vrille à un moment donné et qu’il faut être le premier à en tirer les bénéfices. 

La serveuse revient avec mon verre. De la fumée blanche en déborde. La couleur rouge du mélange donne l’impression qu’elle tient une boule de feu. Je n’avais jamais vu ça.  C’est comme si mon verre avait résisté à un incendie.

  • “Sacrée présentation.”
  • “Glace carbonique. Voilà comment on fait cet effet.”
  • “Pas mal. Et du coup? C’est quoi dans mon verre?”
  • “T’as commandé un cocktail sans savoir ce que c’est?”  rie-t-elle.
  • “Je trouvais le nom sympa.”
  • “Vodka, sirop de cranberry, limonade, orange sanguine et pamplemousse et évidemment des glaçons. Vas-y goûte. C’est moi qui l’ai mis à la carte.”
  • “Pourquoi les gens de cette ville ont toujours l’air si fiers de ce qu’ils proposent à boire et à manger?” 

Je ris moi aussi, et je connais la réponse. Rien d’autre sur quoi se mettre en avant.

  • “Goûte!”

Je pose mes lèvres sur la paille en acier, et commence à aspirer le liquide. 

Acide, très acide, sucré, très sucré. Surpris qu’on ne sente que très peu l’alcool. Un piège servi frais par les mains d’une jolie serveuse.

  • “T’as quel âge?” me demande-t-elle.

Est-ce une approche ou veut-elle s’assurer que j’ai bien 21 ans?

  • “L’âge qu’il faut pour boire et discuter avec toi. D’ailleurs une fois celui-ci fini, tu pourras directement m’en servir une autre.”

Je lui dépose un billet de 50$ sur le bar. 

  • “3 finalement. Garde la monnaie.”

Trop risqué de s’attaquer à la serveuse. Je ne sais pas l’heure à laquelle elle quitte, et toute la ville doit la connaître. Prudence. Juste un jeu de charme.

Je sirote son cocktail signature qui je pense va me faire l’effet d’un carambolage dans mon crâne une fois le 3ème verre vidé. 

Observons ce qu’il se passe autour de moi. J’ai pris place sur une chaise haute. Je regarde les gens dansés. Tout se remplit, tout s’anime. C’est le genre de soirée à laquelle j’aimerai participer normalement. M’amuser, danser, draguer pour MOI. Une soirée d’une personne fatiguée de sa semaine de travail, qui cherche à décompresser. Mais non. Je suis là pour tromper ma prochaine. 

Qui-est elle d’ailleurs?

Cette métisse en tailleur crème qui tourne sur elle? Cette blonde au style gothique posé sur le mur qui ajuste son lipstick noir sur ses lèvres? Ou bien cette brune, yeux bridés, bagues qui brillent à tout ces doigts, qui vient de s’intaller au fond du bar?

Elle s’est installée sans faire de bruit. Posture droite, main sur la joue, regard mystérieux. Impossible qu’elle soit majeure. Pourtant elle agit comme le ferait une femme d’affaire. Je doute qu’elle soit de cette ville. Du quartier le moins pourri à la limite…Le genre de personne qui intrigue sans même faire quelque chose. le genre de personne qui intrigue juste par une simple pose. J’ai mes yeux rivés sur elle, et tant bien même je tente de décrocher, ils retournent se poser sur elle. Verre fini. La jolie serveuse qui me ramène mon cocktail encore plus fumant que le premier est devenue obsolète. La fille du fond vient aussi d’être servie. Vin blanc si j’en juge la forme du verre et son contenu. Une jeune fille mignonne qui s’alcoolise, à qui j’ai envie de parler. La définition exacte d’une piste à suivre. 

Interdiction d’être intéressé. C’est ça l’obstacle.

Ce serait du suicide d’aller lui parler comme ça. Son petit air arrogant me laisse penser qu’elle m’enverrait balader d’un revers de la main comme vient de le faire à l’homme à sa gauche. Soyons futés. Le moment opportun va venir tout seul. Je bois et commence à sentir mon cerveau qui chauffe. Aucune surprise ici. C’était prévu. Le dernier verre arrive tout seul sans que j’ai à lever le petit doigt. L’argent fait bien les choses. C’est aussi le 3ème de cette jeune demoiselle mystérieuse si mes calculs sont bons. Elle est vive. J’espère simplement que c’est son désir d’être éméchée rapidement en ce vendredi soir qui l’a fait consommer à cette vitesse et pas une addiction. 

…Je m’en fiche au final. Si c’est elle que je dois embarquer, qu’est ce que ça change qu’elle souffre d’alcoolisme?

Faut tout de suite que j’arrête ça! Pas de coup de foudre! Je suis censé travailler. 

Ironique de penser ça alors que je suis littéralement en train de littéralement vider un verre de vodka. Quelques secondes d’absence ont suffit pour rater le départ de la jeune fille…Son tabouret est vide. Je vois la lanière de son sac accroché au tabouret sur lequel elle était assise. 

… Oh.

C’EST MA CHANCE! 

Je ne pouvais pas demander mieux. Un oubli qui peut changer sa vie. Tout s’écrit dans le plus beau et noir des textes. Je m’approche de sa place initiale, chope son sac à main en cuir et vais patienter derrière le petit arbuste à peine plus loin. Elle va revenir. Un simple aller aux toilettes. Une petite danse sur la piste. Peu importe, elle ne peut pas m’éviter désormais. 

Les musiques passent, l’alcool monte. Quelques selfies suffisent pour voir que mes yeux sont légèrement plissés. Quelques sourires aux femmes qui passent devant moi. Parfois réciproque, parfois je récolte la froideur de leurs maris. 

Hum. Ils ne font pas ce que je fais. Je leur glaçerais le sang si je perdais mon temps à leur expliquer je fais partie de quelle équipe. A deux doigts de leur sortir…mon arme…que…je ne trouve pas…

Je l’ai laissé au QG et c’est pas plus mal. Je ne sais pas ce que je peux faire bourré, mais je sais ce que je vais faire ce soir.

Et il ne m’en fallait pas plus à penser pour repérer ma jolie demoiselle danser avec toute son âme. C’est bien elle que je vois devant moi. Elle bouge son corps dans tous les sens comme si elle n’avait plus rien à perdre. La plupart des gens sembleraient ridicules. Pourtant avec elle, ça reste esthétique et sexy. La musique est finie. C’est ça le signal. Elle s’en est enfin rendu compte que son sac n’était pas avec elle. Elle pose ses mains partout sur son corps, s’extirpe de la foule, toute affolée pour retourner à sa place de départ. Elle a beau regarder au sol, elle ne trouvera rien. C’est bel et bien moi le détenteur de son sac et peut-être de bien plus. J’ai attendu ce moment. Passer en sauveur et la réconforter. 

C’est à moi de rentrer de l’arène. Je me positionne juste derrière elle.

  • “J’imagine que c’est ça que tu cherches n’est-ce pas?”

Elle se tourne vers moi. Bouche à demi ouverte, yeux humides. Elle ressemble à une princesse triste. D’apparence chic avec un petit côté presque punk. Elle a le look typique de la personne que l’on n’ose pas aborder dans la cour de l’école. Populaire et discrète à la fois. D’un monde différent qu’elle ne pourrait pas nous décrire. Qui est-elle?

Elle essuie ses yeux sans abîmer son maquillage. Elle me contemple, reprend sa posture élégante qu’elle avait oublié d’avoir pendant son stress. Elle me répond enfin.

– “C’est bien mon sac. Merci mais je peux savoir pourquoi tu l’as? J’avais fait exprès de le laisser à cet endroit. J’ai toujours un œil dessus.” 

– “Je t’ai vu partir du bar et tu semblais l’avoir oublié. Je ne voulais juste pas que quelqu’un te le prenne. Ça va vite dans ce genre d’endroit.” 

C’est faux mais ça sonne juste. Là est l’importance. Elle m’arrache le sac des mains. 

– “J’ai failli faire une crise cardiaque quand j’ai vu qu’il n’était plus à sa place.” 

– “Je croyais bien faire. Sans moi, tu ne l’aurai peut-être plus jamais vu après ta danse acharnée.” 

– “Tu m’as zieuté tout le long, n’est-ce pas?” 

– “Zieuter? Contempler me semble plus juste. J’ai aussi pris soin de tes affaires en espérant te rencontrer par la suite.” 

Elle lâche enfin un sourire. Pas celui d’une personne heureuse, celui d’une personne qui a un bon pressentiment. C’est drôle. C’est simple d’amadouer quelqu’un. 

– “Bien…dans ce cas je t’invite à marcher vers le coin fumeur à mes côtés. Là-bas tu pourras complimenter ma façon de bouger.” 

Elle redemande des compliments. J’ai compris son jeu. Elle a beau faire croire qu’elle est indépendante en venant ici seule, elle recherche de l’affection comme tant d’autres. 

– “C’est un bon plan. Laisse-moi juste le temps de nous prendre de quoi boire. Du vin pour Madame?” 

– “Exactement! Sec surtout! J’ai un minimum de dignité! Et par la même occasion, tu m’observes depuis combien de temps pour savoir que je bois du vin blanc?” 

Elle est maligne, a de la répartie. J’apprécie. Sa confiance en elle la différencie de toutes les autres filles que j’ai pu rencontrer depuis mon arrivée à Festina. C’est comme si le succès lui était garanti à la fin. C’est moi qui commence à avoir un mauvais pressentiment. J’ai presque peur de ne pas oser. Il y a des personnes qui sont aptes à être sacrifiées. Je suis pas sûr que son profil corresponde…Elle a…un truc spécial, directement détectable. Un truc spécial avec lequel je compte me familiariser. 

Je passe la commande. La serveuse à l’air presque déçue de nous voir flirter. Jalousie? Nos verres arrivent malgré tout. 

– “Cheers!” 

Nos verres se touchent, et je prends les devants pour rejoindre le coin fumeur. Elle suit mes pas. Un peu tôt pour lui donner la main, je lui tiens la porte pour le moment.

– “Un peu d’air frais est toujours agréable, non?” Je lui demande d’un ton doux.

Elle sort une cigarette de son paquet. Aussitôt je sors le briquet que ce bon vieux Tyrone m’a donné plus tôt dans la soirée et je rapproche la flamme d’elle. Je sais qu’elles aiment toutes ces petits détails. 

 “Merci. Mais tu sais, je n’ai pas besoin d’être assistée pour chacune de mes actions.” me dit-elle après avoir craché sa fumée sur moi, bouche en cœur..

J’allume à mon tour la mienne, boit une gorgée de vin et alors que je voulais commencer à lui poser quelques questions simples, elle me prend de cours.

– “C’est ton choix de boire du vin ou tu veux me laisser croire qu’on a les mêmes goûts?” 

– “J’aime réellement. De plus, je ne suis pas le genre de personne à penser que deux personnes sont compatibles car elles ont quelque chose en commun aussi anecdotique que l’alcool.” 

Faux. Je viens de goûter à l’instant pour la toute première fois, c’est mauvais. 

– “Wow! Compatibilité? Je ne connais pas encore ton prénom!” dit-elle, l’air surprise et presque perturbée.

– “C’est juste. Désolé. Mon prénom est Noa.” Je lui tends la main. 

– “Naiko.” Sa petite main vient serrer la mienne fermement.

– “D’origine japonaise je présume?” 

– “Si je te dis que non, et qu’au final je suis coréenne, dis moi ce que cela changerait.” 

– “Pas grand chose. Ce serait juste un mensonge sans intérêt. À quoi bon me faire croire quelque chose que tu n’es pas?” ” 

– “On est ce que l’on veut. Es-tu la personne que tu souhaites être?” 

Qu’est ce que je dois répondre à ça? Qu’est ce que je dois même penser de sa question? Je n’en sais absolument rien. Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas si je cache mon identité, je ne sais pas si j’essaye de la changer. Je ne sais pas si ce que je fais est mon destin. Est-ce qu’on provoque son destin? Est-ce qu’il vient à nous? J’ai un milliards de choses dans la tête à réorganiser, un milliard de choses sur le cœur à dire. Et la seule chose qui m’obsède maintenant, c’est la beauté de cette dénommée Naiko. Je ne peux pas la laisser filer. Je ne sais pas si c’est l’alcool qui me fait penser ça, mais je la veux près de moi. On doit s’apprendre. 

Elle a vu mon embarras face à sa question. Elle me tire avec elle près de la piste.

– “Allez, viens danser!” 

Je repose mon verre sur un table haute, tandis qu’elle lance son sac à main de l’autre côté du bar. La serveuse le ratrappe in extremis. L’arrogance à son paroxysme et ça ne me déplaît pas. Ce qui me déplaît, c’est tous ses hommes qui la regardent. Ils en bavent presque. Une poignée de vieux pervers qui rêveraient de troquer leur femmes fidèles pour une adolescente qui se déhanche. Je les vois se murmurer des choses à l’oreille. Des remarques bien sexistes, des scénarios à vomir.

Des rapaces prêts à se jeter sur tout ce qui est comestible. Elle doit repartir avec moi. Elle va repartir avec moi. Et je sais comment. Je sais que j’ai la solution avec moi. Je sais que ce n’était pas mon plan de base. Mais tout le monde la veut. J’ai trop perdu dans ma vie. C’est à moi maintenant. C’est à mon tour de pouvoir enfin avoir le droit de posséder ce que je souhaite!

La solution est dans ma chaussette. Je la sens à chaque pas de danse, comme si le flacon m’appelait. Comme il se me rappelait que c’est l’heure de le transvider. Si je le fais, c’est de la protection. C’est de la protection. C’est de la protection. C’est de la protection! 

Elle a toujours son verre en main. Il est à moitié vide. Les regards sont posés sur elle. Il n’y a que le sien qui est posé sur moi.

Foutu mocassins sans lacets. Ça aurait été le prétexte parfait pour prendre le flacon sans danger. Tant pis. Je laisse tomber mon téléphone au sol. Niako n’en a rien à faire, elle semble être transportée par la musique, et c’est tant mieux. Accroupi, je remets mon téléphone en poche et sort discrètement le flacon de ma chaussette et l’ouvre. Je l’ai désormais en main. Première étape réussie. Je sers mon poing afin de ne pas le rendre visible. Je suis à nouveau debout. Naiko est si proche de moi. Je sens son parfum dans son cou. J’ai tellement envie de la prendre dans mes bras. La prendre loin d’ici. Et pour ça je sais quoi faire. Je me place juste derrière elle. Je dois être vif et précis. J’arrive à l’aide de mon pouce à placer la fiole entre mon index et mon majeur. C’est le moment. Je vérifie bien que tout le monde danse autour de moi. Personne n’en a rien à faire de moi. Naiko bouge dans tous les sens, ce qui ne me facilite pas la tâche. 50% que tout finisse au sol. 

Bref. C’est parti. Je fais basculer mon poignet, et en moins de 2 secondes réussi à verser l’intégralité du liquide dans son vin. 

Je souffle et jette la fiole vers l’attroupement en face du DJ. Je ne suis qu’à moitié serein. De plus que Naiko vient de finir son verre d’une traite. Elle aussi se débarrasse de son verre en le faisant rouler au sol. Elle grimace.

  • “Du mal à passer celui-là…mais j’ai les mains libres maintenant.”

Elle se met à sourire bêtement. Sûrement qu’elle attend que je lui prenne les mains et la fasse tourner. On se colle quelque peu. J’ai une tête de plus qu’elle. Je bouge à son rythme. Il faut absolument que je ressente le moment où ses pas vont ralentir. C’est à ce moment qu’il va falloir sortir. Sortir comme un couple. Sortir comme des amis de longues dates. Encore conscient, un poil ivre. 

C’est dans mes cordes. 

Je pose doucement ma main droite sur sa côte. Ni trop brusque, ni trop timide. Ma main gauche sur son épaule pour la rassurer. Naiko continue à se balancer. Chacun de ses mouvements me rendent un peu plus étourdi. Un peu plus rêveur. Je me vois déjà la voir tous les jours. Je dois le faire. Si devenir un gangster n’était pas ma destinée, la rencontrer l’était. La sortir de ce club mal famé pour en prendre soin. 

Je la sens s’essouffler. Je sens son énergie partir loin. Je sens son âme doucement devenir mienne. Encore quelques minutes avant l’arrêt total. Seule, sans défense, entourée d’hommes qui ne cherchent qu’une chose. Mais c’est moi le gagnant. Le seul capable d’agir. La voilà sur ses genoux.

  • “Allons-y Naiko.”

Je la relève. J’aurai dû la sortir bien avant. Elle est incapable de marcher. Je la blottis contre moi, la serre fort afin de cacher son visage et me faufile entre les gens. Ses semelles frottent le sol. J’arrive à passer incognito jusqu’à l’entrée. Un endroit sombre et des gens occupés à s’embrasser, se câliner, s’embrouiller, c’est propice à s’évader de la sorte. Je stresse quand même. Un simple soupçon peut faire tout escalader. Et ce n’est pas la même histoire dehors. L’allée est bien éclairée et chaque personne possède encore l’intégralité des ses neurones. J’arrive à contourner le videur sans qu’il me voit, occupé à faire rentrer de vieux obsédés. Je n’ai pas d’autres choix que d’aller me cacher la benne à ordures du fond. Je trouverai bien une solution là-bas pour m’échapper totalement de ce lieu pourri. J’y vais en trottinant. Personne n’a vue sur moi pour l’instant. J’allonge Naiko par terre, déplace sa tête afin qu’elle ne trempe pas dans ce que je pense être une flaque d’urine et me passe les mains sur le visage. Impossible d’escalader le mur derrière moi. Je suis dans une impasse. Le seul accès pour sortir d’ici est devant moi. Je dois affronter quelques fumeurs, et une file d’une vingtaine de personnes. Il est plus de minuit. J’appelle Marvin. Il doit venir m’aider. Je regarde Naiko inanimée. J’ai presque réussi à la sauver. Bientôt on sera heureux. Bientôt elle m’aimera. Marvin ne pourra pas m’en empêcher. J’espère qu’il va répondre. Ça sonne.

  • “Noa! T’es où?”
  • “Devant le Club! Je suis dans la merde! J’ai utilisé le flacon, elle bouge plus! Je peux passer devant l’entrée avec! Je me suis déjà fait griller par une caméra d’ailleurs c’est sûr. C’est trop risqué! Faut que tu viennes m’aider!”
  • “Aucune putain de caméra ne marche dans ce club de merde! J’y suis allé avant toi! J’ai tout fais retirer y’a bien longtemps! Tu crois que je suis con? Arrête de stresser! Putain! Liviu n’est même pas dispo! Je l’ai envoyé ailleurs! Ok…dis moi t’es où exactement!”
  • “Derrière une benne à ordure qui pue le mort!”
  • “Okay…j’ai une idée, écoute moi bien. Mets la fille dans la benne”
  • “Tu te fous d’ma gueule?”
  • “METS LA PUTAIN DE FILLE DANS LA BENNE!”
  • “Je te jure que je l’abandonne pas! Hors de question!”
  • “TU VAS LA RÉCUPÉRER BORDEL! JE LE JURE! ON VA VENIR LA RÉCUPÉRER! RESTE OU TU ES! RESTE CACHÉ! MAIS IL NE FAUT PAS QU’ON TE VOIT AVEC! DONC METS LA DANS LA PUTAIN DE BENNE ET ATTENDS 10 MINUTES! ECOUTE MOI!”

Marvin raccroche…

Je jure que ce mec est complètement taré. Je n’ai pas envie d’essayer de comprendre. Je sais qu’il ne me ment pas quand il dit qu’on va venir me chercher. J’ai des doutes pour Naiko…Je lui en voudrait à vie s’il la laisse pourrir dans des ordures. Bref…

Je la soulève comme une barre d’haltérophilie, et la fait glisser dans les déchets. 

Mais qu’est ce que je fais? Pourquoi? Pourquoi c’est toujours foireux? 

Plus qu’à attendre. Qui ou quoi? Aucune idée, encore une fois. Je rallume une clope, jette un coup d’œil vers l’entrée. Toujours autant de monde, toujours autant de bruit. 

Je me demande bien ce que cherchent tous ces gens en venant ici. Un peu d’amour, le sentiment d’exister ou d’oublier qu’ils existent tout court…

C’est bien triste. Ça pue l’ennui. Même si ma soirée est agitée, j’ai un objectif. 

Je me rassoie, fini ma cigarette et jette mon mégot au sol, quand des phares viennent tout coup l’éclairer.  

Je tourne ma tête pour voir qu’un camion arrive vers moi. C’est un camion de ramassage à première vue.

Oh non. 

Oh non. 

Oh non!!!

C’est pas possible! 

Un homme sort du camion! Je cours vers lui.

  • “Ecoutez..”
  • “Stop! Déjà parle moins fort!” Il m’interrompt.
  • “Désolé mais..”
  • “Stop j’ai dit! C’est toi Noa?”

Qu’est ce que Marvin a encore mijoté?

  • “Oui c’est moi.” je réponds.
  • “Okay. On a pas beaucoup de temps. Monte dans le camion. Je vide la benne à l’intérieur et je te ramène chez ton boss. C’est clair?”
  • “C’est clair.” 

Est-ce que c’est un vrai agent de déchet? Il en a l’uniforme en tout cas…

Je vois la benne s’élever. Je l’entends se renverser…

Naiko…

L’homme remonte à l’intérieur du véhicule, procède à une délicate marche arrière pour retourner sur la route, et on est parti. Je ne sais pas qui est cette personne. Je ne sais pas pourquoi Marvin a ce genre de contact. Et surtout, je ne sais pas comment il peut penser que c’était la solution la plus simple. Je pense qu’il choisit ses plans en fonction de ce qui est le plus dégradant…

Je fatigue. Je ne sais même pas quoi penser de ce soir encore. C’était loin d’être de tout repos. J’espère que la soirée est vraiment finie. Je n’ai pas envie que Marvin m’annonce qu’on a encore ceci ou cela à faire. 

Je pique du nez…repose mes yeux et devine que l’on est presque arrivé à destination. Les bosses comme indice. 

J’exigerai à Marvin une journée de repos demain. 

Quand voit-on les fruits de notre labeur? 

On y est. J’aperçois Marvin fumer, assis sur le capot de sa voiture. Il s’est garé juste devant le bâtiment. Son coffre est ouvert. J’ai un tas de choses à lui dire.

J’ouvre la porte du camion, saute directement dans l’herbe, et trottine jusqu’à lui.

  • “Putain! J’ai..”
  • “Tsss!” lui aussi l’interrompt. 

Il reprend. 

  • “Elle dort.” me murmure-t-il.
  • “Qui dort?”
  • “Dans le coffre.”

Je fais le tour du véhicule, m’attendant au pire, comme toujours. Ça permet de parfois relativiser.

Mais une fois encore, ça n’a pas raté.

Mary ligotée, yeux bandés, bouche scotchée.

C’était prévisible mais pourtant Marvin trouve toujours le moyen de m’impressionner par son horreur. Je n’ai rien à dire. Je rejoins Marvin. Je ne veux pas savoir quels autres crimes il a commis ce soir. J’en ai plus rien à faire. J’entends la benne, à l’aide du bras mécanique, se déverser sur l’herbe humide. 3 tonnes de déchets déposés devant chez nous…dont Naiko, au pied de cet immense tas d’ordures. Marvin se lève, compte ses billets, et va en donner une partie à ce qui semble être un véritable éboueur. Les comptes ont l’air bon, il redémarre et nous laisse seuls. 

Marvin semble intrigué par mon travail.

  • “C’est elle tout en bas du tas?”
  • “Ouais.” 
  • “C’est quoi son nom?” 
  • “Naiko. Tu la connais?”
  • “Je vois qui c’est oui.”

  • “On a réussi à remplir tous les boxs Marvin, pas vrai?”

Il me regarde en souriant.

  • “Exactement Noa. C’est là que ça va devenir intéressant.”

J’ai peur de ce que ma vie va devenir. Je suis si excitée de voir ce que ma vie va devenir.

Un jour Dieu aidera Festina…mais pas maintenant…